Crudivorisme

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Le crudivorisme est basé essentiellement sur la consommation de fruits et légumes crus.

Le crudivorisme, appelé également « alimentation vivante », est une pratique alimentaire qui consiste à se nourrir exclusivement d'aliments crus. Les personnes qui adoptent cette pratique le font généralement parce qu'elles espèrent en tirer un bénéfice en matière de santé[1],[2],[3].

Toutefois, selon l'Académie de nutrition et de diététique, cette pratique alimentaire très restrictive n'a pas fait l'objet d'études sur les enfants. Comme elle peut être « très pauvre en énergie, protéines, certaines vitamines et sels minéraux », cette association de nutritionnistes la déconseille pour les nourrissons et les enfants[4]. La pratique peut par ailleurs favoriser les intoxications alimentaires, les bactéries, virus et parasites n'étant plus neutralisés par la cuisson.

Catégories[modifier | modifier le code]

Les crudivores peuvent être végétaliens (on dit qu'ils sont crudi-végétaliens), végétariens (crudi-végétarisme), ou adopter un régime omnivore incluant les produits carnés (œufs crus, viande séchée, etc.).

Certains crudivores s'attachent à préparer des plats très élaborés dans ce qui est parfois appelé la « crusine », tandis que d'autres, qui ne font subir aucune transformation à la nourriture conformément aux principes de l'instinctothérapie, sont parfois appelés « instinctos ».

Motivations[modifier | modifier le code]

Les adeptes du crudivorisme suivent cette pratique alimentaire parce qu'ils en espèrent un bénéfice pour leur santé.

Principaux effets de la cuisson des aliments[modifier | modifier le code]

La cuisson de certains aliments a des effets positifs comme une meilleure assimilation de certains nutriments (les protéines animales et végétales, les glucides complexes des céréales et l'amidon des pommes de terre)[5], la destruction d'éléments allergènes[6] et pathogènes (virus, bactéries et parasites), une meilleure biodisponibilité de certaines substances telles que le lycopène (le pigment rouge que l'on trouve par exemple dans la tomate), l'alpha-carotène, la lutéine et les caroténoïdes lorsque l'aliment qui les contient est cuit[5]. Une étude, publiée dans la revue américaine Proceedings of the National Academy of Sciences, suggère que la cuisson des aliments aurait ainsi joué un rôle clé dans l'évolution de l'Humanité[7].

Elle peut toutefois aussi avoir des effets néfastes :

  • Une cuisson longue ou à haute température détruit certains nutriments, notamment certaines vitamines comme la vitamine C et d'autres substances antioxydantes. Cette destruction n'est toutefois que partielle dans le cas d'une cuisson normale, si bien que de nombreux aliments cuits restent une source appréciable de vitamine C[8] et d'antioxydants.
  • Par ailleurs, la cuisson à haute température de certains aliments entraîne la formation de composés potentiellement toxiques comme les produits de glycation (acrylamide, amines hétérocycliques, carboxyméthyllysine, hydroxyméthylfurfural, etc.)[9]. L'acrylamide a été classé par le Centre international de recherche sur le cancer dans la liste des cancérogènes du groupe 2A (cancérogènes probables).

Enzymes (travaux de Edward Howell)[modifier | modifier le code]

Un aliment est composé de vitamines, de minéraux, de protéines, de glucides et de lipides, mais aussi d'enzymes qui, selon les adeptes de l'alimentation crue, permettraient à l'organisme de mieux le digérer et l'assimiler. Or, la cuisson peut dénaturer ces enzymes. Selon une théorie développée par le Dr Edward Howell dans les années 1940, le système digestif serait alors obligé d’emprunter les enzymes du métabolisme général pour parvenir à digérer les aliments cuits.

En 1946, Edward Howell publie The Status of Food Enzymes in Digestion and Metabolism[10], qui porte sur la digestion par les enzymes présents dans l'alimentation crue. Selon Howell, ces enzymes participent à la digestion et donc soulageraient les sécrétions enzymatiques du corps, telles la salive et le suc pancréatique. Il postule une « loi de la sécrétion adaptative des enzymes digestives ». Howell publie Enzyme Nutrition[11] quarante ans plus tard, et une réédition de son ouvrage de 1946[12].

Leucocytose digestive (travaux de Paul Kouchakoff)[modifier | modifier le code]

Dans les années 1930 à l'Institut de chimie clinique de Lausanne, Paul Kouchakoff entreprend une recherche[13],[14] qui laisse supposer que le corps reconnaitrait les aliments cuits comme étant des envahisseurs nocifs et qu'il ferait de son mieux pour essayer de les éliminer. En termes simples, des globules blancs (les leucocytes) se précipiteraient vers le lieu de l'invasion (les intestins) dès que la nourriture pénètre dans la bouche. Le phénomène s'appelle leucocytose digestive. Kouchakoff aurait découvert que, lorsque la nourriture était consommée crue, la leucocytose digestive ne se produisait pas. La quantité de globules blancs dans le système sanguin n’augmenterait pas lorsque l'on mange de la nourriture crue. Les aliments cuits et transformés, au contraire, déclencheraient à coup sûr une mobilisation des globules blancs. La leucocytose ne se produirait pas si les aliments crus sont ingérés avant les aliments cuits.

Paul Kouchakoff republie ses recherches en 1937 dans l'article Nouvelles lois de l’alimentation humaine basées sur la leucocytose digestive[13] suivant ainsi les travaux de Donders en 1846, Grancher en 1876[15], Hofmeister et Pohl[16], Schneyer en 1894 et Duperie en 1881[17], Cabot et Rieder[18]. L'hypothèse que la leucocytose digestive puisse être un facteur de maladie, émise dès 1900, était alors déjà accueillie avec scepticisme[17].

En 1932, Joseph Sivadjian résume l'article de Paul Kouchakoff « Influence de l'alimentation sur la formule sanguine de l'homme » (C. R. Soc. Biol. CV, 207, 1930) :

« La leucocytose alimentaire, ainsi que le changement du pourcentage relatif, considérés comme des phénomènes physiologiques, seraient en réalité des manifestations pathologiques dues à l'introduction dans l'organisme d'aliments modifiés par la cuisson, de microbes, etc. Ces modifications ne s'observeraient pas après la consommation de produits frais. L'ingestion d'aliments modifiés seulement par la chaleur produirait une leucocytose sans modification du pourcentage relatif des globules blancs, modification qui se produirait lors de l'absorption d'aliments altérés par les microorganismes ou par l'industrie[19]. »

Amélioration de la résistance à l'insuline pour les personnes obèses souffrant d'un syndrome métabolique[modifier | modifier le code]

En octobre 2016, une étude réalisée par l'équipe du Dr Helen Vlassara montre que l’on peut réduire la résistance à l'insuline, qui accroît le risque de développer un diabète de type 2 et des maladies cardiovasculaires associées, en mangeant des aliments moins cuits. En effet, les aliments cuits sont plus riches en produits terminaux de glycation (advanced glycation end-products (en), AGE), qui favorisent cette résistance. Selon cette étude, la réduction des AGE dans l'alimentation, obtenue en diminuant les températures et les temps de cuisson, est associée à une perte significative de poids, une diminution du périmètre abdominal et du tissu adipeux viscéral mesuré par IRM. Ces résultats plaident en faveur de l'existence d'un effet direct des AGE d'origine alimentaire sur la résistance à l'insuline[20].

Des travaux antérieurs ont établi une corrélation entre la formation ou l'accumulation d'AGE dans l'organisme (d'origine alimentaire ou non) et des manifestations telles que le stress oxydant[21], le vieillissement cérébral et la maladie d'Alzheimer[22], l'ostéoporose chez les personnes diabétiques[23] et l'athérosclérose[24],[25]. Par ailleurs, les AGE ont un effet sur la signalisation cellulaire ; en matière de toxicité, le rôle joué par les AGE que l'organisme produit est toutefois plus important[26].

Autres analyses et perceptions[modifier | modifier le code]

Selon Arnold Ehret, professeur de dessin allemand, défenseur du jeûne et auteur de plusieurs livres sur la diète, la détoxication, la santé, la longévité, la naturopathie, la culture physique et le vitalisme, mort en 1922, « une mauvaise cuisson détruit la valeur thérapique des bons aliments, et peut même les faire devenir mauvais »[27].

Critiques et controverses[modifier | modifier le code]

Effets sur la santé[modifier | modifier le code]

En 2009, l'Académie de nutrition et de diététique déconseille le crudivorisme pour les nourrissons et les enfants, car la sécurité de cette pratique alimentaire présente des risques de carence en énergie, en protéines, et en certaines vitamines et minéraux[4]. Par ailleurs, certains légumes largement consommés cuits sont toxiques à l'état cru sans que cela soit toujours bien connu ; c'est le cas par exemple du haricot[28].

En 1999, il ressort d'une étude par questionnaire portant sur 216 hommes et 297 femmes adeptes d'une alimentation crue à long terme, que depuis le début de leur régime ces derniers constatent une perte de poids de 9,9 kg en moyenne chez les hommes et de 12 kg chez les femmes. Leur indice de masse corporelle est inférieur à la normale (seuil de 18,5 kg/m2) chez 14,7 % des hommes et 25,0 % des femmes. Par ailleurs, une aménorrhée partielle ou totale est constatée chez environ 30 % des femmes en dessous de 45 ans. Celles qui consomment une grande quantité d'aliments crus (> 90 %) sont plus affectées que celles ayant une consommation plus modérée de ces produits[29].

Consommer certains aliments crus, notamment la viande et le poisson, expose à des intoxications alimentaires, les bactéries, virus et parasites n'étant plus neutralisés par la cuisson[30].

Personnification du mouvement et risques de dérives sectaires[modifier | modifier le code]

Dans les années 2010, avec l’apogée d'internet, la mouvance crudivore se popularise et voit l'émergence de figures de proue — du moins dans la francophonie — comme Thierry Casasnovas[31],[32],[33], vidéaste populaire, considéré par certains comme « le chef de file du crudivorisme »[31].

Ce dernier se retrouve notamment dans le collimateur de l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu (UNADFI), qui considère que Thierry Casasnovas invite ses abonnés à une alimentation crudivore pour « traiter de pathologies aussi diverses que le diabète ou la dépression », et que ses conseils font partie d'une « offre charlatanesque » sur YouTube[34]. Thierry Casasnovas prétend notamment que manger moins acide aurait permis de guérir « une tuberculose, une pancréatite aiguë, et une hépatite C »[33].

Ces propos, qu'il diffuse à un auditoire considérable, adjoints aux pratiques plus ou moins clairement commerciales de son association[32], incitent la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) à s'intéresser au cas de Casasnovas[33]. L'organisme d'observation des dérives sectaires affirme avoir reçu plus de 400 signalements à son sujet entre 2016 et 2019, sans qu'aucune action légale ne soit néanmoins entamée[35].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Livre. « Les bienfaits de l’alimentation vivante » », sur letelegramme.fr,
  2. Hélène Baribeau, nutritionniste, « Crudivorisme », sur passeportsante.net (consulté le 14 août 2019).
  3. « Manger cru : les bienfaits et les dangers des aliments crus », sur Futura Santé (consulté le 14 août 2019).
  4. a et b « Position of the American Dietetic Association: Vegetarian Diets », (consulté le 24 octobre 2016) : « The safety of extremely restrictive diets such as fruitarian and raw foods diets has not been studied in children. These diets can be very low in energy, protein, some vitamins, and some minerals and cannot be recommended for infants and children. »
  5. a et b « Faut-il manger cru ? »
  6. « Syndrome d'allergie orale », sur Agence canadienne d'inspection des aliments, .
  7. « Du rôle de la cuisson dans l'évolution », Sciences et Avenir,‎ (lire en ligne, consulté le 7 janvier 2018).
  8. « Sources alimentaires de vitamine C », sur Les diététistes du Canada, (consulté le 12 mai 2016).
  9. « « Glycation des protéines - la réaction de Maillard » Les dérivés toxiques du glucose : une menace pour la santé ? », Académie Nationale de Pharmacie,‎ (lire en ligne).
  10. (en) Edward Howell, The Status of Food Enzymes in Digestion and Metabolism, National Enzyme Company, (lire en ligne).
  11. (en) Edward Howell, Enzyme Nutrition, The food enzyme concept, Avery publishing Group Inc. (ISBN 0895293005) et (ISBN 0895292211).
  12. (en) Edward Howell, Enzymes for Health and Longevity, Omangod Press, .
  13. a et b Paul Kouchakoff, « Nouvelles Lois de l'alimentation humaine basées sur la leucocytose digestive », Revue générale des Sciences pures et appliquées, Paris, G. Doin et Cie,‎ , p. 318-325 (lire en ligne).
  14. (en) « The Influence of Food Cooking on the Blood Formula of Man » [PDF], sur igienenaturale.it.
  15. (en) Rich Mihalik, « Kouchakoff 2.0 » [PDF], sur National Enzyme Company, .
  16. Jean-Pierre Morat et Maurice Doyon, Traité de physiologie, Paris, Masson et Cie, libraires de l’académie de médecine, , 587 p. (lire en ligne), p. 445.
  17. a et b Georges Hayem, Leçons sur les maladies du sang, Paris, Masson et Cie, libraires de l’académie de médecine, (lire en ligne), p. 386.
  18. Dr Maurice Bize, Action des sérums de Roux et de Markmorek sur les globules sanguins, Paris, Georges Carré et C. Naud, (lire en ligne), p. 9.
  19. « L'Année biologique », , p. 112-113.
  20. Helen Vlassara, Weijing Cai, Elizabeth Tripp, Renata Pyzik, Kalle Yee, Laurie Goldberg, Laurie Tansman, Xue Chen, Venkatesh Mani, Zahi A. Fayad, Girish N. Nadkarni, Gary E. Striker, John C. He et Jaime Uribarri, « Oral AGE restriction ameliorates insulin resistance in obese individuals with the metabolic syndrome: a randomised controlled trial », Diabetologia (en), , p. 2181-2192.
  21. Kerstin Nowotny, Tobias Jung, Annika Höhn, Daniela Weber et Tilman Grune, « Advanced glycation end products and oxidative stress in type 2 diabetes mellitus », Biomolecules, vol. 5, no 1,‎ , p. 194-222 (DOI 10.3390/biom5010194, lire en ligne).
  22. Gerald Münch, Johannes Thome, Paul Foley, Reinhard Schinzel et Peter Riederer, « Advanced glycation endproducts in ageing and Alzheimer's disease », Brain Research Reviews (en), vol. 23, nos 1-2,‎ , p. 134-143 (DOI 10.1016/S0165-0173(96)00016-1, lire en ligne).
  23. Sho-ichi Yamagishi, « Role of advanced glycation end products (AGEs) in osteoporosis in diabetes », Current Drug Targets, vol. 12, no 14,‎ , p. 2096-2102 (DOI 10.2174/138945011798829456, lire en ligne).
  24. Anand Prasad, Peter Bekker et Sotirios Tsimikas, « Advanced glycation end products and diabetic cardiovascular disease », Cardiology in Review (en), vol. 20, no 4,‎ , p. 177-183 (DOI 10.1097/CRD.0b013e318244e57c, lire en ligne).
  25. Giuseppina Basta, Ann Marie Schmidt et Raffaele De Caterina, « Advanced glycation end products and vascular inflammation: implications for accelerated atherosclerosis in diabetes », Cardiovascular Research (en), vol. 63, no 4,‎ (DOI org/10.1016/j.cardiores.2004.05.001, lire en ligne).
  26. Christiane Ott, Kathleen Jacobs, Elisa Haucke, Anne Navarrete Santos, Tilman Grune et Andreas Simm, « Role of advanced glycation end products in cellular signaling », Redox Biology, vol. 2,‎ , p. 411-429 (DOI 10.1016/j.redox.2013.12.016, lire en ligne).
  27. Arnold Ehret, Santé et Guérison par le Jeûne, Traitements sans drogues, Végétarisme, Paris, Édition Aryana, , 153 p., p. 87.
  28. Jean Guillaume, Ils ont domestiqué plantes et animaux : Prélude à la civilisation, Versailles, Éditions Quæ, , 456 p. (ISBN 978-2-7592-0892-0, lire en ligne), chap. 7, p. 294.
  29. (en) C. Koebnick, C. Strassner, I. Hoffmann, C. Leitzmann, « Consequences of a long-term raw food diet on body weight and menstruation: results of a questionnaire survey », Ann Nutr Metab., vol. 43, no 2,‎ , p. 69-79 (DOI 10.1159/000012770, lire en ligne).
  30. Dr Loïc Étienne et Rica Étienne, Vous avez le pouvoir de changer votre santé, Marabout, , 320 p. (ISBN 978-2-501-11931-3, lire en ligne).
  31. a et b Romain Scotto, « Alimentation : Manger sans cuire les aliments, ils y ont cru », 20 Minutes, .
  32. a et b Thibaut Schepman, « La très juteuse générosité du gourou du « manger cru » Thierry Casasnovas », Rue89, .
  33. a b et c « Jus de légume contre cancer : sur YouTube, l'info santé est cuisinée sauce intox », L'Expansion,‎ (lire en ligne, consulté le 1er septembre 2018).
  34. Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu, « YouTube, vitrine des charlatans ? », (consulté le 1er septembre 2018).
  35. Elsa Mari, « L’inquiétante mode des dérives alimentaires », Le Parisien,‎ (lire en ligne, consulté le 10 octobre 2019).

Articles connexes[modifier | modifier le code]