Rivalité bulgaro-gréco-serbe en Macédoine

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La rivalité bulgaro-gréco-serbe en Macédoine ou lutte pour la Macédoine (grec : Μακεδονικὸς Ἀγών/Makedhonikos Agon, macédonien : Борба за Македонија, serbe : Борба за Македонију) ou propagande armée grecque en Macédoine (bulgare : Гръцка въоръжена пропаганда в Македония) est un affrontement culturel, religieux et armé qui oppose, entre 1872 et 1912, les partisans de plusieurs mouvements nationalistes en Macédoine, alors province européenne de l'Empire ottoman. Les Macédo-Slaves sont revendiqués par la principauté de Bulgarie puis par le royaume de Serbie, les Hellénophones par le royaume de Grèce, chacun s'appuyant sur son clergé national et sur une organisation interne. Cette rivalité se conclut par le partage de la région lors des guerres balkaniques de 1912-1913.

Grecs et Bulgares : une primauté contestée[modifier | modifier le code]

Ilarion Makariopolski (av. 1875)

Dans l'Empire ottoman musulman, les chrétiens ont un statut de nations dominées mais protégées (millet). Cependant, les Grecs ont obtenu une primauté sur les autres peuples chrétiens de Roumélie (Balkans) : depuis 1767, l'archevêque d'Ohrid est nommé par le patriarche grec de Constantinople et le haut clergé grec du Phanar s'efforce d'imposer la liturgie grecque au détriment de la liturgie en slavon pratiquée jusqu'ici par les populations slaves. Cependant, au XIXe siècle, une « renaissance bulgare » se manifeste dans la bourgeoisie slave des villes balkaniques. En 1849, les Bulgares obtiennent une liturgie en slavon dans une église de Constantinople. Les ambassadeurs de Russie encouragent discrètement ce mouvement. En 1860, Ilarion Makariopolski (en), évêque orthodoxe de Tarnovo, rompt avec le patriarcat grec en s'abstenant de citer le nom du patriarche pendant l'office de Pâques. Il est exilé en Anatolie mais le mouvement bulgare prend de l'ampleur. Des affrontements éclatent dans les villages entre partisans du clergé grec ou bulgare[1].

En 1862, une Légion bulgare est créée par Georgi Sava Rakovski pour soutenir le Monténégro et la Serbie contre les Ottomans avec l'espoir d'obtenir le même statut d'autonomie pour les Bulgares. Mais la Légion est dissoute en 1863. Le mouvement national bulgare continue de se développer en exil et dans la clandestinité[2],[3].

Le 10 mars 1870, un firman du sultan Abdülaziz crée un exarchat bulgare de Tarnovo séparé du patriarcat et donc un millet bulgare distinct du millet grec. Le clergé exarchiste est déclaré anathème par le patriarcat grec en 1872[4].


La Macédoine disputée[modifier | modifier le code]

École bulgare à Édessa (Macédoine)
Élèves du lycée bulgare de Salonique, 1888-1889
Arrivée de l'évêque Ioakim à Monastir, 1903
Tchetniks serbes de Macédoine, 1908
Ethnies en Macédoine : Albanais (bleu sombre), Serbes chrétiens (hachures diagonales bleues), Bulgares chrétiens (vert pâle), Turcs (rose), Slaves musulmans (brun), Valaques chrétiens (turquoise), Grecs musulmans (en) (jaune), Grecs chrétiens (hachures horizontales jaunes), juifs sépharades (rouge), carte allemande de 1892
Groupe d'insurgés grecs de Macédoine commandé par Tellos Agras, v. 1906-1907
Enfants valaques de Macédoine, v.1916-1918

L'insurrection bulgare d'avril 1876 qui entraîne une partie des Slaves de Macédoine, couplée avec l'insurrection de la Bosnie-Herzégovine, suivies d'une brutale répression ottomane, entraînent une nouvelle intervention des puissances européennes dans la question d'Orient[5]. La guerre russo-turque de 1877-1878 est une défaite cuisante pour l'armée ottomane. L'Empire ottoman doit accepter le traité de San Stefano (3 mars 1878) qui établit une « grande Bulgarie » liée à la Russie et qui couvre presque toute la Macédoine. Mais les puissances européennes n'acceptent pas ce traité qui établirait une hégémonie russe en Orient[6] ; le traité de Berlin (13 juillet 1878) restitue à l'Empire ottoman les trois vilayets de Macédoine : vilayet du Kosovo (Skopje), Monastir et Salonique[7].

Pendant la guerre gréco-turque de 1897, le gouvernement ottoman, pour punir les Grecs, attribue les diocèses de Monastir, Debar et Stroumitsa à l'exarchat bulgare[8].

La rivalité entre mouvements nationaux s'exprime au niveau scolaire. Au début du XIXe siècle, l'enseignement était entièrement dominé par les Grecs. En 1896, la Bulgarie finance 843 écoles avec 1 200 instituteurs et 32 000 élèves qui apprennent la langue et l'histoire bulgares. La principauté de Serbie, devenue royaume de Serbie en 1882, crée en 1885 la société de saint Sava pour propager la culture serbe : elle a 110 écoles en Macédoine en 1892 et 226 en 1907, plus 3 lycées à Skopje, Monastir et Salonique. Le royaume de Roumanie s'intéresse aux 70 000 à 80 000 Valaques, revendiqués par les trois autres communautés et qui parlent une langue romane, et crée pour eux des écoles roumaines[9]. Dans la même famille, il peut y avoir un fils « grec » s'il étudie à l'école grecque et un fils « bulgare » ou « serbe » s'il est inscrit aux écoles serbe ou bulgare[9].

Enfin, dans les années 1890, on voit apparaître une identité « macédonienne » ou « macédo-slave » distincte de l'identité bulgare ou serbe. L'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (ORIM ou VMRO) est créée en 1893 et développe, avec le soutien de la Bulgarie, une lutte armée contre le pouvoir ottoman. Une rivalité parfois sanglante l'oppose aux rebelles grecs partisans de la Grande Idée. La lutte de l'ORIM aboutit à l'insurrection d'Ilinden en 1903. Le soulèvement est écrasé par les forces ottomanes au prix de 4 700 villageois massacrés et 12 000 maisons incendiées. Les puissances européennes s’indignent et obtiennent la création d'une gendarmerie internationale pour rétablir la paix dans la province[10].

Démographie[modifier | modifier le code]

Chaque communauté produit ses propres estimations démographiques, avec de fortes variations de l'une à l'autre. Les recensements ottomans distinguent uniquement les communautés religieuses : musulmans (groupés en un seul bloc), chrétiens du patriarcat grec ou de l'exarchat bulgare, alors que les autres groupes produisent des estimations sur base ethnique selon des critères variables.

Statistiques comparées de la population macédonienne[11].
Estimation bulgare (1900) Estimation serbe (1900) Estimation grecque (1904)(*) Estimation ottomane (1906)
Population totale 2 258 000 2 870 000 1 724 000 n.c.
Bulgares 1 181 000 57 600 332 000 626 000
Grecs 228 700 201 100 652 700 623 000
Serbes 700 2 048 000 n.c. n.c
Turcs/Musulmans(**) 499 200 231 000 634 000 1 145 000
Albanais 128 700 165 000 n.c. n.c.
Valaques 80 700 69 600 25 100 n.c.
Tsiganes 54 500 28 700 8 900 n.c.
Divers 16 500 3 500 18 600 n.c.

(*) Estimation grecque sans le Kosovo (**) Estimation ottomane regroupant tous les musulmans (Turcs, Albanais, etc.)

Les écoles chrétiennes dans le vilayet de Salonique, Instituto Geografico de Agostini, 1903 : écoles grecques (rouge), bulgares (vert), roumaines (violet) et serbes (bleu).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Georges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991, p. 310-314.
  2. Georges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991, p. 314-315.
  3. Olivier Delorme, La Grèce et les Balkans, Gallimard, 2013, t.1, p. 521-524.
  4. Olivier Delorme, La Grèce et les Balkans, Gallimard, 2013, t.1, p. 520-521.
  5. Olivier Delorme, La Grèce et les Balkans, Gallimard, 2013, t.1, p. 524-530.
  6. Olivier Delorme, La Grèce et les Balkans, Gallimard, 2013, t.1, p. 547-555.
  7. Olivier Delorme, La Grèce et les Balkans, Gallimard, 2013, t.1, p. 567-570.
  8. Olivier Delorme, La Grèce et les Balkans, Gallimard, 2013, t.1, p. 629.
  9. a et b Georges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991, p. 352-354.
  10. Georges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991, p. 355-358.
  11. Georges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991, p. 351 et 355.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]

  • Daniel Panzac, « La population de la Macédoine au XIXe siècle (1820-1912) », Revue du monde musulman et de la Méditerranée,‎ (lire en ligne)