Robert-François Damiens

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Portrait de Damiens

Robert François Damiens ou Damier, né le 9 janvier 1715 à La Thieuloye, près d'Arras (Pas-de-Calais) et mort le 28 mars 1757 à Paris, condamné par la Justice pour avoir tenté d'assassiner le roi Louis XV, fut la dernière personne à subir le supplice de l'écartèlement en France, sous l'Ancien Régime[1].

Biographie[modifier | modifier le code]

Il est originaire d'une famille nombreuse de l'Artois, le huitième de dix enfants. Son père, fermier ruiné car ayant mal géré son domaine, devient travailleur journalier agricole puis gardien de prison. Sa mère meurt lorsqu'il a 16 ans, il est alors élevé par un oncle à Béthune. Enfant turbulent, ses frères et sœurs le surnomment « Robert le Diable »[2].

Contrairement à ce qu'affirma Voltaire, il n'a jamais été soldat mais a servi un militaire qu'il avait suivi en Allemagne lors du siège de Philippsbourg (ou Philisbourg) en 1734. Traumatisé par l'expérience, il devient valet à Louis-le-Grand, le collège de Jésuites à Paris, qu'il doit quitter pour s'être marié, la règle imposant aux valets d'être célibataires. Il sert comme domestique chez de nombreux conseillers du Parlement de Paris, dont certains parmi les plus virulents contre le roi (comte de La Bourdonnais, Bèze de Lys)[3].

Damiens est grand, mince et brun. Il a un nez aquilin et le visage marqué de petite vérole[4]. Il forme avec sa femme, cuisinière, et sa fille unique, apprentie couturière (ses fils sont morts en bas âge, sa fille sera selon l'historienne Marion Sigaut[5] enlevée en 1750, comme « les enfants perdus de l'Hôpital général »[6], ce que réfute l'historien Dale K. Van Kley (en) qui considère que seuls des garçons étaient enlevés [réf. souhaitée]), une famille unie et doit lutter, au fil de ses emplois, pour ne pas trop s'éloigner d'elles. Il passe beaucoup de temps au Palais de justice, s'enquérant des nouvelles et faisant le coursier pour tel ou tel magistrat ou la mouche (le mouchard, l'indicateur) pour la police[7]. En ces temps de conflit entre le Parlement et le roi, Damiens vit au cœur de l'opposition parlementaire, et l'historienne Marion Sigaut en conclut que là était la raison de son geste. D'une piété fervente, il tient des discours religieux exaltés, notamment au cours de ses beuveries[2].

En juillet 1756, il se réfugie chez sa famille à Arras après avoir volé 240 louis à son dernier maître[2].

L'attentat[modifier | modifier le code]

Le mercredi 5 janvier 1757, alors que la cour en effectif réduit est au Grand Trianon plus facile à chauffer que Versailles et que la famille royale s'apprête, ironie de l'histoire, à « tirer les rois », Louis XV rend visite à sa fille, Madame Victoire, qui est restée alitée au château de Versailles. Damiens loue épée et chapeau dans une boutique sur la place d'armes devant le château pour se faire passer pour noble, entre au palais de Versailles, parmi les milliers de personnes qui essayent d'obtenir des audiences royales[8]. Vers 18 heures, alors qu'il va regagner son carrosse, Damiens fend la haie des gardes, le chapeau sur la tête, frappe le roi et recule par la trouée qu'il a pratiquée. Louis XV croit d'abord à un coup de poing, puis trouve son côté ensanglanté. Le dauphin et ses compagnons maîtrisent Damiens qu'ils remettent aux gardes alors que le roi s'écrie « Qu'on l'arrête et qu'on ne le tue pas ! ». Le roi retourne à sa chambre et, se croyant moribond, demande un confesseur et l'extrême onction[4].

L'arme du crime est un canif à deux lames rentrantes acheté chez une marchande de quincaillerie, trouvé dans la poche de Damiens. Celle qui a frappé le roi mesure 8,1 cm. La blessure, située du côté droit, se trouve entre les 4e et 5e côtes. Les nombreuses couches de vêtement notamment celles en soie et en velours, nécessaires à cause de l'hiver rigoureux, ont amorti la plus grande force du coup. La Martinière, premier chirurgien, sonde la blessure : aucun organe n'est atteint. Il s'agit donc d'une blessure sans gravité, à moins que la lame n'ait été empoisonnée préalablement, mais le roi restera cloîtré dans sa chambre pendant dix jours : impopulaire depuis une dizaine d'années, il est prêt à changer d’attitude en marquant plus de dévotion, en renonçant à ses maîtresses et en préparant le dauphin à sa succession[9]. Un courtisan se précipite auprès de l'assassin que l'on a traîné jusqu'à la salle des gardes. On l'interroge sur de possibles complicités, l'homme se récrie : « Non, sur mon âme, je jure que non »[2].

Damiens, alors que les gardes lui tenaillent les pieds avec des pincettes rougies au feu, s'écrie « Qu'on prenne garde à M. le Dauphin ! » pour faire cesser la torture. Le garde des Sceaux, Machaut d'Arnouville, arrivé peu de temps après, ordonne qu'on mette un gros fagot dans le feu et qu'on l'y jette. Il est interrompu par l'arrivée du grand prévôt de l'hôtel qui prend en charge le prisonnier[10].

L'instruction[modifier | modifier le code]

Robert François Damiens devant ses juges.

À Paris, l'agitation est grande. On accuse d'abord les Anglais [réf. souhaitée], ensuite les Jésuites ou les Jansénistes actifs dans les milieux parlementaires[4]. Louis XV déclare tout de suite qu'il pardonne. Il aurait sans doute préféré une peine symbolique pour une blessure bénigne mais ce genre de décision ne lui revenait pas personnellement. Légalement, le crime de Damiens relève de la prévôté de l'Hôtel du roi, chargée de la police dans les résidences royales. Les premiers conseils tenus par le Dauphin évoquent une commission de conseillers d'État et de maîtres des requêtes. Mais des tractations secrètes entre le Parlement de Paris et le roi permettent au premier d'être finalement chargé de l'instruction qu'il mène dans le plus grand secret.

Le 15 janvier, des lettres patentes ordonnent donc que Damiens soit jugé par la grande chambre du Parlement — au lieu de la Tournelle, salle ordinaire des audiences criminelles. Le chef d'accusation de cette justice d'exception est le régicide. Louis XV précise en préambule :

« Les sentiments de religion dont nous sommes pénétrés et les mouvements de notre cœur nous portaient à la clémence. Mais nos peuples, à qui notre vie n'appartient pas moins qu'à nous-mêmes, réclament de notre justice la vengeance d'un crime commis contre des jours que nous désirons de conserver pour leur bonheur. »

La torture, le procès, la sentence[modifier | modifier le code]

Dans la nuit du 17 au 18 janvier, Damiens est transféré de Versailles à la Conciergerie à Paris — là où Ravaillac avait été enfermé. Aucune torture n'est épargnée au malheureux qui est attaché sur son lit par un assemblage inouï de courroies de cuir qui lui tiennent chaque membre et sont retenues par des anneaux scellés au plancher. Mais les deux médecins qui s'assurent de sa santé obtiennent des magistrats qu'il lui soit permis de se déplacer dans sa chambre et de marcher chaque jour.

Tandis que les magistrats instructeurs entendent le prisonnier dans le plus grand secret et font arrêter tous les proches, tous également mis au secret, le procès s'ouvre à la Grand'chambre le 12 février.

Dix audiences se passent et Damiens n'est entendu que le 26 mars 1757. Harcelé de questions interro-négatives (« s'il n'est pas vrai qu'il a dit que », ou « s'il n'a pas dit que ») ne lui permettant pas de s'exprimer, il réussit tout de même à dire : « Si je n'étais jamais entré dans les salles du palais, et que je n'eusse servi que des gens d'épée, je ne serais pas ici ».

Damiens est condamné pour régicide à « faire amende honorable devant la principale porte de l'église de Paris », où il doit être « mené et conduit dans un tombereau, nu, en chemise, tenant une torche de cire ardente du poids de deux livres », puis, « dans le dit tombereau, à la place de Grève, et sur un échafaud qui y sera dressé, tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, sa main droite tenant en icelle le couteau dont il a commis le dit parricide, brûlée au feu de soufre[11], et sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l'huile bouillante, de la poix résine brûlante, de la cire et soufre fondus et ensuite son corps tiré et démembré à quatre chevaux et ses membres et corps consumés au feu, réduits en cendres et ses cendres jetées au vent »[12]. Une fois la sentence prononcée, Damiens aurait eu cette phrase laconique restée célèbre : « la journée sera rude »[13].

Le 28, la sentence est exécutée, dans des conditions particulièrement atroces. Les seize bourreaux venus de toute la France, sans réelle pratique de ce genre de torture, attachent quatre chevaux rétifs conduits par des cavaliers enivrés, probablement pour les besoins de la cause. Le supplice dure deux heures et quart, les bourreaux ayant l'interdiction des juges de couper d’abord les tendons des membres pour faciliter l’arrachement. La mort de Damiens survient seulement à la tombée de la nuit, à l’enlèvement du bras droit, le dernier membre ; une image qui hantera le jeune bourreau Charles-Henri Sanson, alors tout juste âgé de dix-huit ans[14].

Une foule immense assiste à ce spectacle, les balcons des maisons de la place de Grève sont loués jusqu'à 100 livres. Alors que des femmes du grand monde croient se faire bien voir du roi en trouvant plaisant le spectacle, la foule gronde car les exécuteurs, horrifiés, n'ont réussi leur œuvre qu'au bout de soixante reprises[10].

Après sa mort, sa maison natale est rasée avec interdiction de rebâtir. Sa femme, sa fille et son père sont bannis du royaume, sous peine de mort immédiate en cas de retour, et le reste de sa famille est contraint de changer de nom. Plusieurs branches de la famille ont repris le nom de Damiens pendant la Révolution française.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. L'ancienne France - La justice et les tribunaux, Firmin-Didot, Paris, 1888, p. 79
  2. a, b, c et d Pierre Bellemare et Jean-François Nahmias, Les Grands crimes de l'histoire, Éditions 1,‎ 2008, 400 p. (lire en ligne)
  3. Alexandre-André Le Breton, Pièces originales et procedures du proces fait à Robert-François Damiens, tant en la Prévôté de l'Hôtel qu'en la Cour de Parlement, Pierre-Guillaume Simon,‎ 1757 (lire en ligne), p. 178
  4. a, b et c Gilles Perrault, Le Secret du Roi : La Passion polonaise, Fayard,‎ 1992, 600 p. (lire en ligne), p. 342
  5. Marion Sigaut, entrevue pour Égalité et Réconciliation, 9 février 2012
  6. Déclaration dans les papiers du procureur le surlendemain de l'attentat par un des maîtres de Damiens, le comte de Maridor.
  7. Robert Muchembled, Les Ripoux des Lumières, éd. le Seuil, 2011
  8. Alain Baraton, Vice et Versailles - Crimes, trahisons et autres empoisonnements au palais du Roi-Soleil, Grasset, 2011, 208 p.
  9. 1757 Attentat de Damiens contre Louis XV
  10. a et b Évelyne Lever, « L'attentat de Damiens », émission Au cœur de l'histoire sur Europe 1, 23 octobre 2012
  11. Principe de la peine réflexive (en).
  12. Pièces originales et procédures du procès fait à Robert-François Damiens, 1757, t. III, p. 372-374. In Surveiller et punir de Michel Foucault.
  13. Louis XV victime d’un attentat – 5 janvier 1757 - www.coutumes-et-traditions.fr
  14. Jean-Baptiste Raymond, Louis XIV et la société du XVIIIe siècle, 1843, p. 281-283

Voir aussi[modifier | modifier le code]

  • Surveiller et punir (p. 9-12) s'ouvre sur la scène de torture de Robert-François Damiens, vue par l'officier Bouton, témoin supposé. Michel Foucault cite alors, comme l'indique la première note de l'ouvrage, Damien le régicide (1937) de A.L. Zevaes (p. 201-214).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Études historiques[modifier | modifier le code]

  • Pierre Retat (dir.), L'attentat de Damiens. Discours sur l'événement au XVIIIe siècle, Lyon, Éditions du CNRS / Presses Universitaires de Lyon, 1979, 439 p.
  • (en) Dale van Kley, The Damiens affair and the unraveling of the Ancien Régime, 1750-1770, Princeton, Princeton University Press, 1984.
  • Michel Antoine, Louis XV, Paris, Fayard, 1989, (ISBN 2-213-02277-1)
  • Pierre Chevallier, Les régicides. Clément, Ravaillac, Damiens, Paris, Fayard, 1989.
  • Berthe Thelliez, L'homme qui poignarda Louis XV, Robert François Damiens, Paris, Tallandier, 2002.
  • Claude Quétel, « On a voulu tuer Louis XV ! » in L'Histoire no 316, janvier 2007, pp. 23–24.

Littérature[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]