Prosopographie

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Prosopographie signifie étymologiquement la « description d'une personne » (du grec prosôpon : « personnage (de théâtre) »), plus généralement un article ou un ouvrage dans lequel les personnalités qui composent un milieu social sont inventoriées et classées, avec des notices individuelles construites sur le même modèle, afin d'en mettre en évidence les aspects communs.

Pour les historiens, la prosopographie a longtemps été une science auxiliaire de l'histoire dont l'objectif était d'étudier les biographies des membres d'une catégorie spécifique de la société, le plus souvent des élites sociales ou politiques, en particulier leurs origines, leurs liens de parenté, leur appartenance à des cercles de conditionnement ou de décision.

L'usage de l'informatique, et notamment l'archivistique des bases de données concernant la généalogie, a permis un développement important de cette approche historique.

Résistances[modifier | modifier le code]

En étudiant des séries complètes de biographies des membres d'un milieu, la prosopographie montre comment se recrute réellement la classe dominante d'un pays, ainsi que son programme politique, par delà la mise en avant de procédures d'élections démocratiques. Elle n'a donc jamais manqué de provoquer une opposition hostile des milieux de pouvoirs, depuis la publication à partir de 1792 des premiers Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme qui portaient sur le recrutement des élites parvenues au pouvoir avec la Révolution française, jusqu'à celle de la Noblesse d'État dans laquelle Pierre Bourdieu montre comment se recrutent et se conditionnent les membres de la technocratie. En effet, ces séries de biographies finissent toujours par mettre en évidence des institutions officieuses de sélection, de conditionnement et de décisions, qu'il s'agisse de la Compagnie du Saint-Sacrement au XVIIe siècle, du club des Jacobins, de l'École des cadres d'Uriage, des Young leaders, ou encore Le Siècle au XXIe siècle.

La prosopographie a aussi été longtemps dépréciée par les écoles historiques marxistes, en particulier celle des Annales, dans la mesure où elles font prévaloir les déterminismes économiques et sociaux, et tendent à nier l'influence des personnalités individuelles.

Regain d'intérêt[modifier | modifier le code]

La prosopographie a trouvé ces dernières années un regain de faveur chez les historiens et les sociologues, en particulier avec des études portant sur l'ensemble des personnalités constitutives d'un milieu intellectuel, politique, économique ou artistique, plus généralement d'une classe dominante, et qui mettent en évidence les communautés d'origines familiales, religieuses, universitaires, sociales ou autres. La méthode et les finalités de la prosopographie se sont considérablement renouvelées dans la mesure où elles ne cherchent plus tant à étudier la biographie d'individualités exceptionnelles, que des séries ou des groupes de personnalités représentatives et constitutives d'un milieu social. En ce sens, la nouvelle prosopographie se replace dans la tradition des enquêtes monographiques inaugurée dans la Méthode sociale de Le Play. La prosopographie est essentielle pour mettre en évidence, aussi bien dans les périodes historiques que dans les sociétés contemporaines, la structuration et la reproduction des classes dominantes, en particulier du point de vue des liens de parenté ou d'intérêts.

Méthodes[modifier | modifier le code]

Le terme « prosopographie » est actuellement employé dans tous les champs de l'histoire et des sciences politiques et désigne une étude de biographies. La première étape consiste à déterminer le groupe social qui fera l'objet de l'étude (par exemple telle profession, les membres d'un mouvement ou d'une organisation, les détenteurs d’une charge politique ou judiciaire, etc.). Il s'agit ensuite de compiler les biographies de l'ensemble des personnes appartenant à ce groupe en listant le plus possible de caractéristiques pertinentes. En pratique, la méthode prosopographique veut que chaque notice se fonde exclusivement sur les sources « primaires » disponibles sur le personnage traité dans celle-ci, sans recourir aux travaux d'érudition qui ont pu lui être consacrés : sources littéraires (Mémoires…), correspondances, documents d'archives, sources matérielles diverses, épigraphie, etc. (cf. les volumes de la Prosopographie chrétienne dirigée par H. I. Marrou ainsi que ceux de la Prosopography of the Later Roman Empire dirigée par A. H. M. Jones). Enfin, l'analyse quantitative de ces biographies doit permettre de mettre au jour des ruptures ou des continuités dans les modes de vie, de recrutement, de reproduction du groupe social considéré, mais aussi de reconstituer, éventuellement, des tableaux généalogiques détaillés. Plus que d'une science auxiliaire, il convient alors de parler de méthode historique dans la mesure où la prosopographie produit des problématiques historiques spécifiques.

Évolution[modifier | modifier le code]

Histoire de l'Antiquité[modifier | modifier le code]

Dans le domaine de l'Antiquité tardive, il convient de renvoyer à la vaste entreprise, déjà mentionnée, de la Prosopographie chrétienne du Bas-Empire (commencée en 1951), fondée par H.I. Marrou et J.R. Palanque sous le patronage de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Histoire moderne[modifier | modifier le code]

On peut mentionner Michel Popoff et sa Prosopographie des gens du Parlement de Paris (1266-1753) en deux volumes (1996) ou François Caron pour ses différents travaux sur le chapitre noble de Sainte-Aldegonde à Maubeuge.

Histoire contemporaine[modifier | modifier le code]

Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, initié par Jean Maitron (1964-1997 : 44 vol.), est une contribution utile à la prosopographie portant sur la période contemporaine.

Parmi de nombreux auteurs qui ont renouvelé la méthode en étudiant des groupes entiers, on peut citer, à titre d'exemple et pour l'historiographie francophone, le travail de Pierre Bourdieu sur la Noblesse d'État, celui de Christophe Charle sur les universitaires français de 1870 à 1940 (La République des universitaires) ou, dans un style très différent, l'ouvrage d'Herbert Lüthy sur les banquiers protestants, de la révocation de l'Édit de Nantes à la Révolution française, ou encore le travail de Gilles Le Béguec sur la République des avocats.

On peut également mentionner à l'EHESS les recherches de l'historien Robert Descimon (directeur d'études) sur les milieux de la bourgeoisie de robe parisienne, et celles du sociologue Christian Topalov (directeur de recherche au CNRS) sur la nébuleuse réformatrice des années 1880-1914 (hypothèse de l'existence d'un champ de la réforme).

Cette approche a également été utilisé pour des recherches non universitaires : la précédente version de Wikipédia mentionne par exemple les textes des militants d'extrême-droite Anne Kling sur les Révolutionnaires juifs, et Emmanuel Ratier sur les personnalités du monde politique contemporain, en particulier sur le club Le Siècle.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Bibliographie sommaire[modifier | modifier le code]

  • Françoise Autrand, Prosopographie et genèse de l'État moderne, actes de la table-ronde CNRS et ENSJF, Paris, 22-23 octobre 1984, Paris, ENSJF, 1986, 360 p.
  • François Caron, Entre noblesse et dévotion, aspects prosopographiques du Chapitre noble des chanoinesses de Sainte-Aldegonde à Maubeuge, in La vie religieuse (formation, culte, réalisations, bâtiments) dans la région du Nord, actes du 45e congrès de la Fédération des Sociétés savantes du Nord de la France, Saint-Omer, 17 octobre 2004, Mémoires de la Société Académique des Antiquaires de la Morinie, tome 43, 3e trimestre 2005, p. 9-20.
  • Charle Christophe, La République des universitaires (1870-1940), Seuil, 1994.
  • Gilles Le Béguec, La République des avocats, Armand Colin, 2003.
  • Herbert Luethy, La banque protestante en France de la révocation de l'Édit de Nantes à la Révolution française, EPHE-SEVPEN, 1959 (1998).
  • Sur le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français [1]
  • H.I. Marrou, J.R. Palanque, et al., Prosopographie chrétienne du Bas-Empire, Paris et al., en cours de publication depuis 1982 (1 : Afrique (303-533), par A. Mandouze ; 2 : Italie (313-604), sous la dir. de Ch. et L. Pietri ; 3 : Diocèse d'Asie (325-641), par S. Destephen).
  • A.H.M. Jones, J.R. Martindale, J. Morris, Prosopography of the Later Roman Empire, Cambridge, 1971-1992 (1: 260-395 ; 2: 395-527 ; 3: 527-641).
  • Hélène Millet (dir.), Informatique et prosopographie. Actes de la table-ronde CNRS, Paris, 25-26 octobre 1984, Paris, CNRS éditions, 1985, 360 p.
  • Hans-Georg Pflaum, Les carrières procuratoriennes équestres sous le Haut-Empire romain, Paris, 1960.
  • Michel Popoff, Prosopographie des gens du Parlement de Paris (1266-1753) : d'après les ms Fr. 7553, 7554, 7555, 7555 bis conservés au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, 1996
  • Prosopographia Imperii Romani Saec I. II. III., Berlin, (1re édition : 1897-1898 ; 2e édition : en cours depuis 1933).
  • Éric Thiou,La noble confrérie et les chevaliers de Saint-Georges au Comté de Bourgogne sous l'Ancien Régime et la Révolution – Besançon, 1997 - 242 p. : ill., couv. ill. ; 24 cm - Bibliogr. p. 102-103. Index - Réédition en 2002 par les éditions Mémoire et Documents.
  • Éric Thiou,Dictionnaire biographique et généalogique des chevaliers de Malte de la langue d'Auvergne sous l’Ancien Régime, préface du bailli de Pierredon, éditions Mémoire et Documents, Versailles, 2002, 344 p.
  • Éric Thiou,Les nobles chanoines du chapitre d’Ainay de Lyon (1685-1789), éditions Mémoire et Documents, Versailles, 2005, 220
  • Stéphane Xaysongkham, La maison du Cardinal Armand Gaston de Rohan : Officiers, domestiques et courtisans dans l'entourage du prince-évêque au château de Saverne (1704-1749), Société Savante d'Alsace, 2014, 255 p.

Liens[modifier | modifier le code]

  • Prosopographie des membres de la Société internationale des études pratiques d'économie sociale (définition de la population de référence) Société internationale des études pratiques d'économie sociale
  • Prosopographie des musiciens d'Église en France à l'époque moderne (Base de données MUSEFREM) [2] : Bernard Dompnier et Sylvie Granger, "Prosopographie, vous avez dit prosopographie ?", juin 2014 [3]
  • LAMOP [4] et un de ses programmes de recherche: l'opération Charles VI [5]