Le Quart Livre

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Le Quart Livre
Image illustrative de l’article Le Quart Livre

Auteur François Rabelais
Pays Drapeau du Royaume de France Royaume de France
Genre Roman
Date de parution 1552
Chronologie

Le Quart Livre est un roman écrit par François Rabelais dont la version intégrale est publiée en 1552 sous les presses de Michel Fezandat. Dans ce livre, Pantagruel et ses compagnons, dont Panurge, voguent vers l'oracle de la Dive Bouteille qu'ils atteindront dans Le Cinquième Livre. En 1548, onze chapitres du Quart Livre étaient déjà publiés. Le , le livre est censuré par les théologiens.

Contexte éditorial[modifier | modifier le code]

La première version du Quart Livre, parue en 1548, ne comporte que onze chapitres et un court texte, la « Briefve declaration », une forme de lexique dont l'authenticité a été un temps débattu. Trois éditions ont été conservées ; deux parues à Lyon sans nom d'éditeurs mais vraisemblablement sorties des ateliers de Pierre de Tours ; l'une avec la mention de ce dernier mais sans date[MH 1]. Plusieurs hypothèses tentent d'expliquer cette parution manifestement hâtive : un vol de manuscrit, que dément la présence d'un prologue et le privilège royal de 1550 ; des raisons économiques supposées par les difficultés financières de l’écrivain ou une volonté de répondre à l'actualité politique immédiate, comme le refus de Charles Quint d'admettre Henri II au sein de l'ordre de la Toison d'or[MH 2]}. Les éditions sorties des presses de De Tours n'ayant pas les caractéristiques orthographiques de l'écrivain, il est plausible que celui-ci confia le manuscrit à un éditeur parisien, qui le publia dans une édition perdue, reprise ensuite par Pierre de Tours, qui imposa les usages de son atelier[1]. La version définitive sort le 28 janvier 1552 chez Michel Fezandat, la vente en est suspendue deux semaines par le Parlement en raison de la censure de la Faculté de théologie, en pure perte. L'ouvrage connaît un succès rapide, comme le montre les rééditions et les contrefaçons avérées dès cette année là[2].

Résumé[modifier | modifier le code]

Des prologues sur la défensive[modifier | modifier le code]

L'édition de 1552 commence par une épître à Odet de Coligny, grâce auquel il a obtenu le privilège de 1550[MH 3]. Reprenant en partie la préface de 1548[MH 3], il explique que ses mythologies pantagruéliques servent avant tout à réjouir ses lecteurs ; de même, alléguant l'autorité d'Hippocrate, que le médecin ne doit pas hésiter à se déguiser et à afficher une mine plaisante pour le bien du malade[MH 4]. Il se plaint des accusations d'hérésie portées par certains Canibales, misantropes, agelastes,[MH 5] désignant sans doute les attaques de la Faculté de la Sorbonne, de Calvin ou de Puy-Herbault[MH 6] et le remercie la protection qu'il accorde avec le roi.

Le prologue de 1548 annonce la nature et la fonction de l'ouvrage, glisse des allusions politiques en décrivant la bataille des pies et des geais[N 1],[MH 7] et insiste avec gravité sur l'hypocrisie et les mensonges de ceux qui l'attaquent. Celui de 1552 en complexifie la structure et en élargit la portée. Le narrateur, en apparence moins polémique, se livre notamment à un éloge de la médiocrité, comprise alors comme la conjugaison du juste milieu et de l'humilité, qui l'amène à évoquer l'histoire de Zachée et surtout celle de Couillatris, inspirée directement d'une fable d'Ésope. Ce bûcheron perdit sa cognée et se lamenta si fort que ses plaintes parvinrent à Jupiter, alors occupé à résoudre des questions de politique internationale avec les autres dieux de l'Olympe, comme l’expansion moscovite contre les Tartares. Il demande à Mercure de présenter à l'infortuné trois haches (la sienne, une en or et une en argent) et de lui couper la tête s'il en prend une mauvaise. Couillatris opte pour le bon choix et, en récompense de sa modestie, reçoit les deux autres, ce qui l'enrichit. Des paysans voisins cherchent à l'imiter mais préfèrent le choix fatal de la hache d'or. Ce prologue comporte cependant une part d'ambiguïté, puisque que les récriminations du juste ont eu une influence favorable sur le destin, ce qui invite à lire au-delà du boniment de surface qui fait l'éloge de la simplicité[3].

Voyage en mer[modifier | modifier le code]

Un itinéraire mystérieux[modifier | modifier le code]

Des licornes sont à vendre dans l'île de Medamothi.

Le récit commence avec l’embarquement vers l'oracle de la Dive Bouteille évoqué à la fin du Tiers Livre. Le jour de la fête des Vestales, Pantagruel prend la mer avec ses compagnons sur la Thalamège, navire indiqué comme un nom commun dans le roman précédent, accompagné de douze autres navires dont la description renvoie à de nombreux signes religieux et alchimiques[MH 8]. La description de la route prise au début du voyage, destinée à éviter le passage par le cap de Bonne-Espérance, s'avère relativement obscure, peut-être involontairement ou manifestant une volonté de perdre le lecteur, suggérant aussi bien une navigation vers le nord-ouest, suivant le chemin de Jacques Cartier, que vers le nord-est, comme le laisse penser la mention des Indiens ayant pris ce trajet pour arriver en Germanie[MH 9].

La première escale s'effectue dans l'île de Medamothi (du grec μηδαμόθι, « nulle part »[MH 10]). Les protagonistes arrivent un jour de foire, réunissant les plus riches marchands d'Afrique et d'Asie, et sont fascinés par les marchandises exotiques et les animaux étranges qu'ils découvrent. Frère Jean acquiert deux portraits qu'il paie en « monnaie de singe »[N 2],[MH 11]; Panurge achète une peinture imitant la broderie de Philomèle qui montre le crime de Térée ; Epistémon en prend une autre dépeignant les idées de Platon et les atomes d'Epicure et Rhizotome une qui reproduit fidèlement Écho. Entre autres curiosités, Pantagruel prend possession de trois licornes et d'un tarande, c'est-à-dire un renne, réputé changer de couleur selon son environnement et ses affections, ces deux curiosités cryptozoologiques étant empruntées à l’Histoire naturelle de Pline[MH 12]. L’île de Medamothi ouvre ainsi sur le roman sur le merveilleux mais aussi sur l'illusoire, la tromperie et le mirage, à l'image des tableaux qui montrent des choses irreprésentables[4]. Elle a donné lieu a des interprétations contradictoires, manifestant soit un penchant pour le symbolisme alexandrin, soit un goût préclassique envers l'imitation idéalisée ou encore un jeu d'autoréférence dans la fiction. La toile d'Epistémon a été ainsi perçue comme une parodie des tentatives néoplatoniciennes de rendre visible l'intelligible par le biais des hiéroglyphes[5].

Un navire rapide réussit à rattraper l'équipage. Malicorne, un écuyer de Gargantua, remet une missive dans lequel le père interroge son fils sur le début du voyage, rappelant que le commencement est la moytié du tout,[MH 13],[N 3],[MH 14]. La réponse de Pantagruel, de style cicéronien par différence avec l'écriture archaïque de la lettre précédente, manifeste sa reconnaissance et sa piété filiale. Ce passage est également l'occasion de présenter l'art de la colombophilie, l'usage des pigeons voyageurs s'étant alors perdu en Europe[6].

Moutons de Dindenault[modifier | modifier le code]

En continuant leur navigation, les protagonistes rencontrent ensuite un navire marchand de retour du Lanternoys. Ils apprennent la tenue prochaine du chapitre général des Lanternes, où l'assemblée s'apprête à lanterner profondément, c'est-à-dire à débiter des niaiseries[N 4]. Le marchand Dindenault [N 5],[MH 15] se met alors à se moquer du costume de Panurge, dépourvu de braguettes et portant ses lunettes sur son chapeau, accoutrement qu'il porte comme vœu de mariage depuis le Tiers Livre, et à le traiter de cocu. Panurge rétorque par une injure obscène, le marchand sort son épée, Frère Jean le menace à son tour et la situation s’apaise grâce aux supplications du capitaine et des passagers. Après avoir invité Epistémon et Frère Jean à profiter du spectacle, Panurge prie Dindenault de lui vendre un mouton. Ce dernier louvoie, continue à envoyer des piques à son interlocuteur, qualifié de robin, de pendard et de bouffon, et vante la qualité exceptionnelle de ses moutons. Ils appartiendraient en effet à la race de Chrysomallos, le bélier à la toison d'or, et chaque partie bénéficierait de qualités exceptionnelles : leur laine servirait de matière première aux draps de Rouen ; leur cuir sera vendu comme du maroquin de Turquie ou de Montélimar ; leur urine fertiliserait les champs comme Dieu y eust pissé,[MH 16] et leurs crottes soigneraient 78 maladies… Sommé par le capitaine d'en finir, le marchand lui cède pour la somme excessive de trois livre tournois. Panurge en choisit un bien gros criant et bêlant, l'emporte sous le regard et les bêlements de ses congénères, puis le jette à l'eau. Le troupeau le rejoint, si bien que chaque mouton saute et périt dans la mer. Le marchand, les bergers et les moutonniers s'agrippent aux bêtes mais sont entraînées avec elles. Panurge, muni d'un aviron pour les empêcher de remonter, leur prêche les misères de ce monde et la beauté de l’autre vie, leur promet d'ériger cénotaphes et sépulcres tout en leur souhaitant de rencontrer une baleine à la manière de Jonas. Le navire vidé de ses ovins et de leurs maîtres, Frère Jean demande pourquoi avoir payé le marchand, ce à quoi Panurge qu'il en a bien eu pour son argent, qu'il n'est pas un ingrat et qu'inversement jamais homme ne lui déplût sans repentance. Le moine conclut qu'il se damne comme un vieux diable, la vengeance appartenant à Dieu.

Ce passage comique, qui fait directement allusion au marchandage dans La Farce de Maître Pathelin, reprend à première vue la forme et la fonction de cette pièce et de ce genre dramatique. Il en inverse cependant les éléments, puisque le bagout de Pathelin trompait Guillaume tandis que le laconique Panurge triomphe des vantardises de Dindenault. Panurge se rend maître du discours en laissant la loquacité du beau parleur tourner à vide[7]. L'épisode, emprunté aux Macaronnées de Teofilo Folengo, rappelle le caractère farceur, lâche et vengeur de Panurge, présent dans Pantagruel mais estompé dans Le Tiers Livre, ainsi que le but du voyage, lié aux craintes d'un mariage malheureux[8].

Ennasin et Cheli[modifier | modifier le code]

Poussé par le zéphyr, le navire arrive au large de l'île des Alliances, autrefois nommé Ennasin[N 6], peuplé d'habitants au nez en forme de trèfle. Le podestat explique aux voyageurs qu'ils sont tous parents et alliés. Leur lien de parenté s'avère bien étrange : une femme surnomme son mari « mon marsouin », celui-ci l'appelle « ma seiche » ; un lourdaud interpelle son alliée comme « mon matelas », qui lui répond « ma couverture » ; un bachelier dénomme « muse » une bachelière qui le désigne avec le mot « corne », ce qui donnerait, selon Panurge, cornemuse en cas d’accouplement… Le terme Ennasin évoque les Esséniens, secte alors considérée comme l'ancêtre du monachisme, tandis que les liens de parenté renvoient à la lubie monacale de s'inventer parentalité fictive. Ils visent sans doute aussi les amours d'alliance, une coutume médiévale transformée en mode aristocratique par laquelle des personnes contractualisaient une amitié spirituelle. Les Allianciers s'opposent ainsi au modèle de Thélème par leur arbitraire et affichent un mépris marqué pour le septième sacrement[MH 17],[9]. Par leurs jeux de mots insensés, ils expriment également un divorce entre le langage et l'esprit[10].

Pendant la brève escale sur l’île de Cheli, Frère Jean préfère s'éclipser dans les cuisines plutôt que d'honorer ses hôtes. Une discussion s'ensuit entre les compagnons, s'interrogeant sur l'inclination des moines pour ce lieu. Epistémon raconte que lors d'un voyage à Florence, un moine d’Amiens, Bernard Lardon, déplorait l'absence de rôtisseries tandis que les autres s’extasiaient sur la beauté des monuments. Pantagruel et Panurge renchérissent par des anecdotes qui montrent que ces endroits sont indignes aux rois mais non aux poètes et aux gens de moindre condition. Le mot hébraïque cheli, terme biblique employé pour « casseroles et poêles », suggère qu'un motif cabalistique sous-tend le texte, lié aux vases du Chevirat hakelim et à la hiérarchie céleste[11].

Chicaneries et bastonnades[modifier | modifier le code]

Les Chicanous demandent à être battus.

Le jour suivant, l'équipée arrive sur l'île de Procuration où vivent procureurs et Chicanous. Ces derniers leur proposent de vendre leurs services plutôt que d'offrir leur hospitalité. Un interprète explique à Pantagruel que les Chicanous gagnent leur vie en étant battus. Sur ordre d'un usurier, d'un prêtre ou d'un avocat, ils outragent un gentilhomme qui, pour défendre son honneur, se voit forcé de le corriger sévèrement. S'engagent alors des procès pour demander réparation, qui entraînent jusqu'à la ruine et à l’emprisonnement du gentilhomme. Ces chicaneurs que Rabelais tourne en dérision sont les commis chargés de réclamer les impôts ecclésiastiques aux membres de la petite noblesse[12]. Face à ce désagrément, Panurge rappelle le procédé du seigneur de Basché, alors en lutte contre les troupes de Jules II et chicané par le prieur de Saint-Louand pendant la guerre de la Ligue de Cambrai. Il organisa des fiançailles fictives, lors desquelles une coutume prévoit de se donner coups amicaux, mais prodigua à ses gens des gants de joute recouverts de peau d'hermine et les invita à frapper les Chicanous avec ardeur à cette occasion. Le jour venu, un Chicanou gras arriva, multiplia les révérences et ne manqua pas d'appeler son hôte en justice mais à la fin des festivités, le voilà rossé et meurtri, repartant toutefois le sourire aux lèvres puisque satisfait de la réception.

Le seigneur de Basché lança les ripailles et relata un tour de François Villon. Le poète, ayant entrepris de préparer une Passion pour les foires de Niort, se heurta au refus du sacristain Étienne Tappecoue de lui prêter une étole et une chape. Le samedi suivant, lui et les autres acteurs se déguisèrent en diables, paradant dans la ville chargés de peaux de bêtes, de cornes et de percussions. Ils arrivèrent à surprendre la jument de Tappecoue, qui se mit à galoper et à ruer si bien que son cavalier, désarçonné mais retenu à cause de son pied emprisonné dans l'étrier, fut peu à peu dépecé. Sur ces mots, le seigneur doubla les gages de tout le monde et exprima son souhait de ne plus être cité à comparaître par les Chicanous.

Néanmoins, comme il le prédit, la tragicomédie continua. Le prieur en envoya cependant un deuxième, grand et maîgre. Basché et ses gens arrêtèrent leurs jeux et leurs occupations, se préparèrent en vitesse et improvisèrent les noces farceques dans une euphorie généralisée. Après l’aspersion d'eau bénite, les coups fusèrent et il fut remis sanguinolent sur son cheval morveux sans avoir pu joué son rôle. Un troisième Chicanou fut envoyé accompagné de deux témoins. Arrivé au moment du repas, il cite Basché, qui prend la copie de la commission et l'invite également aux fiançailles. Le Chicanou, après avoir déclaré que les traditions se perdent, prend l'initiative de la bagarre. Une fois terminée, les convives se plaignirent des blessures et de l'inclination de ce Chicanou à cogner. Rentrés chez eux, les trois comparses louent les noces qu'ils ne sont pas prêts d'oublier et excusent le pugilat qu'ils avaient commencé.

Pantagruel commente ce récit en affirmant que la crainte de Dieu efface son côté comique. Epistémon remarque que ce ne sont pas tant les Chicanous les coupables que le prieur qui s'amusait autant de contrarier le seigneur que de voir des innocents battus. Frère Jean teste la vénalité des Chicanous en proposant d'en battre un pour 20 écus, qui voit se bastonné avec force, en ressort avec joie et suscite la jalousie de ses compatriotes. Sur le départ, ils apprennent la pendaison de Rouge muzeau, le moine molesté, parce qu'il avait dérobé les « ferrements de la messe », c'est-à-dire les instruments du culte[12]. Cet épisode a pu être interprété comme un soutien aux séditions des réformés contre les abus de l'Église catholique : René du Puy seigneur de Basché est un nobliau poitevin bien réel, les environs de Saint-Maixent où se passent les diableries de Villon sont le théâtre d'émeutes calvinistes sanglantes en 1538 et les fausses fiançailles multiplient les sacrilèges, ainsi que l’illustre le surplis liturgique utilisé pour dissimuler les gantelets. La réserve de Pantagruel interdit de réduire cette satire à un éloge de la violence, contraire à l'humanisme érasmien qui condamne le ressentiment vindicatif. Rabelais refuse cependant de renoncer à la puissance narrative et théâtrale de son évocation[12].

Une tempête effroyable entre deux évocations funèbres[modifier | modifier le code]

Frère Jean admoneste Panurge pour sa couardise.

En passant par les îles de Tohu et Bohu, les protagonistes apprennent la mort du géant Bringuenarilles, qui, faute de moulins à vent dont il se nourrissait habituellement, s’est rendu malade en avalant des poêles et des caquelons et a succombé au remède proposé par les médecins, un un coing de beurre frays à la gueule d’un four chauld. Ce personnage est tiré du Disciple de Pantagruel, un texte anonyme publié en 1538 qui reprend lui-même des éléments de la geste pantagruélique et des motifs folkloriques [13]. Une série de morts étranges est évoqué dans ce passage, par exemple celle d’Eschyle, qui serait mort de la carapace d’une tortue lâchée par un aigle ; d’un homme honteux qui voulut retenir son pet en présence de l’empereur Claude ou de Philomènes et de Zeuxis, qui succombèrent à leurs rires. La mort de Bringuenarilles, au premier abord futile et incongrues comme celles évoquées par la suite, rappelle que la fin de la vie est un épiphénomène anodin dans l'ordre des choses[14].

Par la suite, l’équipée croise neuf navires chargés de moines, signe de malheur, en partance vers le concile de Chesil[N 7] pour examiner les articles de la foi contre les nouvelles hérésies. Une violente tempête se lève alors, presque tout le monde se démène et les éléments se déchaînent. Affligé et malade, Panurge reste immobile sur le tillac et se répand en de gémissantes lamentations. Voyant son compagnon se complaire dans ses pleurs, à l’écart de l’effort général, Frère Jean l’apostrophe et lui intime d’agir. En dépit des admonestations répétées de ce dernier, Panurge tremble peur, bégaie, voit sa dernière heure arrivée et réclame son testament. Topos de la littérature de voyages et du récit épique, la tempête se double d'un discours évangélique sous-jacent, où contrastent l’attitude sereine et confiante en Dieu de Pantagruel, la couardise superstitieuse de Panurge et les jurons blasphématoires de Frère Jean[MH 18].

Epistémon remarque le caractère inopportun et absurde de rédiger ses vœux testamentaires dans une telle situation. Panurge prétend qu’une vague amènera l’écrit sur le rivage, alléguant des exemples similaires. La terre en vue, les marins manœuvrent et le calme revient. Après cet incident, Pantagruel souligne que, si la crainte perpétuelle manifeste une grossière lâcheté, son absence prouve une incompréhension du danger, et que seul importent les efforts consentis. La tempête finie, Panurge fait mine de travailler et vante son courage, Epistémon affirme qu’implorer les dieux ne constitue pas un but en soi et Frère Jean se moque du froussard, proposant de l'écorcher pour fabriquer un manteau répulsif contre l’eau avec sa peau. Eusthènes conclut avec un proverbe lombard : le péril passé, les saints sont moqués. Cette épreuve collective montre l'un des plus évident exemple de communauté unie dans un but collectif. Par le thème de la mort, elle relie également l'île précédente et la suivante, l'île des des Macræons (ou Macréons)[15].

Tombes et antiquités visitées sur l'île des Macraeons.

Le vieux Macrobe, nom donné au maître-échevin du lieu, les accueille et leur montre les anciens monuments recouvertes d'épitaphes en diverses langues anciennes. Panurge remarque que l'étymologie de macræon veut dire vieillard, et en déduit que le terme de maquerelle en est extrait, puisque cette activité est souvent tenue par des dames âgées. Macrobe leur explique que la forêt abrite les démons et les héros. Le terme signifie Leur mort provoque la fureur des cataclysmes. Pantagruel et ses compagnons renchérissent en évoquant des personnages qui, bénéfiques et admirées de leurs vivants, laissèrent un choc déplaisant à chacun, accompagné de bouleversements naturels ou sociaux. Les prodiges annonçant la mort de Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, et le signe funeste qu'elle représentait pour la France sont brièvement mentionnés. Frère Jean s'interrogeant sur la mortalité des héros, des anges et des démons, Pantagruel affirme sa croyance en l'immortalité de l'âme avant de raconter ensuite la mort de Pan à l'époque de Tibère, anecdote de Plutarque dans La cessation des oracles, qui a donné lieu a des réinterprétations chrétiennes, le dieu grec étant associé au Christ. Alors que Eusèbe, Paulo Marsio et Guillaume Bigot considèrent que les païens sont des démons qui annoncent la venue du Messie malgré eux, leur pleurs s'expliquant par leur défaite, Rabelais ne retient que l'essentiel, restituant la part de scandale et de douleur à ce trépas. Ainsi, même si la fin du seigneur de Langeay apparaît comme l'antithèse de celle de Bringuenarilles, les deux se rejoignent en dessinant deux faces de la mort, à la fois absurde et tragique, douloureuse et dérisoire [14]. Le personnage de Macrobe, allusion probable à l’écrivain latin du même nom, invite à voir la dimension éthique de ce passage au-delà de sa dimension théologique : Le commentaire sur le Songe de Scipion montre que seule la vertu active autorise à espérer le salut, de même que la portée civique de Guillaume du Bellay est citée comme exemple après une tempête marquée par les obsécrations stériles de Panurge[16].

Quaresmeprenant, ennemi des Andouilles[modifier | modifier le code]

Le Physetère est un monstre associé au Léviathan par Panurge.

En passant au large de l'île de Tapinois sans s'arrêter, Xenomanes décrit Quaresmeprenant, le maître des lieux, sur la demande de Pantagruel. De longues listes détaillent l'anatomie et le comportement de ce personnage, un bien grand Lanternier : confalonnier des Ichthyophages : dicateur de Moustardois : fouetteur de petitz enfans : calnineur des medicins,[MH 19]. Le mot de Quaresmeprenant correspond en principe aux trois jours gras et fastueux précédant le mercredi des Cendres. Ici, Rabelais l'utilise comme synonyme de carême, dont il est l’allégorie, par respect de l'étymologie ou jeu sur les confusions qui se retrouve par la suite[MH 20]. Cette figure monstrueuse se caractérise par sa léthargie et sa passivité. Les 78 parties internes et 64 internes de son corps, ainsi que les 36 traits de son comportement dépeignent une figure grotesque avec des termes empruntés à la médecine et à la rhétorique (notamment des éléments de Rhétorique à Herennius). Néanmoins, ces références sont détournées, Quaresmeprenant n'étant pas visualisable au vu de sa description[17].

Monstre marin énorme et crachant des jets d'eau, un physetere croise leur route. Tandis que Panurge perd ses moyens devant sa gueule et son allure infernales, se voit déjà mort et gémit de plus belle, Pantagruel prouve son habileté en lançant des poutres sur la mâchoire, les yeux, l'échine et les flancs de la créature, si bien qu'elle finit par ressembler à la quille d'un galion à trois mâts, avant de mourir en se retournant. Rapproché d'un monstre représenté sur la Carta Marina d'Olaus Magnus[MH 21], le physetère est un obstacle rapproché du Léviathan, donc au mal, par Panurge, tandis que la victoire facile de Pantagruel constitue une démystification parodique[18].

L'équipage débarque sur l'île des Farouches, où demeurent les Andouilles, évocation métaphorique du phallus[19]. Alors qu'ils festoient, Xenomanes expliquent qu'elles sont les ennemies de Quaresmprenant. Il est impossible de les réconcilier depuis le concile de Chesil, à cause duquel elles furent inquiétées et traduites en justice. Pantagruel se lève et voit des bataillons qui se tiennent en embuscade, flanqués de Boudins sylvestres, de Godiveaux massifs et de Saucissons à cheval. Il invite à la prudence, l'accueil en armes pouvant être un subterfuge, et fait venir les capitaines Riflandouille et Tailleboudin, dont les noms laissent présager la victoire. Il s'ensuit d'un discours sur les noms propres, exprimant l'idée cratyléenne d'un rapport direct, profond et tangible entre les mots et les choses, évoquant aussi les pythagoriciens qui devinaient le handicap ou la mort selon le nombre de syllabes de leurs noms. Ce dernier point fait écho au chapitre XIX du Tiers Livre, portant sur l’arbitraire des signes. Il était admis au XVIe siècle que les noms étaient à l'origine homologues à leur objet, suivant en cela les écrits d'Ammonios sur Aristote et Platon[MH 22].

Mardi-Gras, le dieu créateur des Andouilles.

Le narrateur, qui adopte ici le langage du bonimenteur[MH 23], exhorte à ne pas mépriser les Andouilles, rappelant le caractère andouillicque du serpent de la Genèse, que les Suisses belliqueux se dénommaient jadis les Saucisses ou que les Himantopodes, peuple fictif d'Éthiopie décrits par Pline, ne sont autre que des Andouilles. Frère Jean se prépare au combat avec l'aide des gens de cuisine, munis de leurs ustensiles, ce qui contribue à la tonalité carnavalesque de ce passage épique[MH 24]. Ils dressent une sorte de catapulte surnommée la grande Truie, capable de cacher une armée comme le cheval de Troie. Après l'énumération des soldats-cuisiniers, le récit embraye sur la bataille. Gymnaste tente en vain d'annoncer leurs intentions pacifiques mais un gros Cervelas initie le combat. La bataille tourne vite à l’avantage des pantagruéliste. Un gros, gras et gris pourceau volant au plumage cramoisi balance alors des tonneaux de moutarde en s'écriant « Mardigras » tandis que les armes s'arrêtent. Dame Nipleseth, la reine des Andouilles, demande pardon à Pantagruel. Les espions avaient averti d'une attaque de Quaresmeprenant. Lui donnant des gages de son amitié, elle explique que la créature est la représentation de leur dieu tutélaire Mardi-Gras, fondateur de leur espèce, venu leur apporter leur baume[N 8]. En dehors de ces aspects burlesques, cet épisode comprend des allusions à l'actualité politique et religieuse, les Andouilles étant ainsi identifiées aux protestants révoltés contre Charles Quint. Si le conflit reprend le motif traditionnel du combat entre carnaval et carême, aucun des deux camps n'est entière assimilable à l'un ou à l'autre, les Andouilles étant par exemple comparées aux anguilles, nourriture des jours maigres[19].

Papefigues et Papimanes[modifier | modifier le code]

Les protagonistes passent par l’île de Ruach, peuplé par des habitants qui ne vivent que de vents, qu’ils fabriquent à l’aide d’éventails ou de moulins et dégustent comme des gastronomes. Pantagruel complimente la simplicité de leur mode de vie ; le podestat précise que rien dans cette vie n’est heureux de toute part et que leur condition les rend vulnérables à la moindre pluie, sans parler de Bringuenarilles qui venait régulièrement prendre leurs moyens de subsistance. Le terme de Ruach (en) est un terme hébraïque défini comme « vent » ou « esprit » dans la Brève déclaration, riche de multiples connotations dans l’Ancien Testament. L'épisode évoque peut-être les tenants du sacramentarisme au Pays-Bas, pour qui la présence du Christ dans l’eucharistie n'est que spirituelle[20].

Ils rencontrent le lendemain l’île des Papefigues, jadis connus sous le nom de Gaillardets. Un jour que les notables profitaient de la fête dans la Papimanie voisine, l’un deux fit la figue[N 9],[MH 25] au portrait du pape, après quoi les Papimanes se vengèrent, envahirent l’île des Gaillardets, les humilièrent et les assujettirent. Cette réaction renvoie à la répression de l'hérésie et peut-être au massacre de Mérindol de 1545[MH 25]. Dans une chapelle, on lui raconte l’histoire d’un laboureur et de sa femme qui déjouent les ruses du diable qui voulait s’emparer de leur champ.

A peine descendu sur l’île des Papimanes, quatre personnages les accostent et leur demandent s’ils ont vu « Dieu en terre », c’est-à-dire le pape, qu’ils vénèrent jusqu’à l’idolâtrie. L'expression, employée par les cannonistes depuis le XIIIe siècle, se réfère à la puissance papale mais possède un caractère scandaleux[MH 26]. Leur évêque Homenaz[N 10][MH 26] vient les accueillir et les emmène tout d’abord dans une église, où il leur présente un livre doré, recouvert de pierres précieuses et suspendu en l’air. Il contient les décrétales, qu’il affirme uranopètes (tombées du ciel) et écrites par un ange, qu’il leur propose de consulter après un jeûne de trois jours, ce qu'ils refusent et ce à quoi Panurge répond avec son bagout habituel.

Après la messe, Homenaz leur dévoile une peinture du pape dissimulée derrière l’autel, dont la seule vue assure selon lui la rémission des péchés. Panurge remarque que les papes de l’époque se coiffent plus volontiers d’une tiare persique que d’une aumusse, ce à quoi l’évêque répond que légitimes sont les guerres contre les hérétiques. Ils s’en vont ensuite banqueter dans un cabaret avec l’argent de la quête, et après force beuveries, Homenaz se livre à un éloge dithyrambique et grandiloquent des décrétales, ce à quoi les compagnons de Pantagruel répondent en racontant des anecdotes malheureuses en lien avec les Extravagantes et les Clémentines. Homenaz les vante également pour l’argent qu’elles rapportent à Rome et puisent du royaume de France, avant de recommander les décrétalistes pour la conduite des guerres, des conversions et du gouvernement. Sur le départ, les voyageurs reçoivent de belles poires, que Pantagruel envisage de planter en Touraine, ce qui excite la paillardise de Frère Jean, qui demande en vain des filles du pays afin de multiplier les bons chrétiens. Ce jeu de mot repose sur une variété réelle, la poire de bon-chrétien[MH 27].

Paroles gelées[modifier | modifier le code]

Arrivés les mers hyperboréales, des voix et des sons d’hommes, de femmes, d’enfants et de chevaux se font entendre alors que nulle personne n’apparaît à l’horizon. Des mots se distinguent nettement, Parnurge recommande la fuite tandis que Pantagruel le rappelle au calme et interroge le phénomène à la lumière de son érudition. Il évoque notamment la théorie du philosophe pythagoricien Pétron, qui postulait l’existence d’un manoir de vérité situé au centre de plusieurs mondes, où logeraient les paroles, les idées, les exemplaires et les portraits de toutes choses passées et futures, ainsi que la tête d’Orphée, dont une tradition prétend qu’elles dériverait sur la mer poussant un chant lugubre, accompagné de sa lyre animée par le vent.

Le pilote leur explique qu’une cruelle bataille fut livrée entre les Arismapiens et les Nephelibates[N 11], l’hiver dernier. Le vacarme du combat fond avec l’arrivée des beaux beaux jours. Pantagruel s’empare alors de paroles encore gelées :

Lors nous jecta sur le tillac plenes mains de parolles gelées, et sembloient dragée perlée de diverses couleurs. Nous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez. Les quelz estre quelque peu eschauffez entre nos mains fondoient, comme neiges, et les oyons realement.[MH 28]

— François Rabelais, Quart Livre, 1552

« Alors il nous jeta sur le tillac de pleines poignées de paroles gelées, et elles semblaient des dragées perlées de diverses couleurs. Nous y vîmes des mots de gueule, des mots de sinople, des mots d'azur, des mots de sable, des mots dorés qui, dès qu'ils étaient un peu réchauffés dans nos mains, fondaient comme des neiges, et nous les entendions réellement.[21]. »

— Quart Livre, 1552

.

Les compagnons se distraient de ce dégel sonore, quoique les bruits déplaisants et horrifiques de l’affrontement retentissent. Le narrateur raconte qu’il voulait ramener quelques mots de gueule préservés dans l’huile mais Pantagruel lui fit remarquer l’inanité de conserver quelque chose d’aussi abondant et quotidien que sont les mots de gueule chez tous les bons pantagruélistes. Des réminiscences tirées d'Antiphanes, de Guillaume Postel et ou encore de Caelius Calcagninus sous-tendent cet épisode, à lire en relation celui des Macræons, pour l'évocation des vestiges, et celui des Andouiles, lié à la question de l'interprétation des noms[MH 29].

Messire Gaster ou le règne de la tripe[modifier | modifier le code]

Ils parviennent ensuite sur l’île de Messire Gaster après avoir gravi une pente difficile, premier maître es arts du monde qui loge dans le château d'Aretè, c'est-à-dire de la Vertu. Ce roi qui n’a point d’oreilles, commande par signes et ne souffre aucune réplique, régnant aussi bien sur les animaux que sur les puissants d’ici-bas. Sa régente Pénie, c’est-à-dire Pauvreté, suscite aussi la crainte parce qu’elle ne connaît aucune loi. La référence au château d'Aretè, décrit dans Les Travaux et les Jours d'Hésiode, n'est pas sans ambiguïté, car ce lieu accessible après des efforts éreintants n'est ni un exemple, ni une récompense[22].

Dans la cour, Pantagruel rencontre avec aversion les Engastrimythes et les Gastrolâtres. Les premiers se disent ventriloques et trompent le peuple par leurs divinations mensongères. Les seconds, adorateurs de leurs ventres, brillent par leur oisiveté, craignant de nuire à leur estomac. Un gastrolâtre ventru, muni de Manduce[N 12], un bâton de carnaval semblable au machecroûte lyonnais, décoré d’une effigie monstrueuse et ridicule, inaugure une cérémonie d’offrandes. La liste des plats et des mets sacrifiés à leur dieu ventripotent est alors déroulée : fressures, hures de sangliers, échines de porc aux pois, pigeonneaux, grillades de chapons, dragées aux cent couleurs, etc. Les jours maigres, la divinité se contente de caviar, d'aiguillettes salées, de limandes, de murènes ou encore de tortues et d’escargots, bien entendu le tout accompagné de boissons.

Le rôle primordial de Messire Gaster dans les inventions humaines se trouve alors expliqué par la nécessité de produire et de conserver le grain pour se nourrir, ce qui encourage le développement de nombreux domaines, de l’agriculture à la forge en passant par les mathématiques, les arts militaires, la navigation, l’architecture et même des techniques pour maîtriser les éléments. Pour répondre aux assauts de ses ennemis qui détruisaient ses forteresses, il finalisa un moyen d’inverser la trajectoire d’un boulet de canon grâce à un aimant de sidérite, prodige présenté comme un remède naturel. Ce glouton souverain offre un contrepoint ironique au néoplatonisme de Marsile Ficin, qui soutient que c'est l'amour et non les besoins alimentaires qui inspire la créativité humaine[22].

Joyeux banquet et frousse de Panurge[modifier | modifier le code]

L’équipage arrive près de l’île de Chaneph[N 13], où vivent des ermites hypocrites qui subsistent des aumônes versées par les voyageurs. Le vent tombe et chacun s’emploie à des occupations diverses, tandis que stagne le navire. A son réveil, Pantagruel est assailli de questions par ses compagnons. Répondant qu'il promet de donner une unique réponse par signe à toutes ces demandes mais que ventre affamé n’a point d’oreilles, il souhaite que soit d’abord préparé le repas. Une fois à table, les doutes et les interrogations des convives ont disparu, les propos de table fusent et après avoir hausser le temps, le vent souffle de nouveau. Ce repas, qui peut se lire comme l’antithèse de Thélème, est riche d'allusions eschatologiques à la Cène[23].

Ils approchent enfin de l’île de Ganabin, patrie de voleurs et de larrons surmontée d’un rocher qui ressemble au mont Parnasse, en Phocide. Panurge, terrifié par la perspective de descendre sur la terre ferme contrairement à frère Jean, se réfugie dans la cale. Afin de lui jouer un tour, le moine suggère de saluer les Muses par le tir d'un coup de canon, imité par le reste de la flotte. Panurge sort de la soute en chemise, claquant des dents, un chat lustré attaché au bas de ses chausses, nommé Rodilardus. Devant les interrogations de Pantagruel, le couard affirme avoir pris le félin pour un diablotin, qui n’a pas manqué de le griffer, et dénie sa peur avec verve : Que Diable est cecy ? Appelez vous cecy foyre, bren, crottes, merde, fiant, dejection, matiere fecale, excrement, repaire, laisse, esmeut, fumée, estront, scybale, ou spyrathe ? C'est (croy je) safran d'Hibernie. Hoh, ho, hie. C'est sapphran d'Hibernie.. Le roman se conclut sur ces deux mots : Sela, Beuvons. Si les commentateurs de la fin du XIXe et du début du XXe siècle comme Jean Fleury ou Alfred Glauser voient un signe de fatigue insipide dans cette sortie scatologique, les critiques plus récentes révèlent ses implications allégoriques et son caractère allusif[24].

Brève déclaration[modifier | modifier le code]

La Briefve declaration d'aulcunes dictions plus obscures contenües on quatriesme livre des faicts et dicts héroïques de Pantagruel, ou Brève déclaration, est un appendice lexical ajouté à l'édition de 1552. Des définitions en apparence surprenantes, erronées ou impertinentes ont pu faire douter de l’authenticité du texte. En réalité, ce glossaire correspond aux préoccupations linguistiques de Rabelais, comme le souci de l'étymologie, l'intérêt pour les dialectes et l'aversion des fautes du langage oral[MH 30]. Ainsi, la définition de cannibale, comme un Peuple monstrueux en Africque, ayant la face comme Chiens, et abbayant en lieu de rire, ne correspond pas au sens donné alors par Pierre Martyr d'Anghiera, caractérisant des habitants cruels des Antilles, mais souligne l'intérêt pour l'étymon de ce mot, canis[25].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Éditions anciennes[modifier | modifier le code]

  • Le Quart livre des faictz et dictz héroïques du noble Pantagruel. Composé par M. François Rabelais, docteur en médecine et calloier des isles Hieres, Lyon : [s. n.], 1548, Lire en ligne
  • Le Quart livre des faicts et dicts heroiques du bon Pantagruel. Composé par M. François Rabelais docteur en medicine, Paris : Michel Fezandat, 1552, Lire en ligne

Éditions modernes[modifier | modifier le code]

  • [Huchon 1994] François Rabelais (édition établie, présentée et annotée par Mireille Huchon avec la collaboration de François Moreau), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », , 1801 p., 18 cm (ISBN 978-2-07-011340-8, notice BnF no FRBNF35732557)
  • François Rabelais (édition présentée, établie et annotée par Mireille Huchon), Quart Livre, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique » (no 3037), , 682 p. (ISBN 2-07-038959-6, notice BnF no FRBNF36196450).
  • François Rabelais (édition critique commentée par Robert Marichal), Quart Livre, Paris, Gallimard, coll. « Textes littéraires français » (no 10), , XXXVIII-413 p. (notice BnF no FRBNF32551775)

Études[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Myriam Marrache-Gouraud (dir.), Rabelais, aux confins des mondes possibles : Quart Livre, Paris, PUF, CNED, coll. « Collection CNED-PUF / XVIe siècle français », , 194 p. (ISBN 978-2-13-059192-4).
  • Paul J. Smith, Études rabelaisiennes, vol. 19 : Voyage et écriture : étude sur le Quart livre de Rabelais, Genève, Droz, coll. « Travaux d'humanisme et de la Renaissance » (no 217), , 232 p. (notice BnF no FRBNF34968326, présentation en ligne)
  • (en) Alice Fiola Berry, The Charm of Catastrophe : A Study of Rabelais's Quart Livre, Chapel Hill, University of North Calorina Press, coll. « North Carolina Studies in the Romance Languages and Literatures », , 174 p. (ISBN 978-0-8078-9271-8, lire en ligne).

Articles[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Quart Livre, édition de Mireille Huchon, Gallimard, Folio classique, 1998[modifier | modifier le code]

  1. Les éditions du Quart Livre, p. 649.
  2. La première rédaction du Quart Livre (1548), p. 647.
  3. a et b Note 2, p. 25.
  4. Note 18, p. 30.
  5. Citation de Rabelais, p. 33.
  6. Note 28, p. 32.
  7. Note 11, p. 618.
  8. Note 1, p. 80.
  9. Note 32, p. 86-88.
  10. Note 1, p. 90.
  11. Note 12, p. 92.
  12. Notes 23 et 25, p. 94.
  13. Citation de Rabelais, p. 103.
  14. Note 14, p. 102.
  15. Note 11, p. 118.
  16. Citation de Rabelais, p. 129.
  17. Note 2, p. 142.
  18. Notes 1 et 4, p. 220.
  19. Citation de Rabelais, p. 297.
  20. Note 2, p. 296.
  21. Note 1, p. 326.
  22. Note 1, p. 352.
  23. Note 1, p. 362.
  24. Note 1, p. 366.
  25. a et b Note 1, p. 406.
  26. a et b Note 1, p. 428.
  27. Note 1, p. 480.
  28. Rabelais 1998, p. 493-495.
  29. Note 1, p. 486.
  30. Note 1, p. 588.

Autres références[modifier | modifier le code]

  1. Richard Cooper, « Rabelais imaginaire : autour du Quart Livre de 1548 », dans Franco Giacone (dir.), Langue et sens du Quart Livre : actes du colloque organisé à Rome en novembre 2011, Paris, Classiques Garnier, , p. 331-362
  2. Notice de Mireille Huchon, p. 1456-1457.
  3. Roland Henri Simon, « Les prologues du Quart Livre de Rabelais », The French Review, vol. 47, no 6,‎ , p. 5-17 (DOI 10.2307/487529, lire en ligne, consulté le 9 mars 2020)
  4. Smith 1987, p. 142.
  5. (en) Eric McPhail, « Medamothi (4BK 2) », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 155-156
  6. Paul J. Smith, « Rabelais et la licorne, Revue belge de philologie et d'histoire, tome 63, fasc. 3, 1985, pp. 477-503, p.490, Lire en ligne
  7. Bernadette Rey-Flaud, « Quand Rabelais interroge la farce : les moutons de Panurge et l'épilogue du Pathelin », Littératures, no 15,‎ , p. 7-18 (DOI 10.3406/litts.1986.1876, lire en ligne, consulté le 14 mars 2020)
  8. (en) Douglas L. Boudreau, « Dindenault(4BK 5-6) », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 52-53
  9. Émile V. Telle, « L'île des Alliances (Quart Livre, chap. IX) ou l'anti-Thélème », Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, vol. 14, no 1,‎ , p. 159-175 (JSTOR 41429967, lire en ligne, consulté le 14 mars 2020)
  10. (en) « Ennasin, or Island of the Alliances (4BK 9) », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 68-69
  11. (en) Katia Campbell, « Cheli (4BK 9) », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 34-35
  12. a b et c Guy Demerson, « Rabelais, le passage critique de l’horrificque billevesée à l’exhibition de l’horrible réalité », dans Jean-Claude Arnould (éd.), L’Instant fatal : actes du colloque international organisé par le CÉRÉdI et le GEMAS (Université de la Manouba, Tunis), les jeudi 13 et vendredi 14 décembre 2007, Lire en ligne
  13. Denis Baril, « Le Disciple de Pantagruel (Les Navigations de Panurge), édition critique publiée par Guy Demerson et Christiane Lauvergnat-Gagnière », Bulletin de l'Association d'étude sur l'Humanisme, la Réforme et la Renaissance, no 16,‎ , p. 81-83 (lire en ligne, consulté le 20 mars 2020)
  14. a et b André Tournon, « Nargues, Zargues et le concept de trépas », Réforme, Humanisme, Renaissance, no 64,‎ , p. 111-123 (DOI 10.3406/rhren.2007.3019, lire en ligne, consulté le 20 mars 2020)
  15. (en) Margaret Harp, « Tempest, or storm (4BK 18-24) », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 240-241
  16. Diane Desrosiers-Bonin, « Macrobe et les âmes héroïques (Rabelais, Quart Livre, Chapitres 25 à 28) », Renaissance and Reformation / Renaissance et Réforme, vol. 11, no 3,‎ , p. 211-221 (lire en ligne, consulté le 22 mars 2020).
  17. (en) Karen Sorsby, « Quaresmeprenant », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 199-200
  18. (en) Elizabeth Chesney Zegura, « Physetere 4BK (33-34) », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 186-187
  19. a et b (en) Florence M. Weinberg, « Andouilles (chitterlings, sausages) », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 7-8
  20. (en) Florence M. Weinberg, « Ruach », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 215-216
  21. (frm + fr) François Rabelais, Marie-Madeleine Fragonard (dir.), Mathilde Bernard et Nancy Oddo (adaptation du moyen français (1400-1600) par Marie-Madeleine Fragonard), Les cinq livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel (éd. intégrale bilingue), Paris, Éditions Gallimard, coll. « Quarto », , 1656 p., 21 cm (ISBN 978-2-07-017772-1), p. 1137
  22. a et b (en) Gerard Lavatori, « Gaster, Messere(4BK 57-62) », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 95-96
  23. (en) Paul J. Smith, « Chaneph (4BK 63-64) », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 33
  24. (en) Paul J. Smith, « Ganabin (4BK 65-67) », dans Elizabeth Chesney Zegura (dir.), The Rabelais Encyclopedia, Westport-Londres, Greenwood Publishing Group, (EAN 9780313310348), p. 90
  25. Note 1 de la page 703, p. 1588-1589.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Elle évoque notamment la guerre contre la Bretagne.
  2. Première attestation de l'expression, même si l'usage remonte au Moyen Âge.
  3. Rabelais attribue cette formule à Hésiode, répétant une erreur d’Érasme dans les Adages (I, 1).
  4. Le pays des Lanternoys est un emprunt à Lucien de Samosate déjà évoqué dans Pantagruel.
  5. Le nom « Dindenault » dérive soit de « dandin », qui veut dire nigaud, soit renvoie au dindon, surnommé alors le coq d'Inde.
  6. Mot formé à partir esnasé, au nez coupé, et du suffixe hébraïque -in
  7. Allusion satirique au concile de Trente, kessil signifiant fou en hébreu.
  8. La moutarde est un symbole fécal à l’époque de l’auteur.
  9. Ce geste moqueur a un sens obscène. Le figuier symbolise par ailleurs l'abondance dans la tradition chrétienne.
  10. Homme fort et bête en provençal
  11. Nephelibate, celui chemine sur les nuages, est un terme forgé du grec à partir de νεφέλη « nuage » et de βαήϱ « marcheur ». Le mythe du conflit entre les Arimaspes, qui n'ont qu'un œil, et les Griffons qui leur soustraient de l'or se trouve chez Hérodote, qui s'inspire d'Aristéas de Proconnèse
  12. Le verbe manducare signifie broyer avec les dents, mâcher, absorber en latin.
  13. Chaneph veut dire hypocrisie en hébreu.

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Article connexe[modifier | modifier le code]