Régent du Tibet

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Le régent du Tibet (en tibétain dési tibétain : སྡེ་སྲིད, Wylie : sde srid, littéralement « tête du groupe »[1], rendu par « régent-ministre »[2] ou « premier ministre »[3] ou encore « chef »[1]) est le détenteur du pouvoir durant la période d'interrègne entre la mort d'un dalaï-lama et l'investiture de son successeur. Appelé rgyal tshab durant l’interrègne et sde srid à partir de la découverte d'un dalaï-lama, il avait un pouvoir quasi absolu, mais, après l'intronisation du dalaï-lama, son rôle était réduit à celui de conseiller[1].

René Grousset nomme de-srid de gTsang le prince du Tsang (gTsang) (auquel on donne également le titre de « roi »), lorsqu'il prend le pouvoir de Lhassa aux bonnets jaunes (gelugpa) entre 1630 et 1636), et décrivant qu'il s'est lui-même donné ce titre[4]. Pour John Powers , le premier régent du Tibet, Sonam Chöphel, fut nommé par Güshi Khan en 1642 sous le règne du 5e dalaï lama[5].

Cadre chronologique[modifier | modifier le code]

Liste des régents ou dési[modifier | modifier le code]

Tsangpa Desi[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Tsangpa.

Fidèles de l’école Karma Kagyu (bonnets rouges), les Tsangpa Desi (ou de-srid de gTsang) sont les régents du Tsang (gTsang) de 1565 à 1642.

Karma Tenkyong Wangpo (environ 1630 à 1636–1642)[modifier | modifier le code]

Karma Tenkyong Wangpo, régent du Tsang depuis 1620[6], favorable aux écoles Karmapa (bonnets noirs) et Shamarpa (bonnets rouges) et opposé aux Gelugpa (bonnets jaunes). Il s'empare de Lhassa entre 1630 et 1636[4].

Sonam Chöphel (1642–1658)[modifier | modifier le code]

Représentation de Lobsang Gyatso et de la statue de Güshi Khan dans la loge du Dalaï-lama au Potala en 1661 par Johann Grueber dans China illustrata de Athanasius Kircher.
Güshi Khan et Lobsang Gyatso, 5e dalaï-lama peinture murale de 1682.

Sonam Chöphel est le premier régent du Tibet[7]. Güshi Khan, prince Qoshot, s'installe au Tibet en 1640 et s'établit autour du lac Qinghai (Kokonor en mongol). Il est dévot de l'école Gelugpa. Lobsang Gyatso (1617–1682), le 5e dalaï-lama, demande de l'aide à Güshi Khan pour reprendre le pouvoir. Il défait le dési Tsangpa en 1641 et l'emprisonne au fort de Néhu (Sneu) dans le Tibet central[8]. En 1642, Güshi Khan est déclaré dirigeant du Tibet, sous la direction suprême du moine Lobsang Gyatso, le titre de dési étant conservé[9]. Celui-ci en retour se place sous la protection de la tribu des Qoshots, en reconnaissant Güshi comme « protecteur et vicaire temporel de l'église jaune », qui deviennent alors maître de l'ensemble du Tibet[10],[11]. Le Tibet, contrôlé alors par les Qoshots et Lobsang Gyatso, s'étend alors de l'actuel Xian de Kangding (Dartsedo en tibétain), aux portes du plateau du Tibet, jusqu'à la frontière du Ladakh[12], les régions plus à l'Est étant contrôlées par la dynastie Qing en 1644.

Trinlé Gyatso (1658–1668)[modifier | modifier le code]

Trinlé Gyatso

Chöpön Depa (1668–1673)[modifier | modifier le code]

Chöpön Depa

Lobsang Jinpa (1675–1679)[modifier | modifier le code]

Lobsang Jinpa

Sangyé Gyatso (1679–1703)[modifier | modifier le code]

Thangka du XVIIIe siècle représentant le dési Sangyé Gyatso, collection privé.

Nommé dési par le 5e dalaï-lama en 1679, Sangyé Gyatso dissimule la nouvelle de sa mort en 1682, afin de s'arroger son pouvoir. Continuant à traiter les affaires au nom du dalaï-lama, le dési choisit un jeune garçon, Cangyang Gyamtso, pour qu'il devienne le 6e dalaï-lama. Il collabore en secret avec les Dzoungars en révolte contre la cour impériale des Qing. Informé en 1696 des manigances du dési, l'empereur Kangsi s'abstient toutefois de le relever de ses fonctions. Cependant, Lhabzang Khan, descendant de Güshi Kan, le fait arrêter et exécuter. Quant au 6e damaï-lama, il est amené par les troupes Qing à Pékin mais meurt en route en 1706[13].

Lhazang Khan (1705–1717)[modifier | modifier le code]

Fils de Dalaï Khan, Lhazang Khan empoisonne son frère, Vangjal, qui gouverne les Qoshots de 1701 à 1703, et devient l'allié de l'empereur mandchou Kangxi, qui le nomme régent du Tibet[14]. En 1705-1706, Lhazang Khan entre à Lhassa, met à mort le dési Sangyé Gyatso, dépose le jeune dalaï-lama qu'il avait choisi et en fait choisir un plus sûr[15].

Il est tué en 1717 par des combattants Dzoungars, dirigés par Tsewang Dondub, frère de Tsewang Rabtan, appelé par les Tibétains. Le dalaï-lama est obligé de fuir au monastère de Kumbum, près de Xining.

Gyurme Namgyal (1747–1750)[modifier | modifier le code]

Gyurme Namgyal

Lobsang Khyenrab Wangchug (1791–1811)[modifier | modifier le code]

Lobsang Khyenrab Wangchug (Taktra Rinpoché)

3e Reting Rinpoché[modifier | modifier le code]

À la suite de l'expédition militaire britannique au Tibet (1903-1904), des traités inégaux sont signés avec le Tibet, tout d'abord le Traité de Lhassa en 1904, puis la Convention de Simla en 1913 et 1914.

Ngawang Lobsang Tenpey Gyaltsen (1904-1909)[modifier | modifier le code]

Ngawang Lobsang Tenpey Gyaltsen 3e Tsemonling Rinpoché

Jamphel Yeshe Gyaltsen (1934–1941)[modifier | modifier le code]

Jamphel Yeshe Gyaltsen (1911-1947) est le 5e Réting Rinpoché, abbé du monastère de Réting, au nord de Lhassa, dans le Tibet central. Il fut régent de 1934 à 1941, cédant provisoirement la place à Taktra Rinpoché, avant le terme de sa régence. Lorsqu'il voulut revenir au pouvoir en 1947, il fut accusé de complot contre Taktra, jeté en prison et mourut brusquement (tué, dit-on, par le gouvernement tibétain). Sa résidence fut démolie, ses biens vendus à l'encan, ses partisans au monastère de Séra emprisonnés ou tués, et le monastère de Réting détruit.

Pendant son inter-règne, il fit bâtir le gros-œuvre du stupa du 13e dalaï-lama. Il fut aussi à l'origine de la découverte et du choix du 14e dalaï-lama, dont il fut le premier précepteur. Il permit l'établissement à Lhassa d'un bureau de la commission des affaires mongoles et tibétaines du Kuomintang. Il possédait la société commerciale tibétaine Retingsang qui s'occupait du commerce du thé entre le Sichuan et le Tibet. Si la situation économique favorable valut au régent d'être très apprécié des Tibétains, par contre il n'était pas armé pour affronter la rouerie politique de ses ennemis.

Ngawang Sungrab Thutob (1941–1950)[modifier | modifier le code]

Ngawang Sungrab Thutob (1874-1952), le 3e Taktra Rinpoché (tibétain : སྟག་བྲག་, Wylie : sTag brag, également Takdrak, Tagdrag, etc.), fut régent du Tibet. En tant que tel, il se chargea de l'éducation du 14e dalaï-lama[16]. Au début de 1941, il remplaça, à sa demande, le 5e Réting Rinpoché, Jamphel Yeshe Gyaltsen, avec qui il se trouva plus tard en conflit lorsque ce dernier voulut retrouver son poste. Accusé de complot et arrêté, Réting Rinpoché mourut en prison dans des circonstances mystérieuses[17].

En 1950, à la suite de la prise de Chamdo par l'armée populaire de libération, le régent Taktra Rinpoché démissionna, préparant la voie à la venue au pouvoir du 14e dalaï-lama[18].

Inconvénients du système[modifier | modifier le code]

Le système des régents ou dési a été pour beaucoup dans le peu d'aptitude et d'empressement du Tibet à faire les changements qui s'imposaient. L'inter-règne était généralement une période de stagnation et d'indécision où les factions luttaient entre elles pour les avantages liés au pouvoir alors que le pays avait besoin d'un véritable dirigeant[1].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d (en) John Powers, David Templeman, Historical Dictionary of Tibet, Scarecrow Press, 2012, (ISBN 978-0810868052), p. 622.
  2. (en) « Sangs-rgyas rgya-mtsho », Encyclopædia Britannica.
  3. (en) « The Dalai Lamas Of Lhasa » page 8 : « The old Tibetan office of Dési or "prime minister" was maintained. » (à propos de Sangyé Gyatso)
  4. a et b René Grousset, « L’Empire des steppes — Attila, Gengis-khan, Tamerlan », Classiques de l'Université du Québec à Chicoutimi, p. 645 « Or, à ce moment, l’Église jaune était menacée d’un grave danger. Un prince tibétain, le de-srid de gTsang, protecteur de l’ancien clergé rouge, s’empara de Lhassa (entre 1630 et 1636) ».
  5. (en) John Powers, David Templeman, Historical Dictionary of Tibet, Scarecrow Press, 2012, (ISBN 978-0810868052), p. 282.
  6. (en) Tsepon W.D. Shakabpa, Tibet: A Political History, Yale, , 99–102 p. ; (en) Tsepon W.D. Shakabpa, One Hundred Thousand Moons, Leiden, , 284 p.
  7. Roland Barraux, Histoire des Dalaï-Lamas, p. 144.
  8. (en) « The Dalaï Lama of Lhassa », page 8 et 9
  9. « The Dalaï Lama of Lhassa », p. 8 et 9 : « Gushi was declared ruler of Tibet — under the supreme rule of Lozang-gyats'o — to whom he shortly after transferred the authority retaining only the command of the Mongol troops of occupation. The old Tibetan office of Dési or "Prime Minister" was maintained. »
  10. René Grousset, « L’Empire des steppes — Attila, Gengis-khan, Tamerlan », Classiques de l'Université du Québec à Chicoutimi, page 645 : « Dans une première expédition (vers 1639 ?), il entra au Tibet, et défit tous les ennemis du dalaï-lama, tant partisans du clergé rouge que sectateurs de la vieille sorcellerie bon-po. Au cours d’une deuxième campagne, il fit prisonnier le de-srid de gTsang (vers 1642 ?), occupa Lhassa et proclama le dalaï lama Nag-dbang bLo-bzang souverain du Tibet central (Dbus et Tsang). Comme signe de la souveraineté temporelle à lui conférée par le prince khochot, bLo-bzang se fit construire une résidence sur l’emplacement du palais des anciens rois du Tibet, au Potala de Lhassa (1643-1645). En revanche, Gouchi-khan, déjà maître du Koukou-nor, du Tsaïdam et du Tibet septentrional, fut reconnu par le pontife, à Lhassa même, comme protecteur et vicaire temporel de l’Église Jaune. Jusqu’à sa mort en 1656, il fut vraiment, comme l’appelait la cour de Pékin, « le khan des Tibétains »
  11. Ruth, « Geschichte des Buddhismus in der Mongolei », II, 248 et 265 (d’après le Jigs-med-nam-mka). Tong houa lou dans Courant, Asie Centrale, 23-25. Schulemann, Gesch. d. Dalai-lamas, 133. Rockhill, The dalai-lamas of Lhasa, T’oung pao, 1910, 7.
  12. Laurent Deshayes, Histoire du Tibet, Fayard, 2008, p. 146.
  13. 王家伟, Le statut du Tibet de Chine dans l'histoire, Éditeur 五洲传播出版社, (ISBN 7508502590 et 9787508502595), p. 59-60.
  14. (en) Henri Cordier; Paul Pelliot, « The Dalaï-Lama of Lhassa » publié en 1922 : « The Emperor of China rewarded Latsang for ridding him of his old enemy the Dési by making him Regent of Tibet, and conferring on him the title of I-fa kung-shun Han (翊法恭順汗 "Religious, helping, submissive, Khan" »
  15. René Grousset, « L’Empire des steppes — Attila, Gengis-khan, Tamerlan », Classiques de l'Université du Québec à Chicoutimi, page 646 : « Le fils de Dalaï-khan, Latsang-khan (1700-1717), se montra, lui aussi, un protecteur zélé de l’Église jaune, prenant son rôle très à cœur, réunissant des conciles pour le choix des bouddhas vivants. Ce fut ainsi qu’il dut intervenir au Tibet contre le tout-puissant ministre Sangs-rgyas rgya-mcho qui, sous le couvert d’un dalaï-lama enfant, gouvernait en maître l’Église jaune. En 1705-1706, Latsang-khan entra à Lhassa, mit à mort le redoutable ministre, déposa le petit dalaï-lama indûment choisi, puis en fit nommer un de plus sûr désignation (1708-1710). De Gouchi-khan à Latsang-khan, les rois khochot du Koukou-nor et du Tsaïdam jouèrent ainsi à l’égard du Saint-Siège tibétain un peu le rôle que les Pépin et les Charlemagne avaient joué envers la Papauté. »
  16. Laird, Thomas (2007) The Story of Tibet, Dutch: Het verhaal van Tibet: Gesprekken met de Dalai Lama, p.p. 265, 268, 276-77, 287, A.W. Bruna Uitgevers, Utrecht (ISBN 978-90-229-8784-1) (Dutch).
  17. Barraux, Roland (1995) Die Geschichte der Dalai Lamas - Göttliches Mitleid und irdische Politik, Komet/Patmos, Frechen/Düsseldorf, (ISBN 3-933366-62-3), p.p. 275-282 (German).
  18. (en) The Signing of the 17-Article Agreement and the Peaceful Liberation of Tibet, (4) The Signing of the 17-Article Agreement and the Peaceful Liberation of Tibet : « The liberation of the Qamdo area sent shockwaves across the rest of Tibet and hastened the separation of the upper ruling class of Tibet. The faction supporting war found itself in a quagmire, with the pro-British Prince Regent Dagzha forced to step down, making way at an earlier date for the 16-year-old 14th Dalai Lama. ».

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