Présence réelle

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La présence réelle est une doctrine de la théologie chrétienne selon laquelle Jésus-Christ est substantiellement présent dans l'eucharistie sous les apparences du pain et du vin après la consécration des offrandes pendant la messe. Ce principe signifie que la présence du Christ n'est pas simplement symbolique ou métaphorique.

Ce concept est lié à la doctrine catholique de la transsubstantiation, à celle, luthérienne, de la consubstantiation, ou encore à celle, calviniste, de la présence spirituelle, mais il ne se confond avec aucune d'entre elles. Différentes notions entrent en jeu et, depuis le XVIe siècle, ont contribué à creuser un écart entre le catholicisme et le protestantisme mais aussi, au sein de celui-ci, entre les principaux courants de la Réforme.

La fin du XXe siècle a cependant vu ces divergences se relativiser, à défaut de disparaître, en particulier à la suite de la réflexion sur l'eucharistie menée par le concile Vatican II et prolongée par de nombreux théologiens et philosophes catholiques. Ceux-ci soulignent que les fractures du XVIe siècle sont dues avant tout aux catégories conceptuelles de cette époque.

Interprétations[modifier | modifier le code]

La doctrine de la présence réelle donne lieu à diverses interprétations parmi les confessions qui l’acceptent, dont l’Église catholique, l’Église orthodoxe, le luthéranisme, l’anglicanisme et le méthodisme. Ces différences correspondent à des divergences quant au sens des paroles par lesquelles Jésus-Christ institue l’eucharistie au cours de la Cène.

Ces paroles, citées dans les évangiles selon Marc (Mc 14 :22-24) et selon Matthieu (Mt 26 :26-28), affirment « ceci est mon corps » et « ceci est mon sang » à propos du pain et du vin. Elles peuvent être prises au sens sens littéral ou, au contraire, au sens figuré. Dans cette seconde acception, la doctrine de la présence réelle est rejetée ; tel est le cas, notamment, de la Réforme radicale et du sacramentarisme.

Histoire du dogme[modifier | modifier le code]

Tradition patristique[modifier | modifier le code]

Le dogme de la présence réelle est développé par plusieurs Pères de l’Église, dont Ignace d'Antioche, Justin de Naplouse, Jean Chrysostome et Ambroise de Milan.

Réalisme eucharistique[modifier | modifier le code]

La nature de la présence réelle fait débat au long du Moyen Âge. L'approche « physiciste » considère que le corps du Christ est matériellement présent dans l'eucharistie, mais d'une manière voilée : telle est au IXe siècle la conception formulée par Paschase Radbert[1], moine bénédictin et auteur du premier traité de théologie eucharistique, le De corpore et sanguine Domini.

Cette optique, connue sous le nom de « réalisme eucharistique », demeure prédominante dans le christianisme, y compris lorsque Bérenger de Tours, au XIe siècle, voit le pain et le vin consacrés comme de simples « signes »[1]. Cette négation de la présence réelle lui vaut une controverse avec Adelman, Abbon de Fleury et Lanfranc ainsi qu'une condamnation pour hérésie, après quoi, contraint de se rétracter, il déclare que le pain et le vin consacrés sont véritablement le corps et le sang de Jésus-Christ[1].

Thomisme[modifier | modifier le code]

Au XIIe siècle apparaît le terme de « transsubstantiation » mais il faut attendre Thomas d'Aquin, un siècle plus tard, pour qu'en soit précisée la teneur[1]. La transsubstantiation, que Thomas d'Aquin nomme également « conversion substantielle », se réfère au concept philosophique de « substance » : la « réalité intelligible d'un être » au sens métaphysique, autrement dit non discernable par les sens[1].

Quand sont prononcées les paroles du sacrement, ce qui est transformé est la substance du pain et du vin, qui devient la substance du corps et du sang du Christ. Pour Thomas d'Aquin, ce corps et ce sang sont présents dans l'eucharistie « selon le mode de la substance », c'est-à-dire selon un mode d'être qui « n'est perceptible ni pour le sens, ni pour l'imagination » car « la substance, en tant que telle, n'est pas visible pour l'œil corporel »[1]. Ne sont visibles que le pain et le vin consacrés, simples apparences que l'on appelle les « espèces »[2].

Redéfinitions[modifier | modifier le code]

Face à des dérives comme la multiplication des « miracles eucharistiques » au Moyen Âge, la Réforme protestante réagit en s'interrogeant sur la présence réelle, réaffirmée par Luther mais récusée par Zwingli et spiritualisée par Calvin[1]. En réponse, le concile de Trente redéfinit la réalité de la présence du Christ « sous l'apparence de ces réalités sensibles » que sont le pain et le vin consacrés[1] et proclame officiellement en 1551 la doctrine de la transsubstantiation[3].

Enjeux théologiques[modifier | modifier le code]

À partir du XVIe siècle et jusqu'au XXIe siècle, la présence du Christ dans l'eucharistie s'envisage de quatre manières différentes à l'intérieur du christianisme : celle de l'Église catholique selon les termes du concile de Trente, et celles de la Réforme protestante, elle-même subdivisée entre les disciples de Luther, Zwingli et Calvin[2]. Pour sa part, l'Église orthodoxe a développé une conception analogue à celle du catholicisme.

Catholicisme[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Catéchisme du concile de Trente.

La définition catholique de la présence réelle s'articule autour d'un axe double : la transsubstantiation et le sacrifice[2].

De par la consécration lors de la messe, la substance du pain se transforme en substance du corps du Christ, et la substance du vin en la substance de son sang. Ce changement est total et définitif. Il porte sur « toute la substance » du pain et du vin selon la formulation du concile de Trente[2] et constitue un mystère de la foi. Ainsi Paul VI souligne-t-il dans l'encyclique Mysterium fidei qu'« il n'est pas permis de traiter du mystère de la transsubstantiation sans allusion à la prodigieuse conversion de toute la substance du pain au corps du Christ et de toute la substance du vin au sang du Seigneur - conversion dont parle le concile de Trente - et d'en rester simplement à ce qu'on nomme transsignification et transfinalisation », s'opposant en cela aux thèses de Schillebeeckx.

Après la consécration, le pain et le vin ne sont plus que des apparences, des « espèces ». L'hostie et le vin sont devenus, substantiellement, le corps et le sang du Christ, dont la mort volontaire sur la croix est alors réitérée par le sacrement de l'eucharistie[2].

La présence réelle ne se limite pas à un aspect « local » lié au pain et au vin : s'il y a eu consécration, c'est parce que Jésus-Christ s'est sacrifié pour sauver le genre humain[1]. Le Christ est donc présent dans l'âme de celui qui le reçoit et la communion implique la « présence spirituelle » que décrit Yves de Montcheuil : « La présence véritable ne se trouve que là où se trouve un esprit. Toute présence est spirituelle… Si donc la présence eucharistique du Christ devait être comprise comme une relation directe ou indirecte avec un lieu, elle serait inférieure à la présence du Christ dans l'âme qui pense à lui et l'aime[1]. »

Orthodoxie[modifier | modifier le code]

Après plusieurs décennies de débats autour de Cyrille Loukaris, l'Église orthodoxe adopte la définition du concile de Trente lors du synode de Jérusalem (1672), sous l'influence de Dosithée II de Jérusalem.

Luthéranisme[modifier | modifier le code]

La présentation de la Confession d'Augsbourg à Charles Quint.
Article détaillé : Confession d'Augsbourg.

Pour le luthéranisme, le pain et le vin consacrés restent substantiellement du pain et du vin mais, en même temps, deviennent substantiellement le corps et le sang du Christ. La présence réelle se manifeste dans ce dédoublement de la substance. On parle alors de consubstantiation, même si Luther n'emploie pas ce mot, ainsi que le rappelle André Gounelle[2].

D'autre part, le sacrement eucharistique est indissociable de la parole qui l'accompagne, comme au moment de son institution, lorsque a retenti la Parole divine[2]. Sur ce point, la divergence entre la doctrine de Luther et celle du catholicisme peut s'énoncer ainsi : « Tandis que Luther indiquait clairement que les paroles de l'institution, indépendantes du ministre du culte, effectuaient le miracle de la consubstantiation, les prêtres étaient le truchement par lequel se produisait le miracle de la transsubstantiation[4]. »

La transformation n'a pas de conséquences définitives comme dans le catholicisme, de sorte que le pain et le vin redeviennent pain et vin une fois la cérémonie terminée. L'usage catholique de la « réserve eucharistique » est étranger au culte luthérien[2].

Le luthéranisme s'écarte également du catholicisme sur la question du lien entre la présence réelle et son aspect sacrificiel. Luther et Mélanchthon établissent en effet une distinction entre « le sacrement, œuvre de Dieu offerte à l'être humain, et le sacrifice, œuvre humaine offerte à Dieu », ce qui les amène à relativiser le caractère sacrificiel de la Cène : si elle représente un sacrifice de louange, de grâces rendues à Dieu, elle n'induit aucune finalité propitiatoire et ne cherche en rien à obtenir la faveur divine[2].

Zwinglisme[modifier | modifier le code]

À la transsubstantiation catholique, à la consubstantation luthérienne, Zwingli oppose une doctrine connue sous le nom de mémorialisme. Tout comme Luther, il rejette l'idée d'un sacrifice inhérent à l'eucharistie, qui est pour lui une action de grâce, un acte joyeux et reconnaissant où le pain et le vin ne portent pas la présence du Christ[2]. Le sacrifice du Christ a eu lieu une fois pour toutes et l'eucharistie n'en est que le mémorial[5].

Toutefois, le pain et le vin signifient cette présence. La parole « ceci est mon corps » est à entendre au sens de « ceci signifie mon corps », tout comme la phrase « je suis la porte » n'est pas à prendre au sens littéral[2]. Zwingli appuie sa démonstration sur divers passages de l'Écriture, en particulier l'Évangile selon Jean (« C’est l’esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rien[6] »)[5].

Après l'Ascension, la présence de Jésus sur terre n'est plus physique, visible, mais spirituelle et invisible : son corps a quitté ce monde et n'y reviendra qu'à la fin des temps, et sa présence ne se perçoit, dans l'optique zwinglienne, que dans l'intériorité de la foi[2].

Calvinisme[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Présence pneumatique.

De manière générale, Calvin attribue aux sacrements (baptême et sainte cène) un rôle d'aide pour soutenir les humains dans la foi malgré leur grande faiblesse[7].

Comme les autres protestants, Calvin ne soutient pas la doctrine de la transsubstantiation, et son affirmation de la transformation "magique" des deux espèces de la communion en véritable chair et en véritable sang du Christ lors de l'eucharistie. Pourtant il affirme, comme les catholiques et les luthériens, l'union réelle et substantielle du croyant avec le Christ lors de l'eucharistie et ne souscrit donc pas à la seule interprétation symbolique tel que Zwingli l'exprime[8]. Pour des croyants, une présence spirituelle n'est pas moins réelle qu'une présence matérielle. Calvin affirme donc la présence réelle de Jésus de manière spirituelle dans l'assemblée lors de la cène : "Si le Christ est présent réellement au milieu de nous, par sa vertu divine, il devient véritablement fondement et substance de la sainte Cène. Et c'est là tout ce qui fait la valeur du repas eucharistique. Si l’Église chrétienne a conservé, comme un trésor, au travers des siècles, la Cène du Seigneur, si celle-ci reste, malgré toutes les déformations dont elle a été l'objet, le centre du culte, c'est qu'elle apporte aux croyants une nourriture efficace et qu'elle est pour eux une raison de vie nouvelle."[8]

Dialogue interconfessionnel[modifier | modifier le code]

Rapprochement œcuménique[modifier | modifier le code]

La communauté de Taizé a tenté de mettre au point des formulations pouvant convenir à l'ensemble des Églises chrétiennes, parlant d'un « mémorial sacrificiel »[9].

Le sacrement et la grâce[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j « La présence réelle dans l'eucharistie ? » par Michel Fédou, sj, La Croix, 2015.
  2. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k et l « L'ecclésiologie dans le protestantisme, chapitre 15 : La Cène » par le pasteur André Gounelle.
  3. « Transsubstantiation », sur le site de la Conférence des évêques de France.
  4. « While Luther had been quite clear that the words of institution themselves, quite autonomous of the minister, effected the miracle of consubstantiation, priests were the medium through which the miracle of transubstantiation occurred. » Lee Palmer Wandel, The Eucharist in the Reformation, Cambridge University Press, 2006, p. 260 (ISBN 9780521856799).
  5. a et b W. P. Stephens, The Theology of Huldrych Zwingli, Oxford, Clarendon Press, 1986 (ISBN 0-19-826677-4), p. 218 sq.
  6. Jn 6:63, traduction de Louis Segond (1910).
  7. Voir l'introduction du livre IV de L'Institution chrétienne, qui est consacré à l'ecclésiologie, avec pour sous-titre : « Des moyens extérieurs ou aides, dont Dieu se sert pour nous convier à Jesus-Christ son fils, et nous retenir en luy », cité par Édouard Pache, La Cène selon Calvin, article de la Revue de théologie et de philosophie, 24e année (1936), cahier 101 [1].
  8. a et b Édouard Pache, La Cène selon Calvin, article de la Revue de théologie et de philosophie, 24e année (1936), cahier 101 [2].
  9. Une seule eucharistie, de Frère Max, de Taizé, édité par Les Presses de Taizé, 1973.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]