R-26 (salon)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Le R-26 (le « R-vingt-six ») était un salon artistique régulièrement tenu dans la demeure privée de Madeleine, Marie-Jacques et Robert Perrier au 26, rue Norvins (devenu 2, place Marcel-Aymé) dans le quartier de Montmartre à Paris. Réuni pour la première fois le 1er janvier 1930, le salon est devenu un lieu de rencontre pour de nombreuses sommités innovantes au cours des quatre-vingts ans suivants, parmi lesquelles les peintres Robert et Sonia Delaunay, les musiciens Stéphane Grappelli et Django Reinhardt ou encore le chanteur Jean Tranchant.

Les origines[modifier | modifier le code]

Statuts du R-26 (1930)

En 1929, l’éditeur de textile haute couture Robert Perrier habitait avec sa femme, Madeleine, et sa fille, Marie-Jacques, dans un spacieux appartement au dernier étage qui surplombait le Moulin de la Galette dans le quartier de Montmartre à Paris[1]. L’adresse, située au 26, rue Norvins, était populaire parmi les artistes, commune à Marcel Aymé et Désiré-Emile Inghelbrecht, et comptant dans son voisinage immédiat Louis-Ferdinand Céline, Gen Paul et Tristan Tzara[2].

Madeleine et Robert Perrier, grâce à leurs diverses relations dans le milieu de la haute couture, étaient tous deux des personnalités publiques respectées. De grandes réunions mondaines prenaient régulièrement place chez eux, rassemblant d’éminents artistes et couturiers qui pouvaient ainsi partager et discuter de leurs derniers travaux. Dès le début, la peintre Sonia Delaunay, une proche collaboratrice de Robert Perrier, fut la plus active pour introduire dans ces rassemblements de nouveaux artistes, aidée en cela par son mari, Robert, et son fils Charles. Les soirées informelles de la famille Perrier, de plus en plus influentes au cours du temps, furent finalement formellement baptisées dans les premières heures de l’année 1930, quand la veille du Nouvel An les hôtes fondèrent officiellement le salon artistique du R-26 (« R » pour Robert Perrier et « 26 » pour 26, rue Norvins), « société anonyme au capital de 7 cœurs » [3]. Parmi ces membres fondateurs participait le peintre Georges Vantongerloo, qui cette nuit conçut le blason cubiste emblématique du salon[4].

Avant la Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Soirée au R-26 (1933)


Après 1930, le nombre de membres s’élargit sans interruption. L’architecte Le Corbusier fut présenté au salon par son frère musicien Albert Jeanneret (avec lequel la jeune Marie-Jacques Perrier commença sa carrière musicale). Le Corbusier se mit bientôt au travail pour moderniser l’intérieur du R-26, en concevant l’escalier cubiste du salon. Pendant cette période, Robert Perrier commença à affiner ses talents d’auteur-compositeur, publiant aux Publications Francis Day, et en faisant l’acquisition d’un second piano à queue qui s’adjoignît aux festivités du R-26[5].

L’année 1935 vit l’arrivée au R-26 de nombreux musiciens ce qui se révélait excellent pour le développement du salon. Pierre Dudan, arrivé à pied de Lausanne, s’installa immédiatement en résidence chez la famille Perrier. Sa chanson « Clopin-clopant », originalement composée pour une soirée au R-26 et dédicacée à la famille Perrier, se révela aussitôt un classique du répertoire du salon. À la suite de Dudan arriva Igna Ghirei Gazi, dit Gazi le Tartar (avec qui Robert Perrier raviverait le culte de Notre-Dame-de-Montmartre), Raphaël Raffel, Germaine Sablon, Suzy Solidor, Jean Tranchant et Michel Warlop, ce dernier introduisit au R-26 le violoniste Stéphane Grappelli qui devint bientôt l'un des membres les plus dévoués du salon[6].

Dans ses mémoires Mon Violon Pour Tout Baggage, Grappelli écrit :

« Il y avait aussi Robert et Madeleine Perrier… Installés rue Norvins, ces Montmartrois d’adoption recevaient beaucoup : écrivains, musiciens, peintres et poètes se rencontraient chez eux. Ils m’invitèrent souvent, les soirées étaient brillantes… C’est là que j’ai connu tout Montmartre. »[7].

Dès 1937, Grappelli tenait régulièrement des répétitions au R-26 avec le guitariste Django Reinhardt, un autre contributeur dévoué au salon. Dès le début, Reinhardt fut impressionné par les talents musicaux en herbe de Marie-Jacques Perrier, pour laquelle il décida d’enregistrer plusieurs morceaux fondamentaux du répertoire du R-26, dont « Les salades de l'oncle François » (écrit par Tranchant) et « Ric et Pussy » (écrit par Robert et Madeleine Perrier).

Parlant de Reinhardt au R-26, Tranchant écrit dans ses mémoires La Grande Roue :

« Il n’avait avec Django et moi qu’un dénominateur commun, la musique, et loin de toute préoccupation spectaculaire, il trouvait dans le féerique atelier de Madeleine et Robert Perrier, un asile idéal pour s’y épancher... »[8]

Après la Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Bien que la Seconde Guerre mondiale et l’Occupation allemande de Paris clôturèrent un chapitre de l’histoire du R-26, la Libération de Paris en ouvrit un autre. Plus de deux ans durant, Madeleine et Robert Perrier reçurent quelque cent soixante-six officiers américains au R-26[9].

Jean Tranchant, dès son retour en France, s’installa comme résident permanent du R-26, tandis que Stéphane Grappelli trouva à se loger au domicile de la mère de Robert Perrier. Le salon artistique reprit son activité comme auparavant, introduisant en son sein la chanteuse Joséphine Baker, une amie commune de Le Corbusier et de Tranchant.

Django Reinhardt et Stéphane Grappelli continuèrent de privilégier le R-26 comme lieu de répétition informelle pour le Quintette du Hot Club de France, en y improvisant souvent avec d’autres membres du salon. En 1947, en l’honneur des dix ans passées au R-26 en tant qu’invités de la famille Perrier, Reinhardt et Grappelli composèrent la chanson « R-vingt six », qui fut aussitôt utilisée comme hymne par les membres du salon[10].

Tout au long de la décennie suivante, de nombreux nouveaux artistes présentèrent leurs talents au R-26, d’Henri Salvador à Yves Klein, en passant par Mary Lou Williams, une pianiste pour laquelle Robert Perrier écrivit la célèbre mélodie de « I Made You Love Paris »[11].

Durant les années cinquante, Robert Perrier commença à enregistrer un certain nombre de ces soirées tenues au R-26 ; enregistrements audios qui nous offrent un précieux aperçu dans le processus créatif d’un certain nombre des invités les plus célèbres du salon. Une sélection de ces enregistrements furent plus tard publiée, dont la reprise par Marie-Jacques Perrier de « La pluie sur le toit » (écrit par Robert et Madeleine Perrier), accompagnée par le violoniste Stéphane Grappelli.

À la suite de la mort de Robert Perrier en 1987, Marie-Jacques Perrier décida de moderniser le salon artistique familial en offrant une résidence pour séjour de longue durée aux étudiants étrangers venus perfectionner leur culture à Paris. Au cours des vingt-cinq années suivantes, Marie-Jacques Perrier partagea ainsi son appartement avec plus d’une centaine d’artistes et de libres penseurs de toute nationalité. Sous la direction des Perrier, les soirées au R-26 s’élargirent à la fois dans la fréquence et l’étendue, en attirant des membres de la classe politique française dont l’ancien Premier ministre Alain Juppé[12].

Héritage[modifier | modifier le code]

Le R-26 reste présent dans l’imaginaire populaire comme un lieu privilégié de rencontre pour de nombreux artistes d’avant-garde des années trente à soixante. L’adresse du lieu (devenue 2, place Marcel-Aymé), se situe près de la statue du Passe-muraille, réalisée par Jean Marais, qui attire de nombreux touristes visitant Montmartre, et particulièrement ceux qui y parcourent ces rues sur les pas de Django Reinhardt[13]. Le salon a été le sujet de plusieurs documentaires télévisés sur France 4, Histoire et ITV[14], et a inspiré diverses expositions aussi bien que de nombreuses anthologies musicales.

La chanson « Clopin-clopant » de Pierre Dudan, un classique du répertoire du R-26[15], a retrouvé sa gloire initiale, quand, orchestrée par Bruno Coquatrix elle fut enregistrée par de nombreux membres du salon dont Joséphine Baker, Stéphane Grappelli, Django Reinhardt et Henri Salvador. Elle devint internationalement connue quand Maurice Chevalier l’enregistra, puis inspira à sa suite plusieurs reprises chantées par Paul Anka, Frank Sinatra et Barbra Streisand.

La chanson hommage « R-vingt six », écrite par Reinhardt et Grappelli, a depuis été reprise par de nombreux musiciens, rendant hommage à leur tour à ce haut lieu culturel, parmi lesquels on peut citer Angelo Debarre, Tim Kliphuis, Fapy Lafertin, Paulus Schäfer, ou encore le Rosenberg Trio.

À voir aussi[modifier | modifier le code]

« R-vingt six » par Django Reinhardt & Stéphane Grappelli - Étiquette du disque (1947)

Références[modifier | modifier le code]

  1. Moonan, Wendy. "ANTIQUES; Fabrics for Stars Are Themselves The Stars of a Sale." New York Times 25 May 2001, Arts sec. Print.
  2. Perrier, Marie-Jacques (2004). Echos du R. 26 (CD liner notes). Paris: Marianne Melodie.
  3. Perrier, Robert. R-26 - Statuts d'une société anonyme au capital de 7 cœurs. Original document. Paris: Collection Marie-Jacques Perrier, 1930.
  4. Moulin, Matthieu (2007). Soirées à Montmartre (CD liner notes). Paris: Marianne Melodie.
  5. Pissard, Jean-François. Le Livre des héros. Poitiers: Le Pictavien, 2007. Print.
  6. Partage, Jérôme. “Jacotte Perrier.” Jazz Hot. Paris. 29 November 2012.
  7. Grappelli, Stéphane: Mon Violon Pour Tout Bagage; Éditions Calmann-Lévy, Paris, 1992.
  8. Tranchant, Jean : La Grande Roue; Éditions de la Table Ronde, Paris, 1969.
  9. Cheverny. Paris : Philippe Rouillac, 2001. Print.
  10. Nevers, Daniel. Intégrale Django Reinhardt Vol 11: Swing 42 (CD liner notes). Paris: Frémeaux & Associés
  11. 1954. Mary Lou Williams et ses formations (Liner notes). Paris: Club Français du Disque.
  12. Clary, Michèle. “Marie-Jacques Perrier ; Le Village de Montmartre, C’est Vous.” Paris Montmartre. 29 June 2011. Print.
  13. Django Reinhardt - Swing De Paris. 6 Oct. 2012. Exhibit. La Cité de la musique, Paris.
  14. Outbreak 1939. Dir. Martina Hall. History, 2009.
  15. Dudan, Pierre: Vive le Show Biz, bordel!; Éditions Alain Lefeuvre, Paris, 1980.

Liens externes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Ancienne entrée du R-26 (Place Marcel-Aymé, Paris).