Prison de Saidnaya

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Prison de Saidnaya
Localisation
Pays Drapeau de la Syrie Syrie
Région Gouvernorat de Rif Dimachq
Ville Saidnaya
Coordonnées 33° 39′ 54″ nord, 36° 19′ 43″ est

Géolocalisation sur la carte : Syrie

(Voir situation sur carte : Syrie)
Prison de Saidnaya
Installations
Capacité 5 000 à 20 000[1]
Fonctionnement
Date d'ouverture 1987

La prison de Saidnaya est un lieu de détention situé à Saidnaya, à 30 kilomètres au nord de Damas, en Syrie[2]. Au cours de la guerre civile syrienne, des milliers d'opposants au régime syrien y trouvent la mort, sous la torture ou exécutés par pendaison[3].

Les lieux[modifier | modifier le code]

La prison est située à Saidnaya, à 30 kilomètres au nord de Damas, en Syrie[2]. Construite en 1987[1], elle est divisée en deux bâtiments ; dans le premier, blanc et en forme de L, se trouvent les soldats détenus pour manque de loyauté envers le régime ; le second, rouge et en forme d'étoile à trois branches, est réservé pour les civils opposants au régime[4],[5]. La prison est prévue pour détenir 5 000 personnes, mais au cours de la guerre civile syrienne, jusqu'à 10 000 à 20 000 personnes peuvent y être détenues en même temps[1],[6].

Libération de leaders islamistes[modifier | modifier le code]

Au début de la révolution syrienne, le , 260 islamistes emprisonnés à Saidnaya sont relâchés par le régime syrien[7],[8],[9]. Plusieurs centaines d'autres suivent au cours de l'été après une amnistie présidentielle prononcée le [7]. Ces derniers fondent ou rejoignent alors des groupes rebelles ou djihadistes, parmi eux figurent notamment Zahran Allouche, chef fondateur de Jaysh al-Islam[10],[11] ; Hassan Aboud, chef fondateur d'Ahrar al-Cham[11] ; Ahmed Abou Issa, chef fondateur de Suqour al-Cham[11] ; Abou Yahia al-Hamawi, chef d'Ahrar al-Cham[12] ; Abou Jaber, chef d'Ahrar al-Cham puis de Hayat Tahrir al-Cham[13], ou encore Abou Lôqman, qui devient le chef de l'Amniyat, les services de renseignements de l'État islamique[14]. L'objectif du régime syrien est alors de « djihadiser » la rébellion syrienne[7],[11]. Selon le chercheur Charles Lister : « Cela aurait pu constituer une tentative d’apaiser le sentiment antigouvernemental grandissant aux quatre coins du pays, mais il s’agissait davantage d’une manière douteuse de manipuler ses adversaires, en relâchant dans la nature ceux qu’il pourrait qualifier de terroristes dans les rangs des opposants au régime »[7].

Tortures et conditions de détention[modifier | modifier le code]

Si la torture est pratiquée dans de nombreuses prisons du régime syrien, celle de Saidnaya est considérée comme la pire de toutes[15],[3],[16]. Selon Amnesty International : « Des victimes de Saidnaya ont livré des témoignages effrayants quant à la vie à l'intérieur de la prison. Ils évoquent un monde soigneusement pensé pour humilier, dégrader, rendre malade, affamer et au final tuer ceux qui s'y trouvent enfermés »[3]. Dés leur arrivée à Saidnaya, avant même d'être enfermés, les prisonniers sont battus par les gardiens à coups de barres de fer, de plastique ou de câbles électrique au cours d'une « fête de bienvenue »[1],[16],[17].

Après leur arrivée à Saidnaya, les détenus passent leurs premiers mois dans des cellules d'isolement, situées dans les sous-sols et larges de 80 cm sur 1,70 mètres, 1,80 mètres sur deux mètres ou encore deux mètres sur 2,5 mètres[1],[18],[17]. La prison en compte 48[1]. Elles sont le plus souvent plongées dans l'obscurité, la lumière du jour n'y filtre que quelques heures par jours à travers des trous étroits[1]. Souvent jusqu'à une quinzaine de personnes y sont enfermées en même temps[1]. L'hiver, les prisonniers sont laissés sans couverture en dépit du froid[16],[17]. Après plusieurs mois dans ces cellules souterraines, les détenus sont ensuite transférés vers des cellules en surface[17]. Ces dernières sont plus grandes — environ 25 mètres carrés — mais les prisonniers s'y entassent par dizaines, les salles n'ont pas de fenêtres, mis à part un judas grillagé donnant sur le couloir, et les détenus sont maintenus dans l'obscurité la majeure partie du temps[18],[17].

Les prisonniers sont regroupés à plusieurs dans les cellules[1]. Ils ont interdiction de parler, de faire du bruit ou de regarder les gardiens[3]. La nourriture, quand elle est distribuée, est souvent répandue à même le sol dans les cellules[3]. Les tortures, les passages à tabac, la faim, la soif et les maladies tuent quotidiennement[19]. Chaque matin, vers 9 heures, des cadavres sont ramassés dans les cellules par les gardiens[3].

Selon Amnesty, les actes de tortures sont « généralisés et systématiques contre tous les civils soupçonnés d'être contre le régime »[16]. Parmi les violences régulières figurent des décharges électriques, des brûlures à l'eau bouillante, l'arrachage des ongles des pieds ou des mains et les viols[16],[14]. Souvent, des détenus sont violés avec des matraques par des gardiens ou sont contraints de violer d'autres détenus[3],[20],[16].

Le , l'OSDH affirme qu'au moins 60 000 personnes sont mortes sous la torture ou en raison des mauvais traitements selon des renseignements obtenus auprès de sources du régime. Ce nombre concerne l'ensemble des lieux de détention du régime syrien, mais le plus grand nombre de décès a été répertorié dans la prison de Seidnaya, près de Damas et dans les centres de détention des services de renseignements de l'armée de l'air et de la sécurité de l'État. À cette date, l'OSDH affirme avoir établi une liste des noms de 14 456 morts, dont 110 enfants, et indique qu'environ 500 000 personnes sont passées par les prisons du régime depuis le début du soulèvement en 2011[21].

Selon un bilan de la Human Rights Data Analysis Group (HRDAG), repris par Amnesty International, au moins 17 723 personnes sont mortes dans les centres de détention du régime syrien entre mars 2011 et décembre 2015. Mais le bilan réel est estimé comme étant très probablement bien plus élevé. Selon Amnesty International, environ 300 personnes meurent chaque mois dans les prisons syriennes[15],[16].

Pendaisons[modifier | modifier le code]

Dans un nouveau rapport publié le 7 février 2017, Amnesty International estime qu'environ 5 000 à 13 000 opposants au régime syrien ont été pendus dans la prison de Seidnaya entre septembre 2011 et décembre 2015[3]. Mais l'auteure du rapport, Nicolette Waldman, déclare : « il n'y a aucune raison de penser que les pendaisons se sont arrêtées. Nous pensons que ces exécutions se poursuivent encore aujourd'hui et que des milliers de personnes ont été tuées »[5].

Les pendaisons se déroulent une à deux fois par semaine, le plus souvent le lundi et le mercredi, au milieu de la nuit[3]. En début d'après-midi, les geôliers appellent ceux dont les noms figurent sur leur liste[2]. Ils leur font d'abord croire qu'ils vont être transférés dans une prison civile, à Adra ou Alep, où les conditions de détention sont beaucoup plus acceptables, mais au lieu de cela ils sont conduits dans une cellule d'une quinzaine de mètres carrés, située au sous-sol de la prison[3],[2],[6]. Les détenus y restent jusqu'au milieu de la nuit ou au matin et sont entretemps passés à tabac par les gardiens[2],[3],[19]. Les prisonniers sont ensuite emmenés dans un autre bâtiment de Seidnaya[3],[2]. Les détenus sont d'abord présentés à un « tribunal militaire opérationnel »[3]. La procédure est très sommaire, elle ne dure qu'une ou deux minutes, les détenus ont les yeux bandés, ils n'ont pas droit à un avocat et le tribunal s'appuie sur des « aveux » extorqués sous la torture[3]. Les condamnés à mort ne sont pas informés de la sentence, ils ne l'apprennent que quelques minutes avant leurs exécutions[3]. Ces derniers signent leur avis de décès avec leur empreinte digitale, on leur demande d'exprimer leurs derniers souhaits, puis ils sont exécutés dans les minutes qui suivent[2],[19]. Selon le rapport d'Amnesty International : « Pendant tout le processus, les victimes gardent les yeux bandés. Elles ne savent pas quand ni comment elles vont mourir, jusqu'à ce que la corde leur soit passée autour du cou »[3]. La salle d'exécution, située au sous-sol du « bâtiment blanc »[5], a été agrandie en juin 2012 et est divisée en deux pièces, jusqu'à dix personnes peuvent être pendues en même temps dans l'une des pièces, vingt dans l'autre[2]. Les condamnés sont exécutés par groupes de 20 à 50, ils sont amenés sur une plateforme surélevée à un mètre du sol[3],[2]. Dans la première pièce, l'exécution se fait à l'aide d'une trappe ; dans la seconde, les condamnés sont poussés dans le vide par un gardien[2]. Selon un ancien juge interrogé par Amnesty International et ayant assisté aux pendaisons : « Ils les laissent [se balancer] là pendant 10 à 15 minutes. Certains ne meurent pas parce qu'ils sont légers. Surtout les jeunes, car leur poids ne suffit pas pour les tuer. Des assistants les détachent alors et leur brisent la nuque »[3] ou bien « des assistants de l’officier en charge tirent alors leurs corps vers le bas pour leur casser le cou »[2]. Les corps sont ensuite envoyés à l'hôpital militaire de Tishreen, à Damas[2]. Après avoir été répertoriés, ils sont placés dans des cercueils en bois, ou bien simplement enveloppés dans des sacs en plastique ou encore laissés tels quels[2]. Ils sont ensuite enterrés discrètement dans des fosses communes sur des terrains appartenant à l'armée[3],[2]. Selon des témoignages recueillis par Amnesty International, parmi les lieux d'inhumation figureraient le village de Najha, entre Damas et Soueïda, et la petite ville de Qatana[2]. Le , les États-Unis affirment qu'un crématorium a été construit à Saidnaya pour brûler les corps des détenus[22],[23].

Selon Amnesty International : « Les peines de mort doivent être approuvées soit par le Grand Mufti de Syrie, soit par le ministre de la Défense ou le Chef d’état-major de l’armée. Tous agissent au nom du président Bachar el-Assad »[24]. Nicolette Waldman déclare : « La sentence est approuvée par le ministre de la Défense, dont la signature est mandatée par le président Assad. Il est impossible que les hauts responsables et les hauts gradés du régime ne soient pas au courant. Il s’agit d’une politique d’extermination »[5].

Direction de la prison[modifier | modifier le code]

Le directeur de la prison, le brigadier-général Mahmoud Maatouk, est assassiné par des hommes armés en janvier 2018[25],[26],[27].

Réactions internationales[modifier | modifier le code]

Le , les enquêteurs du Conseil des droits de l'homme des Nations unies affirment que ces exactions sont le résultat d'une « politique d'État » et accusent le régime syrien de mener une « extermination » des détenus. Le chef de la commission, Paulo Pinheiro, déclare : « Le caractère massif des morts de détenus suggère que le gouvernement syrien est responsable d’actes qui relèvent de l’extermination et sont assimilables à un crime contre l’humanité »[28].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f g h et i Saydnaya prison: Syria's 'human slaughterhouse', AFP, 7 février 2017.
  2. a b c d e f g h i j k l m n et o Luc Mathieu, La prison de Saidnaya, centre d'extermination du régime syrien, Libération, 7 février 2017.
  3. a b c d e f g h i j k l m n o p q r et s Syrie : l'horrible prison de Saidnaya, Amnesty International, 7 février 2017.
  4. Syrie : Amnesty dénonce les crimes de masse commis dans une prison du régime, Le Figaro, 7 février 2017.
  5. a b c et d Syrie. Pendaisons de masse à la prison de Saidnaya, Courrier international, The Guardian, 7 février 2017.
  6. a et b Nicolas Falez, Syrie: Amnesty International dénonce un «abattoir humain», RFI, 7 février 2017.
  7. a b c et d Léo Roynette, Dès 2011, Bachar el-Assad a attisé le djihad en Syrie, Slate, 18 mars 2016.
  8. Hala Kodmani, La prison syrienne de Saidnaya, berceau de jihadistes, Libération, 18 août 2016.
  9. Omar Ouahmane, Syrie : un opposant à Damas raconte la libération des djihadistes, France info, 6 janvier 2015.
  10. Benjamin Barthe, Le chef rebelle salafiste Zahran Allouche a été tué en Syrie, Le Monde, 28 décembre 2015.
  11. a b c et d Ignace Leverrier, Syrie. Les vrais ennemis de Bachar al-Assad, pas les « amis de Sadnaya », mais les révolutionnaires et les démocrates, Un œil sur la Syrie, 19 octobre 2013.
  12. Aron Lund, Abu Yahia al-Hamawi, Ahrar al-Sham’s New Leader, Syrian Comment, 12 septembre 2015.
  13. Luc Mathieu, «Je pourrais commettre un attentat en France», Libération, 12 octobre 2014.
  14. a et b Anne Bernas, Dans l'horreur des prisons syriennes, RFI, 18 août 2016.
  15. a et b L’enfer des prisons syriennes, Amnesty International, 18 août 2016.
  16. a b c d e f et g Brûlures, viols, électrocutions : Amnesty dénonce la cruauté du régime syrien dans les prisons, France 24 avec AFP, 18 août 2016.
  17. a b c d et e Syrie: les horreurs de la prison de Saidnaya, L'Express, 18 août 2016.
  18. a et b Syrie : tortures et supplices dans le bagne de Bachar, L'Obs, 10 novembre 2013.
  19. a b et c Prison de Saidnaya : ils témoignent, Amnesty International, 7 février 2017
  20. Près de 13 000 détenus ont été tués dans une prison syrienne en cinq ans, selon Amnesty, Le Monde avec AFP et AP, 7 février 2017.
  21. Syrie: au moins 60.000 morts dans les prisons du régime, AFP, 21 mai 2016.
  22. Selon les États-Unis, la Syrie cache des "meurtres de masse" avec un crématorium, L'Express avec AFP, 15 mai 2017.
  23. Gilles Paris, Washington accuse Assad d’avoir brûlé les corps de prisonniers pour cacher des exécutions de masse, Le Monde, 15 mai 2017.
  24. Olivier Liffran, Syrie : l’enfer de la prison gouvernementale de Saidnaya raconté par Amnesty International, Jeune Afrique, 7 février 2017.
  25. The death of the slaughterer of Saidnaya Prison, between joy, satisfaction and ambiguity about details of his death, OSDH, 15 janvier 2018.
  26. Catherine Gouëset, Prisons syriennes: les registres de la mort, L'Express, 1er août 2018.
  27. Catherine Gouëset, Prisons syriennes: les registres de la mort, L'Express, 1er août 2018.
  28. Syrie: les enquêteurs de l’ONU accusent Damas d'«extermination» de détenus, AFP, 8 février 2016.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Témoignages[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Garance Le Caisne, Opération César : Au cœur de la machine de mort syrienne, Stock, , 224 p. (ISBN 978-2234079847).