Prostitution sacrée

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La prostitution sacrée est la pratique, aujourd'hui révolue, de relations sexuelles dans le cadre d'un culte, d'un rituel ou d'une tradition religieuse.

Elle a notamment été pratiquée dans les cultures pré-juives, et indiennes.

Mésopotamie[modifier | modifier le code]

Jean Bottéro est un des rares historiens à s'être posé la question des origines de la prostitution dans son ouvrage Mésopotamie[1]. Il considère que les premières femmes à avoir été consacrées à la prostitution sacrée pour honorer la déesse de la fertilité, Inanna à Sumer, devenue Ishtar pour les Babyloniens, étaient les femmes stériles ; ne pouvant assurer la procréation au sein d'une famille avec un seul homme, elles trouvent une place dans la société en servant la déesse, devenant l'épouse de tous.

Dans l'Épopée de Gilgamesh écrit en akkadien[2], le demi-sauvage Enkidu modelé par les dieux, part affronter Gilgamesh, le roi d'Uruk. Celui-ci envoie une courtisane à la rencontre d'Enkidu pour l'ensorceler avec ses charmes et l'amener vers Uruk. Dans des versions plus sumériennes, cette courtisane au nom de Shamhat est appelée à civiliser Enkidu en l'initiant aux rites sexuels de la déesse Ishtar/Inanna.

L'historien grec Hérodote[3] parle dans son premier livre des prostituées sacrées, quelquefois nommées harots des temples d'Ishtar et d'autres divinités des civilisations de Mésopotamie. Le Code de Hammurabi, notamment la loi 181, fait référence à une hiérarchie des prostituées sacrées sans faire ouvertement référence à une rémunération par les fidèles.

Il semblerait qu'une prostitution masculine ait existé (le terme "assinum" - homme prostitué - apparaît dans la tablette 104 de la série Summa alum). Mais beaucoup d'incertitudes demeurent. Dans le récit mythologique sumérien d'Enki et Ninmah, le dieu Enki donne, à un être asexué, une place au service du roi. En pratique, si à la cour et au temple on trouvait des hommes déguisés en femmes (ou efféminés), leur rôle semble loin de n'être centré que sur des activités sexuelles ou de prostitution. On trouve, parmi leurs occupations auprès du roi, des rôles de comptable ou de conseillers. Au service du temple de la déesse Ishtar, on trouve des hommes efféminés dont le rôle se rapprochait aussi des arts, de la musique, de la danse et du chant[4].

Dans le culte de Cybèle, déesse d'origine phrygienne, il existait une prostitution sacrée particulière. Le parèdre de Cybèle, Attis, s'étant émasculé pour plaire à la déesse, les prêtres de Cybèle en faisaient autant. Ces eunuques portaient le nom de Galles, et étaient connus dans toute l'antiquité pour se livrer à une prostitution sacrée dans le temple et ses abords[5].

Aux premiers temps de la civilisation méditerranéenne, le point de départ de la prostitution semble à la fois religieux et familial. Dans les cultes religieux, les rites reproduisent l’action divine exemplaire. Les cultes de la déesse-amante, présents dans toutes les sociétés anciennes, ont pour rite essentiel l’union sexuelle des hommes avec des prostituées sacrées, qui sont des femmes (ou des hommes, généralement castrés) au service de la déesse. Ces unions sont censées ressourcer la force génitale des fidèles masculins et cette force étendre ses effets positifs à la fertilité des troupeaux et des sols. On trouve encore aujourd’hui des femmes « maraboutes » vivant dans des demeures qui regroupent les filles spirituelles d’un saint et se livrant à l'exercice de la prostitution sacrée. Parfois même toutes les femmes d’une tribu sont concernées par cette pratique qui apparaît comme une survivance de rites d’initiation sexuelle.[réf. nécessaire]

Aux époques historiques, dont on a conservé les écrits, ces comportements se monnaient : les sanctuaires s’enrichissent des sommes payées par les fidèles désirant accomplir le rite, de même que les chefs de famille rentabilisent le prêt des femmes qui sont leur propriété. Les responsables des États, à Babylone comme dans tout le Moyen-Orient, ne laissent pas échapper cette source de revenus, et se mettent à créer leurs propres maisons de prostitution. Les prostituées se multiplient autour des temples, dans les rues et dans les tavernes.

Cette vision de la prostitution sacrée est depuis quelques décennies remise en cause. Johanna Stuckey relève ainsi que les sources sont polémiques (la Bible, et notamment le Deutéronome) ; d’autres traductions ont souffert d’une généralisation hâtive. De plus, les auteurs ne distinguent jamais le cas d’une sexualité rituelle, et celui d’une prostitution dont le produit irait à un temple. Il semble qu'à Ugarit, il n’y avait donc pas de prostituées sacrées. Des différents mots traduits comme « prostituée sacrée », naditu, qadishtu, et entu, aucun ne désigne une prostituée. Les naditu sont les filles de l’aristocratie et, comme les qadishtu, il n’est jamais fait allusion à une tâche de nature sexuelle, sacrée et rémunérée. Pour les entu, la seule sexualité évoquée a lieu avec le roi, rituellement, et peut-être uniquement symboliquement[6].

Grèce antique[modifier | modifier le code]

Le phénomène était très peu répandu, mais semble avoir été une « spécialité » de Corinthe[7]. Selon Strabon, sur l'Acrocorinthe, dans le temple d'Aphrodite, servaient autour d'un millier d'esclaves (ἱερόδουλοι / hierodouloi), prostituées (ἑταίραι / hetairae), souvent offerts par les citoyens eux-mêmes[8]. Ainsi, avant de partir aux Jeux olympiques de 464 av. J.-C., Xénophon de Corinthe aurait fait le vœu à la déesse de lui offrir, selon les sources, vingt-cinq, cinquante ou cent hétaïres pour servir dans son temple sur l'Acrocorinthe. Il remporta trois couronnes lors des Jeux. Il tint sa promesse à la déesse[9],[10],[11]. Selon l'historien Leslie Kurke, l'analyse de l'ode pindarique (la XIIIe Olympique) et de sa scolie, toutes les deux commandées par Xénophon, permet d'imaginer la façon dont cela aurait pu se passer : celui-ci aurait offert un banquet ou symposion servi par les hiérodules au cours duquel le poète aurait récité les deux œuvres tandis que les hétaïres auraient dansé[7].

La réalité de la prostitution sacrée corinthienne a été toutefois contestée[12] : Strabon ne témoignerait pas par expérience personnelle, mais aurait inventé la chose, en s'appuyant sur ses connaissances sur la prostitution sacrée proche-orientale. On a également avancé qu'aucune des structures mises au jour sur l'Acrocorinthe ne permettait d'héberger une telle population[13] et que le terme de « hiérodule » peut s'employer sans lien avec la prostitution. Inversement, on a objecté que cette position ne tenait pas compte du témoignage de Pindare, et que la description de Strabon ne correspondait ni aux récits d'Hérodote sur la prostitution sacrée à Babylone[14], ni à ceux de Strabon lui-même sur ce phénomène en Arménie[15] et en Égypte[16],[17].

Monde indien[modifier | modifier le code]

Article détaillé : devadâsî.

Le monde indien possède lui aussi sa prostituée sacrée, la devadâsî.

Deux devadâsî à Chennai en 1920.

Les devadâsî - littéralement servante de la divinité - étaient, dans l'hindouisme[18], des femmes consacrées au temple dès leur plus jeune âge, considérées comme des épouses de la divinité, surnommées « femmes à jamais favorables » (leur mari, le dieu, ne pouvant mourir de leur vivant) qui jouissaient de libertés sexuelles auxquelles les autres femmes mariées à un « mortel » n'avaient pas accès.

Le gouvernement indien a interdit cette pratique dans les années 1980. Cependant, cette tradition ne s'est pas éteinte et continue d'exister, en particulier dans les villes et villages des états du Karnataka et de l'Andra Pradesh (mais également au Népal)[19]. Cependant, la pratique actuelle de cette tradition semble très éloignée des coutumes antiques et dérive vers des pratiques de prostitution de rue[20]. Every Child est actuellement la seule ONG (organisation non gouvernementale) internationale à travailler sur cette question avec les femmes indiennes[21].

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Leslie Kurke, « Pindar and the Prostitutes or Reading Ancient 'Pornography' », dans James I. Porter (éditeur), Constructions of the Classical Body, Ann Arbor, University of Michigan Press, (ISBN 0-472-08779-7).

Références[modifier | modifier le code]

  1. Référence:Mésopotamie : l'écriture, la raison et les dieux (Jean Bottéro)
  2. Mircea Eliade, "Histoire des croyances et des idées religieuses 1. De l'âge de la pierre aux Mystères d'Eleusis", Payot, coll. "Bibliothèque historique Payot". Paris 1976. (ISBN 978-2-228-88158-6)
  3. Le monde des religions
  4. Véronique Grandpierre, Sexe et amour de Sumer à Babylone, France, Gallimard, , 234 p. (ISBN 978-2-07-044618-6), p. Chapitre intitulé "Ni homme, ni femme, quelle place" p.85
  5. Jean Markale, La Grande Déesse: Mythes et sanctuaires. De la Vénus de Lespugue à Notre-Dame de Lourdes, Paris, Albin Michel, , 299 p. (ISBN 9782226093424, lire en ligne)
  6. Johanna Stuckey, « Prostituées sacrées », Matrifocus, consulté le 11 août 2010
  7. a et b Kurke 1999, p. 102.
  8. Strabon, VIII, 6, 20.
  9. (en) Frank Zarnowski, The Pentathlon of the Ancient World, Jefferson et Londres, McFarland & Company, , 216 p. (ISBN 0786467835), p. 95.
  10. (en) Mark Golden, Sport in the Ancient World from A to Z, London, Routledge, (ISBN 0-415-24881-7), p. 177.
  11. Athénée, Deipnosophistes [détail des éditions] (lire en ligne) (13, 573E-574B).
  12. Notamment par H. Conzelmann, « Korinth und die Mädchen der Aphrodite. Zur Religionsgeschichte der Stadt Korinth », NAG 8 (1967) p. 247-261 ; J. Murphy-O'Connor, St. Pauls Corinth: Texts and Archaeology, Collegeville, MN, 1983, p. 56-58.
  13. Murphy-O'Connor, p. 57.
  14. Hérodote, I, 199.
  15. Strabon, XI, 532-533.
  16. Strabon, XVII, 816.
  17. L. Kurke, « Pindar and the Prostitutes, or Reading Ancient "Pornography" », Arion (3e série) 4/2 (automne 1996), p. 69, note 3 [49-75].
  18. Encyclopedia of Hinduism par C.A. Jones et J.D. Ryan publié par Checkmark Books, page 128, (ISBN 0816073368)
  19. Le Modèle hindou, Guy Déleury, éditions Kailash
  20. Franck Michel, Voyage au bout du sexe: trafics et tourismes sexuels en Asie et ailleurs., Québec, Les Presses de l'Université Laval, (ISBN 9781441603487), "Jadis esclaves des dieux, elles devinrent progressivement esclaves des rues."
  21. vidéo en anglais: http://www.guardian.co.uk/lifeandstyle/video/2011/jan/21/sex-death-gods-video