Pronom neutre en français contemporain

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Les pronoms neutres en français contemporain (ou néo-pronoms) sont des néologismes, ou des réactivations de formes archaïques ou régionales, utilisés pour faire référence à une ou plusieurs personnes non binaires ou dont on ne connaît pas le genre, ou encore à un groupe mixte de personnes. À la troisième personne du singulier ces pronoms sont, notamment, iel, ille, ael, ul, ol et al, qui prennent un s au pluriel. Ces termes sont les manifestations les plus médiatiques et les plus connues du genre neutre en français contemporain.

L'ancien français: une matière réactivée

L'ancien français comportait un genre grammatical neutre tel que les formes el et al , employées principalement dans l'Ouest[Où ?], jusqu'au XIIe siècle[1],[2].

En 1894 dans un article intitulé Le Pronom neutre de la 3e personne en français, Gaston Paris relève le pronom neutre ol, utilisé en patois poitevin et saintongeais avec les verbes impersonnels et note qu'en 1205 André de Coutances utilise le pronom aol de façon neutre[pertinence contestée][3][réf. obsolète].

Réceptions

Santé mentale

Mégenrer les personnes non binaires est déconseillé[Par qui ?][4], car susceptible de contribuer à leur anxiété ou dépression[5]. Aussi l'emploi des pronoms et accords demandés par les intéressés leur fournit-il une condition d'une meilleure santé mentale[6],[7].

Droit

Le droit québécois protège en théorie certains aspects de la neutralité du genre pour les personnes non binaires ; ses limites sont toutefois floues[5].

Usage et recommandations

Usage

L'usage des néologismes non binaires est encore rare en 2020[8] dans les discours dominants et se retrouve dans les sous-cultures trans, non binaires et queers[9]. En français, le langage est fortement genré au masculin ou au féminin, ce qui complique l’adoption d’un pronom neutre : les accords grammaticaux restent un problème[5],[10]. L'emploi des néopronoms fait l'objet de critiques et parfois de moqueries[11].

Recommandations

Au Québec, l'Office québécois de la langue française évoque, en matière de rédaction non binaire, le recours à la formulation neutre, c'est-à-dire « l’ensemble des procédés de rédaction qui privilégient les termes ou les tournures qui ne comportent pas de marques de genre relatives à des personnes ». En revanche, il « ne conseille pas le recours aux néologismes comme le pronom de troisième personne iel ou le nom frœur en remplacement de frère/sœur que la rédaction non binaire emploie, en complément de la formulation neutre », considérant que ces néologismes « restent propres aux communautés de la diversité de genre »[12],[13].

L'emploi des néopronoms n'est pas « théorisé et intégré dans les instances de contrôle de la langue française (dictionnaire, normes linguistiques universitaires, Académie française) »[11].

Termes neutres

Les personnes non binaires peuvent utiliser des néologismes (« néopronoms », néoarticles, des pronoms ou des articles non genrés, des réactivations) pour se présenter[14]. Elles peuvent aussi alterner entre plusieurs pronoms classiques[15]: il s'agit d'un choix qui varie selon chaque personne non-binaire[16].

Tableau synthétique des néopronoms non binaires
Masculin Féminin Formes non binaires
Pronom personnel singulier sujet il elle iel, yel, ielle, ael, æl, aël, ol, olle, ille, ul, ulle, al, i, im[17]em, el[18],[19], elli, yol[20],[19],[18] , lo, lea, le.a[19], le-a, la-e, læ, ly, l'[20]
Pronoms toniques lui/ eux elle/ elles ill[réf. nécessaire]

ellui, elleux[19],[18], euxes[18]

Tableau des néopronoms en français non binaire proposé par F. Ashley, adapté des travaux d'Alpheratz (2018)[17]
Catégorie Français genré Approche modulaire

(termes apparemment les plus communs au Québec)

Système

proposé

Pronoms personnels Elle, il, lui, elles, ils,

eux

Iel, iels, ille, illes, ellui, elleux Al, lu, als, auz
Pronoms démonstratifs Celle, celui, celles,

ceux

Cellui, celleux, ceuzes Céal, çauz
Pronoms totalisants Toute, tout, toutes, tous Tout·e, tou·te·s, touz Touxe, touze

Pronoms

Certains pronoms sont déjà utilisés dans la communauté LGBTQ francophone, tandis que d'autres sont inventés par les personnes elles-mêmes[16]. Ainsi, plusieurs pronoms ont été inventés pour pallier l'absence de pronom neutre en français[16]. Le pronom « iel »[21],[14] (aussi écrit « yel »[13] ou « ielle »[16]) est le plus utilisé selon une enquête de La vie en Queer[22]. Il existe cependant d'autres néo-pronoms, comme « ille », « ul », « ol », « ael », « æl », « al », ou « ele »[23],[24] et la forme tonique « ellui »[25].

Les pronoms totalisants comme « toustes », « touz »[17], et « tou-te-s » sont utilisés à la place de « tous » ou « toutes »[26].

Iel

Le pronom iel est de loin le plus utilisé et généralement présenté comme faisant consensus[5]. Il est souvent présenté comme traduction directe du they anglais[10] et est une forme condensée de il et elle[27].

Il est mentionné en 2013 dans la revue Langue et Cité [28]et est introduit dans le Wiktionnaire en avril 2015[29]. En 2017, le linguiste Alain Rey, rédacteur en chef des publications des Dictionnaires Le Robert jusqu'à sa mort en 2020, considérait ce pronom comme une « invention bizarroïde » dont l'inclusion forcée serait « vouée à l’échec »[30]. Ce pronom entre pourtant en dans l'édition en ligne du dictionnaire Le Robert « pour évoquer une personne quel que soit son genre » ; il y est qualifié de « rare » et le pluriel iels et la forme alternative ielle (au pluriel ielles) sont aussi mentionnés[31],[32],[33]. Cet ajout, applaudi par les communautés LGBTQIA+[34],[35],[36],[37], suscite néanmoins une controverse[38],[39],[40] portée par des conservateurs et antiféministes[41]qui porte en réalité sur ce que ces groupes appellent l' « idéologie woke »[42],[43],[44],[45],[40],[28],[46],[47]. L'Office québécois de la langue française n'en recommande pas l'usage[13]. Selon Nadine Vincent, membre du comité de rédaction du dictionnaire Usito, ce pronom n'est pas encore « prêt à [y] rentrer » [29]. Pour le Nouvel Observateur, qui se fonde sur les écrits de Jacques Derrida selon lequel « la déconstruction, entre autres mouvements, se doit de renverser, d’inverser les hiérarchies », le mot « iel » qui commence par « i », masculin, qui précède le « e » initial de « elle », place le féminin au deuxième rang[48].

Ille

Le pronom ille — variation du pronom masculin employé en ancien et moyen français pour désigner des femmes[49],[50] — est réactivé par Hélène Cixous (Partie (1974)[51], Le Rire de la Méduse (1975)[50], Le sexe ou la tête (1976)[52]. Selon Télérama, Thierry Hoquet l'a créé en 2011 (Cyborg Philosophie)[53]. Il est utilisé notamment par Florence Ashley[54].

Al

Le pronom neutre al est une réactivation proposée par Alpheratz avec le « système al » (accords neutres « an, aine, aire, al, x, z »)[55],[50]. Ce pronom — une variation dialectale du neutre el — est présent en ancien et moyen français à l'Ouest, attesté dans une moindre mesure à l'Est, au Nord et au Sud-Ouest[49],[50]; réapparait dans le parler parisien au XIXe siècle[50],[49] et pouvait être un pronom indéfini signifiant « autre », une locution pronominale indéfinie signifiant « autre chose », un pronom personnel sujet remplaçant il ou elle[50].

Accords

Les accords associés dépendent des personnes : accords féminins, accords masculins ou double flexion abrégée[56] pour laquelle n'existe pas de consensus[57] (ex: « iel est content·e », « ille est content'e », « aël est content-e »), ou bien encore accords alternés[17]. Il existe des suffixes de neutre tels que « x » ou « æ »[50],[18],[17] ainsi qu'un système d'accords neutres — « an, aine, aire, al, x, z » — le « système al » d'Alpheratz[58],[17],[55],[50]. D’autres personnes préfèrent être genrées au masculin ou au féminin, avec un pronom de leur choix[54].

Notes et références

  1. Christiane Marchello-Nizia, « Le neutre et l'impersonnel », LINX, vol. 21, no 1,‎ , p. 173–179 (DOI 10.3406/linx.1989.1139, lire en ligne, consulté le )
  2. Jacques Allières, La formation de la langue française:, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », (ISBN 978-2-13-041478-0, lire en ligne)
  3. Gaston Paris, « Le pronom neutre de la 3e personne en français », Romania, vol. 23, no 90,‎ , p. 161–176 (DOI 10.3406/roma.1894.5817, lire en ligne, consulté le )
  4. (en) Y Gavriel Ansara et Peter Hegarty, « Methodologies of misgendering: Recommendations for reducing cisgenderism in psychological research », Feminism & Psychology, vol. 24, no 2,‎ , p. 259–270 (ISSN 0959-3535, DOI 10.1177/0959353514526217, lire en ligne, consulté le )
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  6. Stephen T. Russell, Amanda M. Pollitt, Gu Li et Arnold H. Grossman, « Chosen Name Use Is Linked to Reduced Depressive Symptoms, Suicidal Ideation, and Suicidal Behavior Among Transgender Youth », Journal of Adolescent Health, vol. 63, no 4,‎ , p. 503–505 (ISSN 1054-139X, PMID 29609917, PMCID PMC6165713, DOI 10.1016/j.jadohealth.2018.02.003, lire en ligne, consulté le )
  7. Stanley R. Vance, « The Importance of Getting the Name Right for Transgender and Other Gender Expansive Youth », Journal of Adolescent Health, vol. 63, no 4,‎ , p. 379–380 (ISSN 1054-139X, DOI 10.1016/j.jadohealth.2018.07.022, lire en ligne, consulté le )
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Voir aussi

Articles connexes