Règle de proximité

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La règle de proximité (ou règle de voisinage) consiste à accorder le genre et éventuellement le nombre de l'adjectif avec le plus proche des noms qu'il qualifie, et le verbe avec le plus proche des chefs des groupes coordonnés formant son sujet. En vertu de cette règle, contrairement à l'usage actuel du français, le féminin et le singulier peuvent donc l'emporter sur le masculin et le pluriel. Elle se rencontre en grec ancien et en latin, de même qu'en ancien français. En français, elle ne sort complètement de l'usage qu'au XVIIIe siècle, où le masculin s'impose dans l'accord du genre ; elle fournit aujourd’hui la matière de propositions de réforme de l’accord de l'adjectif pour ceux qui y voient un outil de promotion de l'égalité entre femmes et hommes.

En grec ancien et en latin[modifier | modifier le code]

La règle de voisinage est similaire en grec ancien et en latin.

L’adjectif épithète, s'il détermine plusieurs noms, s'accorde en genre et en nombre avec le plus proche. L'accord de l'adjectif attribut, si les sujets sont des noms de personnes de genres féminin et masculin, se fait au masculin pluriel ; toutefois il peut aussi se faire au féminin ou au singulier si telles sont les caractéristiques du sujet le plus proche, le verbe d'état, dans ce cas, s'accordant lui aussi avec le sujet le plus proche[1]. De façon générale, le verbe peut s'accorder, s'il a plusieurs sujets, soit avec l'ensemble des sujets, soit avec le sujet le plus proche[2],[3],[4]

Dans l'exemple suivant, captus est s'accorde avec le sujet le plus proche, unus, au masculin et au singulier, sans qu'il soit tenu compte du premier sujet, filia :

« Orgetorigis filia atque unus e filiis captus est. (La fille d'Orgétorix et un de ses fils y tombèrent en notre pouvoir.) »

— Jules César, La Guerre des Gaules, I, 26.

Autre exemple d'accord du verbe avec le sujet le plus proche :

« Gallos a Belgis Matrona et Sequana dividit. (La Marne et la Seine séparent les Gaulois des Belges.) »

— Jules César, La Guerre des Gaules, I, 1.

En français[modifier | modifier le code]

La prédominance non exclusive[modifier | modifier le code]

La prédominance de l'accord de proximité prévaux en Français de façon non exclusive jusqu'à la Renaissance.

En ancien français, il est permis d’accorder l’adjectif en genre et en nombre avec le dernier nom[5] et cet usage est dominant pour l'accord de l'épithète[réf. nécessaire].

Lorsqu'un verbe à la troisième personne est accompagné de plusieurs sujets au singulier, le verbe s'accorde le plus souvent au singulier, avec le sujet le plus proche[6].

Malvestiez, honte ne peresce
ne chiet pas, car ele ne puet.

— Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal, vers 412-413

Au XVIe siècle, pour l'adjectif, il est toujours permis d'appliquer la règle de proximité. Lorsqu'un adjectif se rapporte à plusieurs noms, il peut s'accorder avec le plus proche : « Portant à leur palais bras et mains innocentes », Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques, III, 203. Quand un verbe a plusieurs sujets dont le plus proche est au singulier, il peut se mettre au singulier[7] : « un gentil homme, dont l'amour, la fermeté et la patience est si louable », Marguerite de Navarre, L'Heptaméron, II, 17.

Dans l'exemple qui suit, le verbe s'accorde au singulier, et le participe passé au féminin, avec le premier sujet, Justice : « Au ciel est revollée et Justice et Raison », Ronsard, Discours des misères de ce temps (1562), v.182-183.

On trouverait aussi des exemples où la règle actuelle s'appliquerait. Ainsi, au chapitre 50 de Gargantua de Rabelais, l'accord au masculin pluriel prévaut : "Item ce que tant hommes que femmes une foys repceuz en religion après l’an de probation estoient forcez & astrainctz y demourer perpetuellement leur vie durante, feut estably tant hommes que femmesrepceuz, sortiroient quand bon leurs sembleroyt franschement & entierement"[8].

Au XVIie siècle encore, l'adjectif épithète, lorsqu'il se rapporte à plusieurs noms, peut s'accorder avec le plus proche. On en trouve de nombreux exemples chez Racine, qui emploie concurremment la règle de proximité avec celle selon laquelle « le masculin l'emporte sur le féminin » : « Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières, consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières », Athalie (1691), ou encore, dans la même pièce, « Armez-vous d'un courage et d'une foi nouvelle », vers 1269. De même il est encore courant qu'un verbe avec plusieurs sujets s'accorde avec le plus rapproché[9] : « Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense », Corneille, Polyeucte, vers 849 (1643).

L'abandon[modifier | modifier le code]

La règle de proximité sera discutée dès le[réf. souhaitée] XVIIe siècle jusqu'à son abandonnant au XVIIIe siècle[réf. souhaitée] : tandis que des auteurs[précision nécessaire] comme Malherbe la désapprouve d'autre comme Vaugelas n'y sont pas complètement opposé. Ceci peut donner en exemple des tournures telles que « le cœur et la bouche ouverte »[10].

« Ni la douceur ni la force n'y peut rien. Tous les deux sont bons, n'y peut rien et n'y peuvent rien, parce que le verbe se peut rapporter à l'un des deux séparé de l'autre, ou à tous les deux ensemble. J'aimerais mieux néanmoins le mettre au pluriel qu'au singulier. »

— Vaugelas, Remarques sur la langue française, 1647

Scipion Dupleix - Liberté de la langue françoise dans sa pureté
Liberté de la langue françoise dans sa pureté, ouvrage de Scipion Dupleix paru en 1651.

Dans ce même ouvrage, Vaugelas invoque la noblesse du masculin pour justifier qu'il l'emporte sur le féminin[11],[12] :

« [...] le genre masculin étant le plus noble, [il] doit prédominer toutes fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble »

— Vaugelas, Remarques sur la langue françoise, 1647, page 83

« Trois substantifs, dont le premier est masculin, et les autres deux féminins, quel genre ils demandent. Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut tout seul contre deux ou plusieurs féminins, quoiqu’ils soient plus proches de leur adjectif[13]. »

— Vaugelas, Remarques sur la langue françoise, 1647, page 381

Scipion Dupleix reprendra quelques années plus tard (dès 1651) cette analyse de Vaugelas dans son ouvrage intitulé Liberté de la langue française dans sa pureté [14] :

« Parce que le genre masculin est le plus noble, il prevaut tout seul contre deux ou plusieurs feminins, quoy qu'ils soient plus proches de leur adjectif. »

— Dupleix, Liberté de la langue françoise dans sa pureté, 1651, page 696

On note à cette époque des hésitations chez certains auteurs dans l'application ou non de la règle de proximité. Ainsi, dans les vers suivants (vers 931-932) de la Mort de Pompée (1643) de Corneille :

Sans que ni vos respects, ni votre repentir,
Ni votre dignité vous en pût garantir.

le groupe « vous en pût » est corrigé à partir de 1660 en « vous pussent ». Dans Les Caractères de La Bruyère, on peut lire dans la quatrième édition de 1689 au chapitre « De la mode » « l'on condamne celle qui fait de la tête des femmes la base d'un édifice à plusieurs étages, dont l'ordre et la structure change selon leurs caprices. » L'auteur corrige le verbe change dans la septième et la huitième édition (1692 et 1694) pour lui préférer le pluriel changent, avant de revenir au singulier change dans la neuvième et dernière édition du texte (1696)[9].

Arguments[modifier | modifier le code]

Au XVIIIe siècle, la primauté du masculin sur le féminin et celle du pluriel sur le singulier finissent par s'imposer, du moins concernant l'accord entre un sujet pluriel et son attribut.[réf. souhaitée] Les justifications de ce changement d'usage sont multiples. Certaines ont été exposées au cours de la période de cette évolution de l'usage de la langue. D'autres raisons ont été apportées, par la suite, après que cette pratique eut été admise dans l'usage courant de la langue française.

Pour justifier la primauté du masculin, le motif, tel qu'énoncé par l'abbé Bouhours en 1675, en est que « quand les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte »[15] ; étant entendu que, comme l'explique le grammairien Beauzée en 1767, « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle; »[16]

Pour d'autres linguistes,[réf. nécessaire] l'abandon de la règle de proximité s'expliquerait par une difficulté d'usage : en effet, cette règle implique dans tous les cas répertoriés d'accorder en fonction du genre et du nombre du dernier substantif, et par conséquent l'accord du verbe, ce qui donnerait par exemple : "les femmes et l'homme est beau" ou bien "les hommes et la femme est belle", ce qui parait difficile à manier au vu de la pluralité évidente de la phrase.[réf. souhaitée]

Approche comparée[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Genre grammatical#Nombre de genres.

Cette évolution peut être comparée à l'usage et à l'évolution du nombre de genre dans d'autres structures linguistiques. À partir du XVIIIe siècle la langue française aurait choisi le masculin comme genre neutre, puisque la binarité du genre dans la langue française s'expliquerait par la fusion du masculin et du neutre originaires du latin, et par conséquent de leurs emplois. Cette fusion a pu être totalement différente dans d'autres langues : dans les langues scandinaves (norvégien, danois et suédois mais pas l'islandais ou le féroïen qui ont gardé les trois genres), ce sont le masculin et le féminin qui ont fusionné dans un genre dit "commun".[réf. nécessaire] Les raisons de ces fusions s'expliquerait par la proximité de l'accord des genres, voire leur similarité parfaite à certains cas (génitif, datif...) : en effet, la déclinaison de l'adjectif en latin connait de fortes similitudes entre sa variante au masculin et sa variante au neutre, ("bonus" au masculin, "bonum" au neutre alors que la variante au féminin est "bona"), tandis que le vieux norrois, à l'origine des langues scandinaves, observe cette proximité entre le masculin et le féminin (exemple avec le chiffre "deux" décliné "tveir" au masculin, "tvær" au féminin et "tvö" au neutre).[réf. nécessaire]

Des propositions de retour[modifier | modifier le code]

Au XXIe siècle des propositions de retour à la règle de proximité pour l'accord du genre sont avancées.

Dénonçant les présupposés inégalitaires de la règle de prédominance du masculin, certains mouvements[style à revoir] demandent aujourd'hui à l'Académie française de réformer l'accord de l'adjectif en faveur de l'emploi de la règle de proximité dans l'accord du genre[10].

Toutefois les oppositions sont nombreuses : d'autres linguistes, personnalités politiques voire certains mouvements féministes estiment ce débat purement symbolique, et que cela partirait d'un postulat critiquable : le genre grammatical correspondrait parfaitement au genre des personnes. Or de nombreux mots désignent autant un homme qu'une femme sans pour autant changer de genre : "une personne", "une star", "une idole"... s'appliquent autant aux hommes qu'aux femmes bien que ce soient des substantifs féminins, de même "qu'individu" ou bien "quelqu'un", substantifs masculins. De plus le masculin serait employé en tant que genre neutre, puisqu'il en recouvre son usage aujourd'hui.[réf. nécessaire]

À cela s'ajouterait des questionnement linguistiques profonds : en se basant sur les explications ci-dessus, la nécessité de l'accord en parfaite concordance en genre et en nombre de l'adjectif rend impossible la possibilité d'accorder en fonction du dernier substantif dans le cas du genre et à l'énumération de tous les substantifs dans le cas du nombre. De plus scinder ce principe d'accord de l'adjectif ne rendrait pas la langue plus évidente : pour "les hommes et la femme sont belles", "belles" qui est un adjectif féminin pluriel désignerait l'ensemble des individus malgré la présence uniquement au singulier du substantif féminin. Par ailleurs, cette règle pour certains linguistes deviendrait vite inapplicable : dans le cas d'un COD antéposé requérant l'accord en genre et en nombre dudit COD, comment conjuguer lorsque ce COD évoque des substantifs féminins et masculins ? Si par exemple le déterminant en COD "les" dans la phrase "Je les ai mangés" mentionne des gâteaux (masculin) et des pommes (féminin), devrait-on écrire "mangés" ou "mangées" ?

D'autres institutions proposent une alternative : l'Office québécois de la langue française distingue l'« accord de proximité » au sens de cet article (accord qui n'est plus la « règle habituelle ») et une « règle de proximité » selon laquelle on doit préférer « l’étudiante et l’étudiant inscrits » à « l’étudiant et l’étudiante inscrits » : l'adjectif étant au masculin, le nom masculin doit être plus près pour des raisons stylistiques. L'Office ne recommande pas l'usage du féminin grammatical comme outil de promotion dans ce contexte[5].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Lucien Sausy, Grammaire latine complète, Librairie Fernand Lanore, 1985, p. 35-36.
  2. Jean Allard, Grammaire grecque, Hachette, 1972, p. 151.
  3. Lucien Sausy, Grammaire latine complète, Librairie Fernand Lanore, 1985, p. 209.
  4. H. Petitmangin, Grammaire latine (complète), § 102*.
  5. a et b Office québécois de la langue française, « L'accord de l'adjectif », sur Banque de dépannage linguistique, gouvernement du Québec, (consulté le 18 janvier 2012).
  6. Lucien Foulet, Petite Syntaxe de l'ancien français, Librairie Honoré Champion, 1963, p. 202.
  7. Georges Gougenheim, Grammaire de la langue française du seizième siècle, Picard, coll. « Connaissance des langues », 1974, pp. 249-250.
  8. Rabelais, Gargantua, chapitre 50 : (http://fr.wikisource.org/wiki/Page%3ARabelais_-_Gargantua%2C_Juste%2C_Lyon%2C_1535.djvu/184)
  9. a et b Gabriel Spillebout, Grammaire de la langue française du XVIIe siècle, Picard, coll. « Connaissance des langues », 1985, pp. 390-394.
  10. a et b Anne Chemin, « Genre, le désaccord », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  11. « Les accords », Société internationale pour l'étude des femmes de l'Ancien Régime.
  12. Claude Favre de Vaugelas, Remarques sur la langue françoise : utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire, 1647 (lire sur Gallica).
  13. Remarques sur la langue française (p. 273), sur Google books.
  14. Scipion Dupleix, Liberté de la langue française dans sa pureté , 1651, p.  696 (lire sur Gallica).
  15. Dominique Bouhours, Remarques nouvelles sur la langue françoise, 1675, p.  5 (lire sur Gallica).
  16. Nicolas Beauzée, Grammaire générale ou Exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage : pour servir de fondement à l'étude de toutes les langues, livre III, chapitre VII « De la Concordance », 1767, tome II, p. 358 (lire sur Gallica).