Relations entre l'Empire romain et la Chine

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L'Empire romain et l'Empire han.

Les relations entre l'Empire romain et la Chine ont été essentiellement indirectes et ce tout au long de l’existence de ces deux empires. L’empire romain et la dynastie Han se sont progressivement rapprochés avec l’expansion romaine au Proche-Orient et les incursions militaires chinoises dans l’Asie centrale. Cependant, de puissants empires tels que ceux des Parthes et des Kouchans séparent les deux pays, ce qui complique d'autant les contacts. Les Romains comme les Chinois sont conscients que "l'autre" existe, mais cette conscience reste limitée et chaque empire a des connaissances très floues sur tout ce qui concerne l'autre.

On ne garde trace que de quelques tentatives de contact direct : en l'an 97, le général chinois Ban Chao essaye en vain d’envoyer à Rome un émissaire appelé Gan Ying à Rome[1],[2]. Les archives chinoises gardent les traces de plusieurs supposés émissaires romains ayant voyagé vers la Chine pendant l'Antiquité. L'un de ces émissaires, arrivé à la cour des Han en l'an 166, aurait été envoyé par l’empereur romain Antonin le Pieux, ou son successeur Marcus Aurelius[3],[4].

Les échanges commerciaux indirects existent via des routes commerciales, terrestre (route de la soie, via l'Asie centrale) et maritime (périple de la mer Érythrée, via l'Inde), reliaient les deux empires. Les principaux bien échangés sont la soie chinoise ainsi que les verreries et les tissus de grande qualité d'origine romaine[5].

Dans les sources classiques, le problème de l’identification des références à la Chine ancienne est exacerbé par l’interprétation de l’expression latine "Seres" dont le sens a fluctué au fil du temps. En effet, cette expression peut faire référence à un certain nombre de peuples asiatiques situés dans un large arc de cercle, allant de l’Inde à la Chine, en passant par l’Asie centrale[6]. Dans les documents chinois, l’Empire romain est connu sous le nom de "Da Qin", ce qui signifie "Grand Qin". Apparemment l'Empire romain aurait été considéré comme une sorte de contrepartie de la Chine située à l’autre bout du monde[7]. D'après Edwin G. Pulleyblank, le "point qu’il faut souligner est que la conception chinoise de Da Qin se mélange dès le départ avec les anciennes notions mythologiques sur l'occident lointain[4]".

Ambassades et voyages[modifier | modifier le code]

Premiers contacts vers l'occident ː l'ambassade de Zhang Qian[modifier | modifier le code]

Vers -130, à la suite de rapports envoyés par Zhang Qian à la cour, l'empereur Wudi souhaite établir des relations avec les civilisations urbanisées de Ferghana, de Bactriane, et de Parthie. Zhang Qian avait été envoyé pour obtenir une alliance avec les Yuezhi contre les Xiongnu, en vain. Cependant, son voyage n'as pas été inutile, car d'après le Hou Hanshu, ou Livre des Han postérieurs, voici les conclusions que l'empereur tire de son rapport ː

« Le Fils du ciel, en entendant ces nouvelles, conclut ceci : Dayuan (Ferghana) et les possessions de Daxia (Bactriane) et Anxi (Parthie) sont de grandes contrées, remplies d'objets rares, dont la population vit dans des habitations permanentes et se livre à des activités similaires à la population chinoise, mais leurs armées sont faibles, et elles accordent beaucoup de valeur aux produits chinois »

La dynastie Han envoie de nombreux ambassadeurs en Asie centrale, environ dix par an, atteignant jusque la Syrie séleucide. Toujours d'après le Livre des Han postérieurs ː

« ainsi, d'autres ambassadeurs furent envoyés en Anxi (Parthie), Yancai (qui rejoignit plus tard les Alains), Lijian (Syrie séleucide), Tiaozhi (Chaldée) et Tianszhu (Inde du nord-ouest)... en règle générale, plus de dix missions de ce type partaient chaque année, et au minimum cinq ou six. »

À ce stade, les contacts entre la Chine et Rome sont encore flous et indirects, chaque empire commençant tout juste à découvrir les produits manufacturés de l'autre.

Ambassade à Auguste[modifier | modifier le code]

L'historien romain Florus décrit les visites de nombreux envoyés venus rendre hommage à Augustus, le premier Empereur romain, qui règne de l'an 27 av. J.-C. à l'an 14. Parmi ces envoyés, on trouve ceux des "Seres", qui sont soit des Chinois, soit, plus probablement, des peuples d'Asie centrale ː

«  Même le reste des nations du monde qui n’étaient pas soumises à la domination impériale étaient sensibles à sa grandeur et regardaient avec révérence le peuple romain, le grand conquérant des nations. Ainsi même les Scythes et les Sarmates envoyèrent des émissaires pour chercher l’amitié de Rome. Même les Seres sont venus et les Indiens qui vivent sous un soleil vertical, apportant des pierres précieuses, des perles et des éléphants en cadeaux. Que penser tout du moins à l’immensité du voyage qu’ils avaient entrepris, et qui selon eux avait duré quatre ans. En vérité il n'est nécessaire que de regarder leur teint pour voir qu’ils étaient des personnes d’un autre monde que le nôtre.[8] »

Le voyage de Gan Ying[modifier | modifier le code]

Le peuple de Da Qin, tel que les Chinois se le représentent au XVIIe siècle, dans l'encyclopédie Sancai Tuhui de la dynastie Ming

En l'an 97, un envoyé chinois du nom de Gan Ying est mandaté par le général Ban Chao, pour aller vers l'occident. Il part du bassin du Tarim en direction de l'empire parthe et réussit à rejoindre le golfe Persique. Gan Ying a laissé une description détaillée des pays occidentaux qu'il a traversés, même si apriori, il n'est pas allé au-delà de la Mésopotamie, qui fait alors partie de l'Empire parthe. Alors qu'il entend rejoindre l'Empire romain par la voie maritime, il est découragé par les Parthes qui lui disent qu'il s'agit d'un voyage dangereux, qui prend au moins deux ans. Découragé par cette nouvelle, il retourne en Chine ou il apporte beaucoup de nouvelles informations sur les pays à l’ouest des territoires contrôlés par les Han[9].

Gan Ying est connu pour avoir laissé un compte rendu sur l’Empire romain (Da Qin en chinois) qui s’appuie sur des sources secondaires, probablement les récits des marins qu'il a croisés dans les ports qu’il a visités. Le Hou Hanshu localise les Romains dans la contrée de Haixi, ce qui signifie littéralement "Ouest de la mer". Cette expression désigne en fait l'Égypte, qui est alors sous contrôle romain. La mer en question est celle connue par les Grecs et les Romains comme étant la mer érythréenne, un ensemble qui comprend le golfe Persique, la mer d’Oman et la mer Rouge. Voici la description de Haixi contenue dans le Hou Hanshu:

« Son territoire s’étend sur plusieurs milliers de li [10],[11]. Ils ont établi des relais postaux à intervalles réguliers, qui sont tous plâtrés et blanchis à la chaux. Il y a des pins et des cyprès, ainsi que des arbres et des plantes de toutes sortes. Il y a plus de quatre cents villes fortifiées. Il y a plusieurs dizaines de petits royaumes tributaires. Les murs des villes sont en pierre[12]. »

Le Hou Hanshu donne une vision positive, bien qu'un peu fantaisiste, de la manière dont est gouverné l'Empire romain:

«  Leurs rois ne sont pas permanents. Ils choisissent et nomment l’homme qui est le plus digne de l’être. S’il survient des catastrophes inattendues dans le Royaume, comme des vents ou des pluies extraordinaires se déchainant fréquemment, il est rejeté et remplacé sans ménagement. Celui qui a été ainsi congédié accepte tranquillement sa rétrogradation et n’est pas en colère. Le peuple de ce pays est honnête. Ils ressemblent à des Chinois, et c’est pourquoi le pays est appelé Da Qin (大秦, lit le "Grand Qin")... Le sol produit beaucoup d’or, d’argent et des pierres précieuses rares, y compris celles qui brillent dans la nuit... ils cousent des tissus brodés avec des fils d'or pour faire des tapisseries et des damassés de plusieurs couleurs et faire un tissu peint en or ainsi qu'un "tissu lavé-dans-le-feu (amiante). »

— Extrait du "Hou Hanshu", cité dans Leslie et Gardiner

Les écrits de Ying décrivent correctement Rome comme étant la principale puissance économique de l’extrémité ouest de l’Eurasie:

« C’est de ce pays que viennent de tous les objets rares et merveilleux créés dans les États étrangers. »

— Extrait du "Hou Hanshu", cité dans Leslie et Gardiner

Fan Ye, l'auteur du Hou Hanshu, résume ainsi le voyage de Gan Ying:

« Dans la neuvième année 97, Ban Chao a envoyé son principal greffier Gan Ying, qui est allé jusqu'à la mer occidentale et est ensuite retourné. Les générations précédentes n'ont jamais atteint ces régions. Le Shanjing ne donne aucune précision sur eux. Il a sans doute rédigé un rapport sur leurs coutumes et leurs produits précieux et rares. Après cela, des royaumes lointains tels que le Mengqi et le Doule [Talas] se sont soumis et ont envoyé des émissaires pour offrir leur tribut[13]. »

Les voyages orientaux de Maes Titianus[modifier | modifier le code]

Maes Titianus est allé jusqu'à la ville de Tashkurgan (en), connue sous le nom de "Tour de Pierre" durant l'Antiquité. Cette ville est alors la porte d'entrée vers la Chine (en bleu).

Maës Titianus est, de tous les voyageur de la Rome antique[14], celui qui est allé le plus loin le long de la route de la soie, en partant du monde méditerranéen. Au début du IIe siècle [15] ou à la fin du Ier siècle[16], pendant une accalmie dans les guerres entre les Romains et les Parthes, son groupe a atteint la célèbre « tour de Pierre », qui, selon certaines théories, est Tashkurgan (en)[17], dans le Pamir. Selon d’autres auteurs, la « tour de Pierre » doit être située dans la vallée d'Alai, à l’ouest de Kashgar[18],[19],[20].

Première ambassade Romaine[modifier | modifier le code]

La carte du monde de Ptolémée, reconstituée au XVe siècle à partir de sa Géographie. Cette carte place le Pays de la Soie (Serica) en Asie du Nord-Est, à la fin de la route de la soie et le pays de Qin (Sinae) au Sud-Est, à la fin des routes maritimes.

Des échanges directs entre les pays méditerranéens et l’Inde apparaissent au Ier siècle avant notre ère, lorsque les navigateurs grecs apprennent à utiliser les vents réguliers de la mousson pour leurs voyages de commerce dans l’océan Indien. La vitalité du commerce marin à l’époque romaine est confirmé par la découverte lors de fouilles d’importants gisements de pièces romaines, le long d’une grande partie de la côte de l’Inde. De nombreux ports commerciaux ayant des liens avec des communautés romaines ont été identifiés en Inde et au Sri Lanka, le long de l’itinéraire emprunté par la mission romaine.

D'après le Hou Hanshu, le premier groupe de personnes prétendant être des ambassadeurs romains arrive en Chine en l'an 166 de notre ère. L’ambassade qui arrive à la cour de l'empereur Han Huandi est supposée avoir été envoyée par "Andun" (chinois : 安敦 ,c.a.d l'Empereur Antonin le pieux), le "Roi de Da Qin" (Rome). À ce stade, on se retrouve face à un problème d'ordre chronologique. En effet, Antonin le pieux meurt en 161 en laissant l’empire à son fils adoptif Marcus Aurelius, ou plus exactement Caesar Marcus Aurelius Antoninus Augustus. Comme cette ambassade arrive en Chine en 166, il est difficile de savoir qui a vraiment envoyé cette mission, étant donné que les deux empereurs s’appellent « Antonin ». Dans tous les cas, cette mission romaine arrive par le Sud, donc probablement par la mer, et entre en Chine par la frontière du Rinan ou du Tonkin[21]. Cet ambassadeur amène des cadeaux, incluant des cornes de rhinocéros, de l'ivoire et des écailles de tortues. Ces cadeaux ont probablement été achetés en cours de route, en Asie du Sud[22]. Les deux historiens Charles Hucker et Rafe de Crespigny relativisent grandement le contenu du Hou Hanshu et pensent que cette mission romaine de 166 a été menée par des marchands romains assez audacieux pour tenter le voyage et non par de vrais diplomates[23]. Selon Hucker[24] :

Les missions diplomatiques chargées d'amener les tributs des États vassaux, incluaient de manière assez commune des commerçants, qui gagnent ainsi l'occasion de faire des affaires dans les marchés de la capitale. Sans doute qu'une grande partie de ce que la Cour de Chine a choisi d’appeler des missions, n’étaient en fait que des entreprises commerciales habilement organisées par des marchands étrangers sans statut diplomatique. C’est sans doute le cas, notamment, avec un groupe de commerçants qui est apparu sur la côte sud en 166, en prétendant être des envoyés de l’empereur romain Marcus Aurelius Antoninus[24],[25].

Quelle que soit l’hypothèse retenue, il n'en reste pas moins que, comme l'indique le Hanshu, 166 marque le premier contact direct entre Rome et la Chine des Han[3].

Reconstitution de la 11e carte régionale de l'Asie de Claude Ptolémée, datant de la Renaissance. Sur cette carte, on trouve le golfe du Gange à gauche, la péninsule d'or (Malaisie) au centre et le grand Golfe (golfe de Thaïlande) à droite. Le pays du "Sinaï" est supposé se situer sur les rives nord et est de ce grand Golfe, bien que leur port de Cattigara ne semble pas être plus au nord que le delta du Mékong.

Alors que les cartographes romains connaissent clairement l’existence de la Chine, leur compréhension de celle-ci est plutôt trouble. Au IIe siècle de notre ère, le géographe romain Claude Ptolémée sépare la terre de la soie (Serica), localisée à la fin de la route de la soie, de la terre de Qin (Sinae), située au bout d'une route maritime. Les habitants de Sinae sont placées sur la rive nord du grand Golfe (Magnus Sinus), à l’est de la péninsule d’or (Aurea Chersonesus, Malaisie). Leur principal port, Cattigara, semble être dans le Delta inférieur du Mékong. Le Grand Golfe est en fait la combinaison du golfe de Thaïlande et de la mer de Chine méridionale. En effet, Marinos de Tyr et Ptolémée ont la conviction que l’océan Indien est une mer intérieure. Du coup, sur leurs cartes, la côte cambodgienne se "plie" au-delà de l’Équateur avant de tourner vers l'ouest pour rejoindre la Libye méridionale. Tout cette zone est mentionnée sur la carte comme étant une Terra incognita, mais à cause de cela, la région du nord-est se retrouve au sud du Sinaï.

Autres ambassades romaines[modifier | modifier le code]

Selon le Liang Shu[26], un marchand de l’Empire romain (Da Qin) arrive à Jiaozhi, près de l'actuelle ville de Hanoï, en l'an 226. Le préfet de Jiaozhi l'envoie à Sun Quan, l’empereur du royaume de Wu,qui lui demande un rapport détaillé sur son pays natal et ses habitants. Après quoi, une expédition est préparée pour permettre au marchand de retourner chez lui, accompagné de 10 femmes et 10 hommes "nains de couleur noire" qu'il a demandés comme une curiosité et d'un officier chinois qui, malheureusement, meurt en route[27].

Dans les divers comptes de la cour du Royaume de Wei, on voit apparaitre au début du IIIe siècle des cadeaux envoyés par l'empereur Romain à l'empereur Cao Rui du Wei (regː 227-239). Dans ces cadeaux, on trouve des verreries romaines d'une grande variété de couleurs. Pendant le temps qu'a duré cette ambassade, plusieurs empereurs romains ont régné et les guerres civiles déchiraient l'empire; il est donc difficile de savoir lequel a envoyé ces ambassadeurs[28]. L’hypothèse la plus probable est qu'il s'agit d'envoyés d'Alexandre Sévére, étant donné que les règnes de ses successeurs ont été brefs.

Une autre ambassade venant de Da Qin est enregistrée en l’an 284, comme apportant des cadeaux à l’empire chinois. Cette ambassade fut sans doute envoyée par l’empereur Carus (282-283), dont le court règne est occupé par la guerre avec la Perse.

Après cette date, les annales chinoises enregistrent d'autres contacts avec les marchands de "Fu-lin", le nouveau nom utilisé pour désigner l’Empire byzantin, la continuation de l’Empire romain en Orient. Ces contacts ont lieu en 643, durant le règne de Constant II (641-668)[29]. Les annales chinoises mentionnent d’autres contacts qui ont lieu en 667, 701 et peut-être 719. Ces contacts se font parfois par le biais d'intermédiaires d'Asie centrale[30]. Les Chinois enregistrent encore quelques contacts au XIe siècle.

Relations commerciales[modifier | modifier le code]

Exportations romaines vers la Chine[modifier | modifier le code]

Les verreries de qualité produites par les manufactures romaines d'Alexandrie et de Syrie sont exportées dans de nombreux pays asiatiques, y compris la Chine des Han. Les autres articles de luxe romains qui sont grandement appréciés par les Chinois sont les tapis brodés d’or, les tissus dorés, l’amiante et la soie de mer, un tissu à base de byssus, des fibres provenant d'un certains type de coquillage méditerranéen, le Pinna nobilis[31],[32].

La soie asiatique dans l'Empire romain[modifier | modifier le code]

Pièce en bronze de Constance II (337–361), trouvée à Karghalik, Chine

Le commerce entre la Chine et l’Empire romain, qui est confirmé par l’engouement romaine pour la soie, commence au Ier siècle av. J.-C. . Bien que les Romains connaissent la "soie sauvage" qui est récoltée sur l'ile de Cos (coa vestis), ils n’ont pas fait tout de suite la connexion avec la soie, qui est également produite dans le Royaume de Sarikol, situé dans le massif du Pamir[33]. Il y a peu de contacts commerciaux directs entre les Romains et les Chinois de la dynastie Han, car les Parthes et les Kouchans protègent jalousement leur très lucratif rôle d’intermédiaires commerciaux[34],[35].

La plus grande partie de nos connaissances sur la soie à Rome en général et la partie romaine du commerce de la soie en particulier, nous viennent de Pline l'ancien. Voici ce qu'il écrit dans son Histoire Naturelle ː

« Les Seres (Chinois) sont célèbres pour la substance laineuse provenant de leurs forêts ; après un trempage dans l’eau, ils prélèvent le duvet blanc des feuilles... Si nombreux sont de travailleurs payés pour cette collecte et si lointaine est la région du globe d'où cela vient, pour permettre à une jeune romaine de faire étalage de ses vêtements transparents en public. »

— Pline l'Ancien, Histoire naturelle VI, 54

Dans le même ouvrage, Pline l’ancien écrit au sujet du montant élevé que représentent les échanges entre Rome et les pays orientaux[36]ː

« Par le calcul le plus bas, Seres, l’Inde et la péninsule arabique reçoivent de notre Empire plus de 100 millions de sesterces chaque année : c’est là ce que nos produits de luxe et nos femmes nous coûtent[37]. »

— Pline l'Ancien, Histoire Naturelle 12.84.

Pourtant, plus loin dans le même ouvrage, il écrit

« La larve (du Bombyx mori) devient alors une chenille, après quoi on suppose qu'il passe par l’état dans lequel il est connu comme « bombylis », puis celui qui appelé « necydalus », et ensuite, en six mois, il devient un ver de soie. Ces insectes tissent des toiles semblables à celles de l’araignée, qui est le matériau utilisé pour faire les vêtements les plus coûteux et les plus luxueux des femmes, appelées « bombycina ». Pamphile, une femme de Cos, la fille de Platea, fut la première personne à découvrir l’art de démêler ces toiles et de filer un tissu à partir de ceux-ci ; en effet, elle ne doit pas être privés de la gloire d’avoir découvert l’art de fabriquer des vêtements qui, alors qu’ils couvrent une femme, révèlent en même ses charmes nus. »

— Pline l'ancien, Histoire Naturelle XI, 26

Le Sénat publie, en vain, plusieurs décrets pour interdire le port de la soie, pour des motifs économiques et moraux : l’importation de la soie cause un énorme déficit commercial et les vêtements en soie sont considérés comme immoraux et décadents :

« Je peux voir des vêtements de soie, si une matière qui ne cache pas le corps, ni même sa décence, peut être appelée vêtements... Misérable troupeaux des servantes qui travaillent afin que la femme adultère puisse être visible à travers sa robe fine; ainsi n'importe quel passant ou étranger connaitra le corps de cette femme aussi bien que son mari[38]. »

— Sénèque l'Ancien, Excerpta Controversiae 2.7

L’historien romain Florus décrit la visite de nombreux envoyés venus rencontrer Auguste, le premier empereur Romain, qui règne de l'an 27 av.J.-C. à l'an 14. Dans ces envoyés, on trouve des Seres et des "Indiens", ce qui peut inclure des Kouchans. Voici ce qu'écrit Florus:

« Maintenant que toutes les races de l’Ouest et du Sud ont été subjuguées et également les races du Nord, (...) les Scythes et les Sarmates ont envoyé des ambassadeurs qui cherchent notre amitié ; les Seres aussi et les Indiens, qui vivent sous le soleil, bien qu’ils aient apporté des éléphants parmi leurs cadeaux ainsi que des pierres précieuses et des perles, on considère leur long voyage, dont l’accomplissement leur a pris quatre ans, comme le plus grand hommage qu’ils ont rendus, et en effet leur teint prouve qu’ils sont venus d'un endroit situé sous un autre ciel. »

— Florus, Epitomae II, 34

Une voie maritime s'ouvre, au plus tard au IIe siècle, à partir du port chinois de Jiaozhi (situé dans l'actuel Viêt Nam) et du royaume khmer du Funan[39]. Cette route commerciale maritime se poursuivait via des ports situés sur les côtes de l’Inde et le Sri Lanka, puis via les ports sous contrôle romain situés en Égypte et les territoires nabatéens situés sur la côte nord-est de la mer Rouge.

En 1877, le géographe et géologue allemand Ferdinand von Richthofen, pense que Jiaozhi est le port connu par le géographe Ptolémée et les Romains sous le nom de Kattigara ou Cattigara et situé près de l'actuelle ville de Hanoï[40]. Le point de vue de Richthofen a été largement accepté, jusqu'à ce que les fouilles archéologiques du site de Óc Eo, dans le delta du Mékong, suggèrent que Kattigara correspondrait en fait à ce site. Aujourd'hui à l'intérieur des terres, Óc Eo était autrefois sur la côte du delta du Mékong. Les fouilles entreprises par l’archéologue Français Louis Malleret, dans les années 1940, ont permis de retrouver des pièces de monnaie romaines, vestiges d'anciens échanges commerciaux sur de longues distances[41].

Contact militaire hypothétique et site antique de Liqian[modifier | modifier le code]

Les soldats romain fait prisonniers à l'issue de la bataille de Carrhes sont envoyés vers Margiana par le roi Orodes. Leur sort exact reste inconnu.

En 1941, l’historien Homer H. Dubs émet l’hypothèse que des prisonniers de guerre romains qui ont été transférés à la frontière orientale parthe auraient pu ensuite combattre les soldats de la Chine des Han[42].

En effet, après la défaite des armées romaines à la bataille de Carrhes le , on estime qu'environ 10 000 prisonniers romains ont été déplacés par les Parthes vers Margiana, sur la frontière orientale de leur empire. Quelque temps plus tard, Zhizhi, un des chanyu (roi) du peuple nomade des Xiongnu, fonde un royaume à l'est de Margiana, dans la vallée du Talas, près de l'actuelle ville de Taraz. S'appuyant sur ces deux faits, Dubs met en avant un compte-rendu chinois rédigé par Ban Gu de propos "d'une centaine de soldats" sous le commandement de Zhizhi qui se sont battus à ses cotés, en 36 av.J.-C., lors d'une bataille où ce dernier a affronté les troupes des Han. Cette centaine d'homme se serait battus en utilisant ce que Gu appelle une "formation en écailles de poissons". Pour Dubs, il pourrait s'agir de la formation en tortue de l'armée romaine et ces hommes seraient donc des survivants de Carrhes, qui auraient ensuite été capturés par les Chinois avant de fonder le village de Liqian, dans le nord de la Chine, près de l'actuel village de Zhelaizhai, dans le Xian de Yongchang[43]. En plus du rapport de Ban Gu, Homer H Bubs s’appuie sur les caractéristiques physiques des habitants du village (peau et cheveux plus clairs, nez prononcés, etc.), qui ont surpris les archéologues venus fouiller le site de Liqian au début du XXe siècle.

Cependant, la synthèse de Dubs des sources romaines et chinoises n’a jamais été acceptée par les historiens, au motif qu'il s'agit de pures spéculations et que Dubs tire des conclusions sans avoir de preuves suffisantes pour les appuyer[44]. En 2005, des tests ADN confirment les "origines caucasiennes" de quelques habitants actuels de la région, origines qui peuvent s'expliquer par des mariages trans-ethniques avec des membres des peuples indo-européens qui ont vécu dans le Gansu dans les temps anciens, comme les Yuezhi et les Wusun[45],[46],[47],[48]. En 2007, des analyses beaucoup plus complètes de l’ADN de plus de deux cents habitants masculins du village, montrent une relation génétique étroite à la population chinoise Han et une grande différence par rapport au patrimoine héréditaire caucasien[49]. Les chercheurs en concluent que les gens de Liqian sont probablement d’origine Han[49]. En outre, la fouille du site de Liqian n'a apporté aucune preuve archéologique claire pouvant attester d’une présence romaine[45],[46],[47].

En 2011, le docteur C.A Matthew de l’Université catholique australienne[50] émet une nouvelle hypothèse concernant l'origine de cette centaine de guerriers utilisant une "formation en écailles de poissons". Au lieu de légionnaires romains utilisant la formation de la tortue, Matthew pense que ces étranges guerriers étaient peut-être des Gréco-macédoniens utilisant la formation en phalange[51] et venant soit de la Bactriane, soit d'un des royaumes indo-grecs.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Hill (2009), p. 5.
  2. Pulleyblank (1999), p. 77f.
  3. a et b Hill (2009), p. 27.
  4. a et b Pulleyblank (1999), p. 78
  5. J. Thorley: "The Silk Trade between China and the Roman Empire at Its Height, 'Circa' A. D. 90–130", Greece & Rome,Vol. 18, No. 1 (1971), p. 71–80
  6. Schoff (1915), p. 237
  7. Pulleyblank (1999), p. 71
  8. "Cathay and the way thither" by Henry Yule p.18
  9. Hill (2009), p. 5, 481–483.
  10. Sous la dynastie Han, un li fait à peu près 415.8 mètres
  11. Hill (2009), p. xx.
  12. Hill (2009), pp. 23, 25.
  13. Hill, John. (2012) Through the Jade Gate: China to Rome 2nd edition, p. 55. In press.
  14. Ses origines "macédoniennes" ne changent rien à ses affinités culturelles, et le nom "Maës" est d'origine sémite (Cary 1956:130).
  15. Cette datation est celle retenue par la plupart des historiens, tel qu'il est mentionné dans Cary 1956:130 note 7. Elle se base sur les écrits de Marinus, où ce dernier utilise de nombreux nom de cités fondées sous Trajan, mais aucun correspondant à une cité fondée sous Hadrien.
  16. Cette datation est celle avancée par Cary, dans l'opus précédemment cité
  17. Bien des siècles plus tard, la "Tour de Pierre" deviendra la capitale du royaume de Sarikol.
  18. Hill (2009), pp. xiii, 396,
  19. Stein (1907), p. 44–45.
  20. Stein (1933), p. 47, 292–295.
  21. Ce qui correspond actuellement au Viêt Nam
  22. Hill (2009), p. 27 and nn. 12.18 and 12.20.
  23. Hucker 1975, p. 191; de Crespigny 2007, p. 600.
  24. a et b Hucker 1975, p. 191.
  25. On notera que Hucker se rallie à l’hypothèse voulant que ce contact entre Rome et les Han a eu lieu durant le règne de Marcus Aurelius
  26. Une des 24 chroniques relatant l'histoire de la Chine
  27. Hirth (1885), p. 47–48.
  28. Si toutefois il s'agit vraiment d'ambassadeurs et non de marchands
  29. Voir http://www.fordham.edu/halsall/eastasia/romchin1.html
  30. Mango, Marlia Mundell. Byzantine Trade: Local, Regional, Interregional, and International See http://www.gowerpublishing.com/pdf/SamplePages/Byzantine_Trade_4th_12th_Centuries_Ch1.pdf
  31. Thorley (1971), p. 71–80.
  32. Hill (2009), Appendix B – Sea Silk, p. 466–476.
  33. Schoff (1915), p. 229
  34. John Thorley: "The Roman Empire and the Kushans", Greece & Rome, Vol. 26, No. 2 (1979), p. 181–190 (187f.)
  35. Thorley (1971), p. 71–80 (76)
  36. [1]
  37. Roman social history by Tim G. Parkin p.289 [2]. Original Latin: "minimaque computatione miliens centena milia sestertium annis omnibus India et Seres et paeninsula illa imperio nostro adimunt: tanti nobis deliciae et feminae constant. quota enim portio ex illis ad deos, quaeso, iam vel ad inferos pertinet?" [3].
  38. Lucius Annaeus Seneca, trans. Michael Winterbottom (1974). Declamations, Volume I: Controversiae, Books 1–6. Cambridge, MA: Harvard University Press. p. 375. (ISBN 978-0674995116).
  39. Hill (2009), p. 291.
  40. Ferdinand von Richthofen, China, Berlin, 1877, Vol.I, p. 504–510; cited in Richard Hennig,Terrae incognitae : eine Zusammenstellung und kritische Bewertung der wichtigsten vorcolumbischen Entdeckungsreisen an Hand der daruber vorliegenden Originalberichte, Band I, Altertum bis Ptolemäus, Leiden, Brill, 1944, p. 387, 410–411; cited in Zürcher (2002), p. 30–31.
  41. Milton Osborne, The Mekong: Turbulent Past, Uncertain Future (2001:25).
  42. Homer H. Dubs: "An Ancient Military Contact between Romans and Chinese", The American Journal of Philology, Vol. 62, No. 3 (1941), p. 322–330
  43. Archaeology.org, Xinhua
  44. Ethan Gruber, The Origins of Roman Li-chien, 2007, p. 18–21
  45. a et b China Daily: Hunt for Roman Legion Reaches China, 20 November 2010, retrieved 4 June 2012
  46. a et b The Daily Telegraph: Chinese Villagers 'Descended from Roman Soldiers', 23 November 2010, retrieved 4 Juni 2012
  47. a et b Mail Online: DNA Tests Show Chinese Villagers with Green Eyes Could Be Descendants of Lost Roman Legion, 29 November 2010, retrieved 4 Juni 2012
  48. Squires (2010).
  49. a et b R. Zhou et al.: Testing the Hypothesis of an Ancient Roman Soldier Origin of the Liqian People in Northwest China: a Y-Chromosome Perspective, in: Journal of Human Genetics, Vol. 52, No. 7 (2007), p. 584–91
  50. Australian Catholic University – Dr Christopher Anthony Matthew
  51. C.A Matthew 2011

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Chinese villagers 'descended from Roman soldiers', article de Nick Squires dans The Telegraph le 23 novembre 2010.
  • (en) John E. Hill, Through the Jade Gate to Rome: A Study of the Silk Routes during the Later Han Dynasty, First to Second Centuries CE, BookSurge, (ISBN 978-1-4392-2134-1)
  • (en) Friedrich Hirth, China and the Roman Orient, Shanghai et Hong Kong (réimpr ː Chicago), Ares Publishers(réimpr), 1875(réimpr ː 1975)
  • Pulleyblank, Edwin G.: "The Roman Empire as Known to Han China", Journal of the American Oriental Society, Vol. 119, No. 1 (1999), p. 71–79
  • Schoff, Wilfred H.: "The Eastern Iron Trade of the Roman Empire", Journal of the American Oriental Society, Vol. 35 (1915), p. 224–239.
  • Stein, Aurel M. (1907), Ancient Khotan: Detailed report of archaeological explorations in Chinese Turkestan. 2 vols. p. 44–45. M. Aurel Stein. Oxford, Clarendon Press.
  • Stein, Aurel M. (1932), On Ancient Central Asian Tracks: Brief Narrative of Three Expeditions in Innermost Asia and Northwestern China, p. 47, 292–295. Réimpression avec une introduction rédigée par Jeannette Mirsky. Book Faith India, Delhi. 1999.
  • Thorley, J. (1971), The Silk Trade between China and the Roman Empire at Its Height, 'Circa' A. D. 90–130, Greece & Rome, Vol. 18, No. 1 (1971), p. 71–80
  • Yule, Henry. Cathay and the Way Thither. 1915.
  • Zürcher, Erik (2002): "Tidings from the South, Chinese Court Buddhism and Overseas Relations in the Fifth Century AD." Erik Zürcher in: A Life Journey to the East. Sinological Studies in Memory of Giuliano Bertuccioli (1923–2001). Edited by Antonio Forte and Federico Masini. Italian School of East Asian Studies. Kyoto. Essays: Volume 2, p. 21–43.
  • (en) Rafe de Crespigny, A Biographical Dictionary of Later Han to the Three Kingdoms (23-220 AD), Leiden, Koninklijke Brill, (ISBN 978-90-04-15605-0)
  • (en) Charles O. Hucker, China's Imperial Past: An Introduction to Chinese History and Culture, Stanford, Stanford University Press, (ISBN 978-0-8047-0887-6)
  • (en) C.A Matthew, Greek Hoplites in an Ancient Chinese Siege : publié dans le Journal of Asian History,

Pour approfondir le sujet[modifier | modifier le code]

  • Hill, John E. 2004. The Peoples of the West from the Weilue 魏略 by Yu Huan 魚豢: A Third Century Chinese Account Composed between 239 and 265. Traduction anglaise annotée. [4]
  • Leslie, D. D., Gardiner, K. H. J.: "The Roman Empire in Chinese Sources", Studi Orientali, Vol. 15. Rome: Department of Oriental Studies, University of Rome, 1996
  • Schoff, Wilfred H.: "Navigation to the Far East under the Roman Empire", Journal of the American Oriental Society, Vol. 37 (1917), p. 240–249
  • Bueno, André. "Roman Views of the Chinese in Antiquity", in Sino-Platonic papers, vol. 261, May, 2016. [5]

Voir également[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]