Projet Artichoke

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Sceau de la Central Intelligence Agency

Le projet ARTICHOKE était un projet secret de la CIA sur les techniques d'interrogatoire et de contrôle de l'esprit. Il est l'héritier du projet BLUEBIRD, qui avait abouti, entre autres, à des expérimentations humaines du LSD[1],[2]. Ce projet est mis en place le [3] avant d'être incorporé au projet MK-ULTRA lorsque celui-ci débute le 13 avril 1953, en tant que sous-projet[3],[4].

L'existence du programme est révélée dans les années 1970 suite aux enquêtes lancées par le président Gerald Ford et le Sénat des États-Unis. Bien que les archives des projets de la CIA sur les moyens d'influencer le comportement aient été détruites en 1973, plusieurs documents et rapports classifiés ont été retrouvés par la suite[5],[6].

Contexte[modifier | modifier le code]

ARTICHOKE s'inscrit dans la lignée des recherches sur le contrôle de l'esprit entreprises par les responsables de l'Office of Strategic Service au début des années 1940 et poursuivies par la marine des États-Unis à travers le projet CHATTER[1],[2]. Le projet regroupe les efforts coordonnés de l'armée des États-Unis et des services secrets pour contrer les avancées réalisées par l'URSS et la Chine dans ce domaine. Lors de la guerre de Corée, les officiers américains du renseignement militaire se sont heurtés au lavage de cerveau systématique de leurs soldats faits prisonniers, ce qui intensifia les recherches en matière de contrôle de l'esprit et l'élaboration de techniques d'interrogatoire plus poussées[7],[8].

Activités[modifier | modifier le code]

Les activités du projet ARTICHOKE se sont distinguées de celles du projet BLUEBIRD par un usage plus offensif des psychotropes. La direction de la partie scientifique est confiée au Dr Sidney Gottlieb, recruté par Allen Dulles en 1951 pour intégrer la section chimie des services techniques de la CIA (TSS)[9],[10]. Le centre des recherches et des données opérationnelles du projet est situé à Fort Detrick, Maryland, même si de nombreux sites sur le territoire des États-Unis et à l'étranger abritent les expérimentations[11]. Le dispositif est placé sous la supervision du colonel Sheffield Edwards et du Bureau Inspection et Sécurité (I&SO), dirigé par Paul F. Gaynor[7],[8].

De 1951 à 1953 : avant le projet MK-ULTRA[modifier | modifier le code]

Lors des expérimentations qui ont lieu dans le cadre du projet, entre 1951 et 1953, plusieurs procédures sont testées : l'induction de la dépendance aux opiacés puis le sevrage forcé, le recours à l'hypnose et à différentes combinaisons de drogues pouvant induire une amnésie ou d'autres états seconds exploitables. En parallèle des techniques d'hypnose de plus en plus complexes, des produits comme le LSD, la mescaline, l'héroïne, l'amphétamine et la cocaïne sont expérimentés[1],[12]. Les propriétés d'un champignon hallucinogène en particulier, à partir duquel est synthétisée la psilocybine, intéressent fortement les chimistes du TSS. Ils sont influencés par les travaux de R.Gordon Wasson, banquier new-yorkais et mycologue amateur dont le recrutement est proposé en 1951[13]. Des agents sont envoyés dans différentes régions du monde pour analyser et recueillir toute plante présentant un profil intéressant[1],[14].

Outre l'utilisation d'agents chimiques, la lobotomie et les électrochocs sont envisagés. Une note du 15 février 1952 propose de consacrer 200 000 dollars au développement de « techniques neurochirurgicales » et à l'étude des effets des chocs électriques, dans le but d'obtenir des informations pertinentes[8],[15],[16]. Le rapport de la commission Church sur les activités clandestines de la CIA précise que d'autres études encore ont exploré les effets des radiations[7]. Dans la continuité de BLUEBIRD, les équipes d'interrogatoire envoyées à l'étranger sont composées de trois personnes, dont un psychiatre et un spécialiste en hypnose et maniement du polygraphe. Les sujets sont des prisonniers, des agents étrangers ou soupçonnés de collusion avec l'ennemi, qui sont interrogés dans des sites secrets. En 1952, au moins quatre équipes étaient déployées en Allemagne, en France, au Japon et en Corée du Sud[17].

De 1953 à 1973 : sous-projet de MK-ULTRA[modifier | modifier le code]

Redéfinition des objectifs[modifier | modifier le code]

Les objectifs opérationnels du projet évoluent avec les avancées mises en évidence par les données obtenues durant les expérimentations. Faire parler un sujet et lui ôter toute capacité de contrôle de sa volonté devient un objectif parmi tant d’autres. Réussir à provoquer chez une cible l’amnésie, la folie, la paralysie ou la dépendance permet d'envisager de nouvelles finalités. Lors d'une réunion, le 9 juillet 1953, le colonel Edwards décrit les principaux objectifs liés au projet ARTICHOKE, parmi lesquels[18] :

  • Perfectionner les techniques utilisant les drogues existantes, l'hypnose et d'autres éléments pour obtenir des informations des individus, qu'ils soient consentants ou non ;
  • Fournir des équipes de terrain pour tester, expérimenter et affiner les techniques utilisant les matériaux actuels et les nouveaux matériaux recommandés pour l'extraction d'informations sur les agents ennemis dans des conditions de terrain ;
  • En coordination avec le TSS et le personnel médical, organiser la recherche et l'expérimentation au sein des installations de ces deux composantes pour le développement de moyens permettant de contrôle des activités et des capacités mentales des individus, qu'ils soient consentants ou non ;
  • Explorer les moyens, par l'endoctrinement et la formation, d'empêcher l'ennemi de prendre le contrôle des activités et des capacités mentales du personnel de l'Agence.

Au-delà des objectifs, c'est l'ensemble du projet qui est redessiné à cette occasion. Il a été précisé « qu'en raison de l'expansion du travail effectué dans tous les domaines du programme ARTICHOKE, de l'augmentation constante du nombre de contacts et de consultants et de la possibilité imminente d'entreprendre des travaux expérimentaux aux États-Unis et à l'étranger, il serait bon de redéfinir les intérêts et les activités spécifiques de tous ceux qui travaillent sur le projet ARTICHOKE »[18]. La redéfinition des paramètres du projet à l'été 1951 est la conséquence de la création du projet MK-ULTRA quelques mois plus tôt, le 13 avril 1953[3],[4].

Programmation d'un assassin[modifier | modifier le code]

Dans une note du 22 janvier 1954, une nouvelle ligne directrice du programme est donnée[19] :

« Il a été proposé qu'un individu de d'origine (censurée), âgé d'environ 35 ans, bien éduqué, maîtrisant l'anglais et bien établi socialement et politiquement dans le gouvernement (censuré) soit amené sous ARTICHOKE à accomplir un acte, involontairement, de tentative d'assassinat contre un éminent politicien (nationalité censurée) ou, si nécessaire, contre un fonctionnaire américain. »
— Extrait traduit d'une note du projet ARTICHOKE datée du 22 janvier 1954

Selon ce document déclassifié, la programmation de l'esprit d'un individu afin qu'il commette un meurtre a été étudiée par les officiers du projet. La faisabilité d'une telle opération fut analysée par une équipe, qui conclut à l'existence de plusieurs failles opérationnelles. La question de l'élimination du sujet une fois l'expérimentation menée à son terme apparaît comme ayant été une préoccupation majeure[19],[20].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a b c et d (en) Martin A. Lee, Bruce Shlain, Acid Dreams : The CIA, The Sixties, and Beyond, Grove Press, , 268 p. (ISBN 0-802-13062-3)
  2. a et b (en) Alfred W. McCoy, A Question of Torture, , p. 27-28
  3. a b et c (en) Jan Goldman, The Central Intelligence Agency : An Encyclopedia of Covert Ops, Intelligence Gathering, and Spies, ABC-CLIO, , 911 p. (ISBN 1610690915), p. 26
  4. a et b (en) Book I : Foreign and Military Intelligence, United States Senate Select Committee to Study Governmental Operations with Respect to Intelligence Activities, , 659 p. (lire en ligne), p. 390.
  5. (en) Nicholas M. Horrock, « C.I.A. Data Show 14‐Year Project On Controlling Human Behavior », The New York Times,‎ (lire en ligne)
  6. (en) Bill Richards, John Jacobs, « CIA Conducted Mine-Control Tests Up to '72, New Data Show », The Washington Post,‎ (lire en ligne)
  7. a b et c (en) United State Senate, Ninety-Fifth Congress, First Session, Project MKUltra, The CIA's Program of Research in Behavioral Modification : Joint Hearing before the Select Committee on Intelligence and the Subcommittee on Health and Scientific Research of Committee on Human Resources, U.S. Government Printing Office, , 178 p. (OCLC 608991132, lire en ligne)
  8. a b et c (en) John D. Marks, The Search for the "Manchurian Candidate", , p. 21-26
  9. Jean-Christophe Piot, « Sidney Gottlieb, chimiste empoisonneur, mandaté par la CIA pour manipuler les cerveaux », Ouest-France,‎ (lire en ligne Accès limité)
  10. Stephen Kinzer, « The Secret History of Fort Detrick, the CIA’s Base for Mind Control Experiments », Politico Magazine,‎ (lire en ligne)
  11. (en) Jo Thomas, « Extent of University Work for C.I.A. Is Hard to Pin Down », The New York Times,‎ (lire en ligne)
  12. (en) John D. Marks, The Search for the "Manchurian Candidate", , p. 27-33
  13. (en) « Note du Psychological Strategy Board de la CIA - 7 mai 1951 », CIA-RDP80-01446R000100140040-8 [PDF], sur cia.gov, déclassifiée le 24 septembre 1998
  14. (en) John D. Marks, The Search for the "Manchurian Candidate", , p. 80-88
  15. (en) « Rapport sur le matériel BLUEBIRD/ARTICHOKE », CIA-RDP81-00261R000300050005-3 [PDF], sur cia.gov, déclassifié le 1er mai 2002
  16. (en) Bill Richards, « CIA Project Eyed Lobotomy, Electric. Shock Techniques », The Washington Post,‎ (lire en ligne [PDF])
  17. (en) Hank P. Albarelli Jr., A Terrible Mistake : The Murder of Frank Olson and the CIA's Secret Cold War, Trine Day LLC, , 912 p. (ISBN 978-09777953-7-6), p. 415
  18. a et b (en) « Note du projet ARTICHOKE - 16 juillet 1953 », CIA-RDP83-01042R000800010010-3 [PDF], sur cia.gov, déclassifiée le 27 août 2003
  19. a et b (en) « Note du projet ARTICHOKE - 22 janvier 1954 », DOC_0000140399 [PDF], sur cia.gov, déclassifiée le 1er septembre 1999
  20. (en) Nicolas M. Horrock, « C.I.A. Documents Tell of 1954 Project to Create Involuntary Assassins », The New York Times,‎ (lire en ligne)

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) John D. Marks, The Search for the Manchurian Candidate, Times Books, , 162 p. (ISBN 0-8129-0773-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • (en) Martin A. Lee, Bruce Shlain, Acid Dreams : The Complete Social History of LSD: The CIA, The Sixties, and Beyond, Grove Press, , 268 p. (ISBN 0-802-13062-3). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • (en) Alfred W. McCoy, A Question of Torture : CIA Interrogation, from the Cold War to the War on Terror, Metropolitan Books, , 290 p. (ISBN 0805080414). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]