Retournement

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On nomme retournement un changement radical et imprévu de sa vision du monde, qui en général se traduit en actes visibles. Dans le cas particulier d’une religion, le retournement peut porter le nom de conversion. Le retournement d'agents ennemis est aussi une tactique classique de la contre-insurrection.

En méthodologie, on parle parfois à ce sujet de changement de paradigme.

Le retournement peut être le résultat d’une série d’événements fortuits, dont un qui se montre déclencheur, ou bien être organisé au contraire, en général par des services de renseignement. Dans tous les cas de figure, le retournement fait appel à un mécanisme psychologique nommé par Festinger la dissonance cognitive.

Retournements historiques[modifier | modifier le code]

Bouddha[modifier | modifier le code]

Siddhartha Gautama, prince du clan des Sakya, comprend un jour que si sa condition le met à l'abri du besoin, rien ne le protègera jamais de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Il abandonne alors sa vie privilégiée au palais pour entreprendre une vie d'ascèse et se consacrer à des pratiques méditatives austères.

Six ans plus tard, il abandonne ces pratiques de mortifications qui ne l'ont pas mené à une plus grande compréhension du monde, et se concentre dès lors sur la méditation et la voie moyenne, celle qui consiste à nier les excès, en refusant le laxisme comme l'austérité excessive. Cette pratique le conduit à l'éveil.

Saint Paul de Tarse[modifier | modifier le code]

C’est un des exemples les plus typiques de retournement : Paul de Tarse — ayant la double culture de la noblesse juive et de la citoyenneté romaine — persécutait les chrétiens, puis devient brusquement l'un des apôtres les plus actifs de cette branche du judaïsme qu'il va contribuer activement à ériger en nouvelle religion. À en croire ses Actes (mémoires), ce retournement lui serait survenu en voyage alors qu'il se dirigeait vers la ville de Damas, d'où l'expression chemin de Damas pour désigner la plupart des types de retournement par la suite — du moins lorsque le locuteur estime qu'ils ont eu lieu dans le « bon » sens.

Saint Augustin[modifier | modifier le code]

Alors âgé de 32 ans et sympathisant du manichéisme, Saint Augustin se convertit au christianisme, religion de sa mère, en août 386, à Milan.

Omar Khayyam[modifier | modifier le code]

Considéré dans le monde mathématique et astronomique comme l'un des plus importants savants de son temps[1], Omar Khayyam abandonne brusquement toutes ses recherches pour se consacrer à la poésie, au vin, et à la compagnie des jeunes femmes.

Il s'en explique dans un de ses quatrains en farsi :

« Dans le tourbillon de la vie, seuls sont heureux les hommes qui se croient savants et ceux qui ne cherchent pas à s'instruire. Je suis allé me pencher sur tous les secrets de l'univers, et j'ai regagné ma solitude en enviant les aveugles que je rencontrais. »

— LXXXI

Abd El-Kader[modifier | modifier le code]

Combattant les troupes françaises jusqu'à sa capture en 1830, il fut emprisonné en France où quelques années plus tard Napoléon III commença à lui rendre régulièrement visite. Libéré, il devint un allié majeur de la France, contribuant en particulier à faire libérer quelques milliers de chrétiens faits prisonniers par l'empire ottoman.

Article détaillé : Abd El-Kader.

Retournements modernes[modifier | modifier le code]

Arthur Rimbaud[modifier | modifier le code]

Alors que ses poèmes laissent supposer un avenir comparable à ceux d'Hugo, Verlaine ou Baudelaire, Arthur Rimbaud met fin a toute forme d'écriture et commencera une carrière d'aventurier qui le conduira à faire du trafic d'armes en Orient.

Paul Claudel[modifier | modifier le code]

Conversion brusque à la religion catholique derrière — selon ses dires — un pilier à l’église Notre-Dame de Paris.

Charles de Foucauld[modifier | modifier le code]

Dès son arrivée à l’école militaire de Saint-Cyr, et dans les années qui suivent, mène une vie dorée et dissolue, où il prend d’ailleurs un certain embonpoint. À la suite — toujours selon ses dires — d’une confession, il change sa vie du tout au tout pour devenir ermite du côté de Tamanrasset où il mène une vie ascétique (les photos de l’époque témoignent de son changement impressionnant d’aspect physique) jusqu'à son assassinat.

Thomas J. Watson Sr.[modifier | modifier le code]

Exemple de retournement moral et non plus religieux. Thomas J. Watson vendait pour le compte de la NCR des caisses enregistreuses selon une méthode assez peu morale : vendre à la clientèle une machine de la concurrence soigneusement sabotée pour tomber en panne au bout de quelques mois d’usage, puis repasser par hasard chez le client en lui proposant la reprise de sa machine à son prix d’origine contre l’achat d’une NCR, plus onéreuse ! La machine était alors munie d’une nouvelle pièce sabotée et l’opération recommençait chez un nouveau prospect.

L’escroquerie est découverte. Thomas J. Watson passe en justice (son procès sera par la suite annulé pour vice de forme), et est licencié immédiatement par la NCR.

L’expérience l’a fortement ébranlé. Dans ses entreprises futures, Thomas J. Watson mettra l’accent sur le respect de l’éthique la plus rigoureuse qui soit, qu’il exigera de tous ses employés, dût le chiffre d’affaires s’en trouver affecté. Ce ne fut pas le cas, puisque cette réputation de stricte éthique lui permettra de faire sortir du lot de ses concurrents une entreprise de mécanographie alors assez quelconque, la Computing-Tabulating-Recording, qui deviendra l'International Business Machines Corporation (IBM).

Voir aussi : Prison

Marcel Déat[modifier | modifier le code]

Député SFIO de 1926 à 1928 et de 1932 à 1936, il devient député « rassemblement anticommuniste » en 1939, fonde en 1941 le Rassemblement National Populaire, parti collaborationniste, et termine sa carrière politique en 1944 comme ministre du Travail et de la Solidarité nationale sous le régime de Vichy. Il s'enfuira à Sigmaringen avec les derniers collaborationnistes.

Voir l'article Marcel Déat.

André Frossard[modifier | modifier le code]

Fils d'un fondateur du Parti communiste français, il est élevé dans un milieu où, selon ses propres termes, « la question de l'existence de Dieu ne se pose même plus ».

Le 8 juillet 1935, dans une chapelle de la rue d’Ulm à Paris où il cherchait juste à retrouver un ami, il se convertit au catholicisme; il racontera cette conversion soudaine dans son bestseller Dieu existe, je l'ai rencontré.

François Cavanna se demandera néanmoins si la publicité de cette conversion est tout à fait étrangère au souhait d'André Frossard d'entrer à l'Académie française, où n'existe plus de converti contre toute attente depuis la mort de Paul Claudel. Frossard y rentrera en tout cas en 1987.

Prisonniers de la guerre de Corée[modifier | modifier le code]

Voir l'article Lavage de cerveau.

John Wheeler[modifier | modifier le code]

John Wheeler, physicien, est bien étonné quand il voit son jeune thésard Hugh Everett s’orienter vers une vision inhabituelle des choses : la nature, en matière quantique, ferait tout à la fois conformément aux prescriptions de la fonction d’onde, et si nous ne voyons qu’une toute petite partie de ce qui arrive, c’est parce que c’est cette petite partie qui nous fait nous. Il est d’abord mécontent et cherche à faire revenir Everett à une vision plus proche de la vision traditionnelle du modèle de Copenhague, mais Everett insiste énormément.

En physique, développer une idée pour voir comment la réfuter ensuite se montre parfois fructueux. La construction d’Everett possède somme toute, à défaut d'autre chose, une certaine cohérence, et est en mesure de susciter des discussions et sans doute des expériences pour l’invalider : John Wheeler décide d’en faire une hypothèse d’école, dont la réfutation pourra fournir un travail à un autre thésard. Il présente donc avec quelque distance la théorie d’Everett comme simple travail d’habileté intellectuelle, en 1957 (Everett se verra attribuer la mention Très bien), et fait tout dans les années qui suivent pour qu’on ne continue pas à parler de Théorie de Wheeler-Everett comme on commence à le faire.

Trente ans plus tard, non seulement Wheeler est devenu partisan enthousiaste des idées d’Everett, mais il pousse ses spéculations beaucoup plus loin que celui-ci, allant jusqu’à estimer que le fait de regarder aujourd’hui les étoiles influe sur leur passé. Bien que le temps semble se comporter effectivement d’une façon bizarre en mécanique quantique (voir Expérience de Marlan Scully), ses collègues ne le suivent tout de même pas jusque là.

Patricia Hearst[modifier | modifier le code]

Patricia Hearst, héritière du magnat de la presse William Randolph Hearst, fut enlevée en février 1974 par une organisation cherchant à obtenir une rançon pour nourrir les familles nécessiteuses, ainsi que des fonds par des moyens violents. On aura la surprise non seulement de la voir participer apparemment de son plein gré aux interventions armées du groupe, mais se déclarer solidaire de celui-ci dans les premières déclarations de son procès.

Article détaillé : Patricia Hearst.

Syndrome de Stockholm[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Syndrome de Stockholm.

Retournement dans la littérature[modifier | modifier le code]

Léon Tolstoï[modifier | modifier le code]

La Mort d'Ivan Ilitch décrit le retournement en quelques jours d'un magistrat à peu près satisfait de sa vie, et simplement en colère contre un problème qui le cloue au lit. Il découvre peu à peu que c'est en fait sa mort qui survient, mais aussi qu'il ne laisse pas auprès de ses proches la bonne image qu'il croyait. Il sera cependant transfiguré par cette révélation.

Article détaillé : La Mort d'Ivan Ilitch.

Isaac Asimov[modifier | modifier le code]

Dans les deux derniers tomes de sa trilogie initiale Fondation, Isaac Asimov met en scène des héros capables de retourner rapidement l’esprit de leurs interlocuteurs : d’abord un mutant, le Mulet, puis les membres - moins puissants, mais plus nombreux - de ce qui se révèlera être la Seconde Fondation.

Fiodor Dostoïevski[modifier | modifier le code]

Voir l'article "Le Retournement. Du spirituel dans La Douce et Le Rêve d'un homme ridicule" de Jacques Catteau dans Dostoevsky Studies.

Vladimir Volkoff[modifier | modifier le code]

Cet ouvrage, qui n'était pas le premier écrit par Vladimir Volkoff, le fera connaître du grand public : des services secrets français tentent d'avoir accès aux connaissances d'un agent soviétique en recourant à une de ses compatriotes vivant en France, croyante mystique et qui pense ainsi lutter contre l'athéisme. L'homme n'aura pas le comportement attendu et son retournement religieux inexplicable vers le christianisme orthodoxe se rèvélera plus menaçant pour l'ordre de la guerre froide que ses activités mêmes.

Vladimir Volkoff, Le Retournement, co-éd. Julliard & L'Âge d'Homme, Paris, 1979 (ISBN 226000167X). Réédité dans la collection « Le Livre de poche », 2005 (ISBN 9782253110934). Ce roman a fait connaître l'auteur au grand public et a obtenu un succès international.

Henri Collignon[modifier | modifier le code]

Henri Collignon, Retournements (roman), Thriller paru aux éditions Baudelaire en 2010 et référencé (ISBN 978-2-35508-468-3). Écrit en temps réel, cette histoire raconte les dernières 24h d'une femme qui croyait tout connaître de sa famille mais c'est sans compter sur les travaux malsains orchestrés par la société qui emploie son mari.

Gregory Bateson[modifier | modifier le code]

Retournements dans d'autres types de fiction[modifier | modifier le code]

Au cinéma, un célèbre retournement est dans Star Wars celui du jeune Anakin Skywalker : enfant doué ayant grandi sans père, pénétré de la Force, il devient un Jedi accompli mais passe un jour suite à des manipulations et à des circonstances tragiques du côté obscur de la Force pour devenir le terrible et cruel Dark Vador.

Autres[modifier | modifier le code]

Retournements en sciences[modifier | modifier le code]

Héliocentrisme[modifier | modifier le code]

Le retournement de point de vue entre une terre fixe et une terre tournant sur elle-même ainsi qu'autour du soleil initié dans un ouvrage posthume par Copernic et défendu par Galilée, bien que ne changeant objectivement rien aux procédés de navigation, a été considéré comme suffisamment important pour mériter le passage dans le langage courant de révolution copernicienne.

Articles détaillés : Héliocentrisme, Nicolas Copernic et Galileo Galilei.

Darwinisme[modifier | modifier le code]

En suggérant que, contrairement à ce qu'on avait jusque là admis sous le nom de Providence, la nature n'était pas remarquablement adaptée à la vie, mais que c'était la vie qui s'était au fil des âges adaptée comme elle le pouvait à la nature, Charles Darwin et Arthur Wallace entamèrent un retournement des mentalités qui agita le monde pendant plus de 150 ans et que détaille par exemple le philosophe Daniel Dennett dans son ouvrage Darwin's Dangerous Idea.

Mécanique quantique[modifier | modifier le code]

À une époque où plusieurs physiciens déploraient la lenteur des calculs nécessaires à la mécanique quantique[2], Richard Feynman suggéra au contraire de profiter de la complexité de la mécanique quantique pour en faire de puissants calculateurs.

Articles détaillés : Hugh Everett et Calculateur quantique.

Mécanismes du retournement[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Dissonance cognitive.

Une analogie : le point triple des gaz[modifier | modifier le code]

Une expérience réalisée dans les classes préparatoires aux Grandes Écoles disposant du matériel approprié est le contournement du point triple, qui permet par des séries de transformations tantôt isothermes et tantôt isobares de passer de façon continue de l'état gazeux à l'état liquide sans qu'à un quelconque moment apparaisse le changement de phase.

Théorie des catastrophes[modifier | modifier le code]

La théorie des catastrophes, de René Thom, explique dans quels cas de figure un changement minime de valeurs d'entrée se manifeste par un changement brusque de valeurs de sortie d'une fonction. Il montre d'une part que le nombre de ces cas de figure est de 11, et d'autre part qu'une seule variante en est représentable dans notre espace à 3 dimensions, à savoir la fronce.

L'analogie avec une modification radicale de vision du monde consécutive à de petits facteurs est ici frappante et Thom le rappelle d'ailleurs[3].

États bistables[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. http://www.zdf.de/ZDF/zdfportal/programdata/08f09dee-c131-3898-beea-3efa0cea90b0/20346105?generateCanonicalUrl=true
  2. Werner Heisenberg, La partie et le tout - Le monde de la physique atomique, Albin Michel (1972)
  3. Stabilité structurelle et morphogenèse, Interéditions, 1972, (ISBN 2-7296-0081-7)

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Festinger, L. (1957). A theory of cognitive dissonance.
  • Poitou, J.P. (1974). La dissonance cognitive. Paris : Colin.
  • Beauvois, J.L., Joule, R.-V. (1987). Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens. Grenoble : PUG.

Articles connexes[modifier | modifier le code]