Réforme de l'orthographe française

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Une réforme de l'orthographe française est un changement de la manière d'écrire le français décrété par une autorité publique, généralement en charge de l'enseignement. Il n'y a guère que les pays francophones qui promulguent ce type de réformes.

Leur origine remonte au XIVe siècle, lorsque des nécessités administratives ont demandé une codification du français. La question de la codification et des réformes apportées à l'orthographe s'est posée de plus belle avec l'imprimerie.

En 1635, Richelieu fonde l'Académie française avec la mission pour ses membres de normaliser la langue française. Elle est encore aujourd'hui en France l'institution chargée de dicter ce qu'est la langue française, son autorité en la matière étant reconnue par le gouvernement depuis 2016.

La dernière réforme de l'orthographe date de 1990 et a fait l'objet de plusieurs circulaires en France, en Belgique, en Suisse ou encore au Québec.

Historique[modifier | modifier le code]

Les réformes orthographiques du français ont toujours été étroitement associées à la politique. L'adoption du français comme langue royale, en remplacement du latin[1] a déclenché chez les clercs une réaction qui s'est traduite par la mise en place d'une orthographe raisonnée du moyen français se référant aux origines latines de la langue[2],[3].

Derniers vers de la Chanson de Roland. L'orthographe de l'ancien français rend compte de la prononciation de l'époque, contrairement à celle du français moderne.

Tout commence au XIVe siècle avec l’adoption, par le gouvernement royal, du français en tant que langue administrative. Avec l'avènement de Philippe VI au trône, l'usage du français s'élève à 80 % des chartes. Après une brève interruption et un retour au latin durant le règne de Jean II (1350-1364), le français redevient majoritaire dès les années 1360. Cependant, l'Église, mais surtout les clercs et les juristes chargés d'enregistrer les actes royaux constituent un bastion de résistance à l'usage du français. Si les bénéficiaires laïcs des chartes du roi de France soutiennent l'usage du français, la caste des clercs, qui considère l'aspect historique de la langue s'accroche en revanche à l'usage du latin : au fur et à mesure qu'ils ont été forcés d'abandonner le latin pour le français, les officiers ministériels se sont donc rattrapés en se mettant à en conserver les marques de latinisation de l'orthographe.

L'adoption du français comme langue royale se traduit par une rationalisation et une unification de l'orthographe jusqu'ici chaotique de l'ancien français (pour cœur par exemple on trouve les graphies quors, cuer et quers). Alors que la graphie originelle du français est davantage conforme à la phonétique (celle supposée de l'époque puisque les preuves ne sont pas patentes) et parfois arbitraire, elle est progressivement latinisée dans une tentative d'aboutir à une « orthographe étymologique ». Ce qui n'est pas le cas pour le mot cœur qui vient du latin cor, cordis (voir Gaffiot). L’Académie française fige ensuite définitivement cette nouvelle norme graphique qu’elle appelle « orthographe ancienne » puisque procédant du latin classique, sans tenir compte du fait que la Chanson de Roland, qui est le plus vieux texte littéraire complet du français, a une orthographe totalement différente — il épelle par exemple ki « qui » ou e « et » (cf. castillan ancien et italien e), etc. — ni du fait que le français est issu du latin vulgaire et non pas du latin classique. Sont ajoutées alors des lettres ne se prononçant pas devant les consonnes : là où l'ancien français écrivait tens, le moyen français crée « temps », le p rappelant son étymon latin tempus ; à partir de pois, le moyen français crée « poids », le d rappelant la forme latine pondus, ce qui constitue une erreur d'étymologie puisque le français « poids » procède du gallo-roman *PESU (< latin pensum, italien peso « poids »), d'où « peser » et non pas de *PONDU[4], mais elle distingue entre tous les homophones (ex : pois, poix) ; puis devient en moyen français « puits », le t évoquant la forme latine puteus, ce qui n'est pas tout à fait l'étymon, mais n'est, dans ce cas, pas contraire à l'attraction qu'a exercé le vieux bas francique *putti, phonétiquement proche[5]etc. L'immense majorité des singularités orthographiques du français moderne est étymologiquement justifiée et se rapproche partiellement du latin classique à l'origine du latin vulgaire dont descend le français. On trouve d'autres exemples qui montrent les limites d'une orthographe étymologique. Ainsi, sçavoir (saver en ancien français) était censé se rattacher au latin scire jusqu'à ce qu'on s'aperçoive qu'il était issu du bas-latin sapere (cf. italien sapere) et qu'on enlève, tardivement, le ç parasite[6]. Un autre exemple est fourni par le mot « homme » écrit souvent sans h- en ancien français (cf. italien uomo), on restitue systématiquement h- étymologique, conformément à l'étymologie du terme, à savoir le latin homo, en revanche, le pronom personnel indéfini « on » qui procède du même étymon latin homo, forme atone, se voit privé de son h- initial tel qu'il apparaît dans certains textes d'ancien français[7].

L'ordonnance de Villers-Cotterêts. L'orthographe a été rendue étymologique.

Lorsque François Ier va promulguer sa célèbre ordonnance de Villers-Cotterêts en , c'est l'usage du « françoys » qu'il impose. L'invention de l'imprimerie, instrument de popularisation de l'écrit, ne contribuera pas non plus à restituer à la langue française sa graphie phonétique originelle dans la mesure où l'apparition de cette technologie nouvelle a, au contraire, suscité des inquiétudes concernant les éventuels « dangers » d'une dissémination incontrôlée du français à l'écrit, d'où la nécessité ressentie de la compliquer un peu plus encore par le recours non seulement au latin, mais également au grec, comme l'a fait notamment Henri Estienne, imprimeur, mais également philologue et surtout, helléniste, qui n'a pas caché son mépris de ce qu'il nommait le « François de la maigre orthographe[8] » puisque selon lui, le français ne descend même pas du latin, mais… du grec : « Car ce François ainſi deſguiſé, en changeant de robe, a quant-et-quant perdu (pour le moins en partie) l’accointance qu’il auoit auec ce beau & riche langage Grec[9] ».

Les tentatives de l’auteur de la première grande grammaire du français (1550), Louis Meigret de simplifier l’orthographe française en favorisant une orthographe phonétique, ne purent réussir face aux polémiques soulevées par des opposants. Une fois imposé le principe d’une graphie censément étymologique, l'orthographe française n'a jamais cessé d'évoluer, suivant le principe que l'usage détermine la règle.

Au XVIIIe et XIXe[modifier | modifier le code]

En 1718, la 2e édition du Dictionnaire de l'Académie française adopte définitivement les lettres J et V et les différencie du I et du U.

La quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française : distinguer les « hommes de lettres des ignorants et des femmes simples ».

En 1740, la 3e édition du Dictionnaire de l'Académie française change un tiers de l'orthographe des mots[10] et fixe les accents : par exemple, « throne, eſcrire, fiebvre » deviennent respectivement « trône, écrire, fièvre, etc. ».

Au début du XIXe siècle, l'orthographe se fixe et, contrairement aux autres pays romans, c'est le courant étymologiste qui prévaut et non pas phonétique[11]. Dans son ouvrage Des Tropes (1730) le « grammairien des lumières » Du Marsais préconise et applique une orthographe systématiquement simplifiée en dépit de l'autorité de l'auteur, qui rédige tous les articles de grammaire et de linguistique de l'Encyclopédie jusqu'à son décès en 1757. Cette tentative ne sera pas renouvelée[12].

De nombreuses modifications interviennent dans la première moitié du XIXe siècle. Par exemple « j'avois » devient « j'avais ».

Deux réformes importantes interviennent au cours du XIXe siècle. La première est la réforme de l'orthographe française de 1835 avec la 6e édition du Dictionnaire de l'Académie française : on écrit désormais le t au pluriel dans les mots du type « enfans », et dans la conjugaison : « oi » devient « ai ». La seconde est la réforme de l'orthographe française de 1878 avec la 7e édition du Dictionnaire de l'Académie française : on remplace certains « ë » par des « e » accentués comme dans « poëte ».

Au XXe siècle[modifier | modifier le code]

Au début du XXe siècle, le trait d'union remplace l'apostrophe dans les mots composés à partir de « grand » tels que « grand-mère »[13] ou « grand-messe ».

Georges Leygues, ministre de l'Instruction publique, arrête le 26 février 1901 que plusieurs usages reconnus par l'Académie française doivent être réduits à une forme simplifiée lors des concours publics[14],[15]. Cependant, devant l'opposition de l'Académie française[16] et une campagne de presse hostile à cet arrêté, il sera abandonné[15],[17], exceptées quelques « simplifications » qui seront acceptées comme l'absence de tiret à certains nombres composés[15].

En 1976 est publié l'arrêté Haby, comportant plusieurs erreurs de typographie, qui impose aux examinateurs lors des concours nationaux plus de tolérance vis-à-vis des étudiants lors des concours nationaux à l'égard des tirets ou de certains accents[18].

Des documents officiels sur la féminisation des noms de métiers en français sont publiés en 1979 au Québec, en 1986 et en 1999 en France, et en1993 en Belgique francophone. La féminisation est un phénomène qui touche la langue mais aussi, dans certains cas, l'orthographe : par exemple, le féminin de certains métiers est toléré par l'administration, contre l'avis de l'Académie française, seule instance compétente en la matière[19].

Les rectifications de 1990[modifier | modifier le code]

En , Michel Rocard, alors Premier ministre de la France, met en place le Conseil supérieur de la langue française à Paris. Il charge alors des experts — parmi lesquels des linguistes, des représentants de l'Académie française et des grands fabricants de dictionnaires — de proposer des régularisations sur quelques points (le trait d'union, le pluriel des mots composés, l'accent circonflexe, le participe passé, diverses anomalies).

Rapidement, les experts se mettent au travail. Leurs conclusions sont soumises aux organismes de politique linguistique belge et québécois. Elles sont également soumises à l'Académie française, qui les avalise à l'unanimité[20], tout en précisant :

« L’orthographe actuelle reste d’usage, et les « recommandations » du Conseil supérieur de la langue française ne portent que sur des mots qui pourront être écrits de manière différente sans constituer des incorrections ni être considérés comme des fautes. »

Les rectifications sont alors publiées au Journal officiel en .

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Serge Lusignan, La Langue des rois au Moyen Âge, Paris, Presses universitaires de France, , 296 p. (ISBN 978-2-13-054392-3), p. 255.
  2. Nina Catach, Histoire de l’orthographe française, Paris, Honoré Champion, , 425 p. (ISBN 978-2-7453-0575-6), p. 83.
  3. Serge Lusignan, « La résistible ascension du vulgaire : persistance du latin et latinisation du français dans les chancelleries de France et d’Angleterre à la fin du Moyen Âge », Mélanges de l'École française de Rome. Moyen-Âge, vol. 117, no 2,‎ , p. 506 (lire en ligne).
  4. « Étymologie de « poids » », sur CNRTL.
  5. « Étymologie de « puits» », sur CNRTL.
  6. Voir Étienne Pasquier, Des recherches de la France, vol. III, l : De l’origine de noſtre Vulgaire François, que les Anciens appeloient Roman, & dont procede la difference de l’orthographe, & du parler, (1re éd. 1560) (lire en ligne) et Étienne Pasquier, Les lettres d’Eſtienne Paſquier, , chap. III, iv (« Sçavoir ſi l’orthographe françoiſe ſe doit accorder avec le parler »).
  7. « Étymologie de « on » », sur CNRTL.
  8. Henri Estienne, Traicté de la conformité du langage françois auec le grec, Paris, Iaques du Puis, (lire en ligne), p. II.
  9. Ibid.
  10. « Orthographe », dans La langue française de A à Z : Abécédaire, Fédération Wallonie-Bruxelles, (ISBN 978-2-930758-23-7, lire en ligne).
  11. Jean-Claude Vantroyen, « L’Accord du participe passé, une perte d'énergie », Le Soir,‎ .
  12. César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou des diferens ſens dans leſquels on peut prendre un mème mot dans une mème langue. Ouvrage utile pour l’intelligence des Auteurs, & qui peut ſervir d’introduction à la Rhétorique & à la Logique, Paris, Veuve de Jean-Batiste Brocas, (lire en ligne).
  13. « Un bref aperçu de l'évolution de l'orthographe française ».
  14. Georges Leygues, « 73.  : Arrêté relatif à la simplification de la syntaxe française », Publications de l'Institut national de recherche pédagogique, vol. 5, no 2,‎ , p. 198-203 (lire en ligne).
  15. a b et c Sylvain Mouillard et Marie Piquemal, « L'orthographe, un siècle de crispations », Libération,‎ (lire en ligne).
  16. Jérôme Schrepf, « En 1901 déjà, Georges Leygues avait tenté de simplifier l'orthographe… », La Dépêche du Midi,‎ (lire en ligne).
  17. Caroline Brizard, Jacqueline de Linares et Nathalie Funès, « Les raisons du désastre », L'Obs,‎ .
  18. « Arrêté Haby et Annexe (1977) », Mots, no 28,‎ septembre 1991-09, p. 118-119 (lire en ligne).
  19. « La féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres – Mise au point de l’Académie française », sur Académie française, .
  20. « Position de l'Académie française », sur Académie française.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]