Pourquoi la guerre ?

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Pourquoi la guerre ?
Image illustrative de l’article Pourquoi la guerre ?

Auteur Albert Einstein & Sigmund Freud
Version originale
Langue Allemand
Titre Warum Krieg ? Pourquoi la guerre ? Why War ?
Éditeur Institut international de coopération intellectuelle / Société des nations
Lieu de parution Paris
Date de parution 1933

Pourquoi la guerre ? (all : Warum Krieg ?) rassemble un échange épistolaire de 1932, entre Albert Einstein et Sigmund Freud, sur le thème de la guerre, à la demande de la Commission internationale de coopération intellectuelle. Cette correspondance est publiée en 1933, en France, en Allemagne et en Angleterre sous la forme d'un opuscule. Le titre retenu est de Sigmund Freud.

Contexte[modifier | modifier le code]

Il s'agit d'une confrontation du savoir de l’inconscient à cette question de la guerre (« Pourquoi la guerre ? ») qui touche à la mort et à l’agressivité, en sa forme collective. Dans une Europe qui bascule vers l'irrémédiable, Einstein et Freud donnent à penser sur l'origine des guerres et les moyens de les empêcher[1].

Rencontre des deux savants[modifier | modifier le code]

Les deux hommes s'étaient rencontrés en 1926, alors que Freud passait Noël chez son fils Ernst à Berlin. Freud écrit de ce premier entretien : « Il est gai, sûr de lui et agréable [...] Il s’y connaît autant en psychologie que moi en physique, aussi eûmes-nous une conversation très plaisante[2] ». La relation faillit cependant tourner court. Et il fallut l'occasion de cette correspondance officielle, pour que les deux savants échangent. Surtout, Freud prit acte du changement d'Einstein à l'égard de la psychanalyse[2].

Au service de la paix[modifier | modifier le code]

Les correspondances et entretiens de l'Institut international de coopération intellectuelle entendaient mettre le dialogue au service de la paix, dans la perspective d'un nouvel humanisme. En effet, en 1931, la Commission permanente pour la littérature et les arts de la Société des Nations demande à l’Institut international de coopération intellectuelle d’organiser un échange épistolaire entre des intellectuels représentatifs.

Albert Einstein est sollicité, il se tourne alors vers Sigmund Freud comme interlocuteur. En , le secrétaire de l’Institut écrit à Freud afin qu'il participe à cet échange. Le , Einstein envoie, depuis Potsdam, ses thèses à Freud qui répond, depuis Vienne, en septembre[3].

Le titre retenu[modifier | modifier le code]

Le titre « Pourquoi la guerre? » retenu finalement pour la publication de l'échange épistolaire est de Freud[4].

Le , Freud qui avait écrit auparavant au secrétaire général de l'Institut International de Coopération Intellectuelle André Coeuroy « pour récuser le titre Recht und Gewalt (Droit et violence) initialement proposé » lui adressa une lettre où il expliquait qu'il aurait souhaité que « dans cette question de titre, Monsieur Einstein assume la décision », mais en fait, ce dernier était « déjà en route pour l'Amérique ». Freud trouvait l'intitulé « Droit et violence » « tout à fait insuffisant ». Il réclame « que “guerre” figure également dans le titre » et propose : « Qu'en serait-il des deux mots “Warum Krieg?” ? “Pourquoi la guerre?” irait sans aucun doute aussi en français, cela sonne bien et ne manque pas de faire effet. Il faudrait trouver également pour l'anglais quelque chose de tout aussi concis ».
Pour la petite histoire, la notice de présentation du texte de la correspondance Einstein / Freud dans les OCF.P signale en note que : « Les lettres de Freud à André Coeuroy des 16 et 23 décembre 1932 figuraient dans la vente à Paris-Drouot Richelieu, par le ministère de Mes Laurin-Guilloux-Buffetaud-Tailleur, les 10 et 11 décembre 1991[5] ».

1933[modifier | modifier le code]

En 1933, la publication de l'échange voit le jour à Paris puis en Allemagne, deux semaines après l’accès d’Adolf Hitler au poste de chancelier ; elle y fut tout de suite interdite. Le , les nazis organisent des autodafés où les livres inscrits sur une liste noire, notamment les ouvrages de Freud et Einstein, sont brûlés publiquement.

Éditions[modifier | modifier le code]

Première parution[modifier | modifier le code]

  • 1933 : Warum Krieg ?, Paris, Internationales Institut für geistige Zusammenarbeit (Völkerbund)

Traductions françaises[modifier | modifier le code]

  • 1933 : Pourquoi la guerre?, traduit par B. Briod, Paris, Institut International de Coopération Intellectuelle (Société des Nations)
  • 1985 : Pourquoi la guerre?, traduit par J.-G. Delarbre et A. Rauzy, dans S. Freud, Résultats, idées, problèmes, II, Paris, Presses Universitaires de France, p. 203-215 (lettre de Freud seule)
  • 1991 : Lettre d'Albert Einstein à Sigmund Freud, dans A. Einstein, Œuvres choisies, textes choisis et présentés par J. Merleau-Ponty et F. Balibar, Paris, Éditions du Seuil - Éditions du CNRS, tome 5, p. 188-191
  • 2004 : Pourquoi la guerre ?, traducteurs: J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, dans: OCF.P, vol. XIX (1931-1936), p. 309-314, Paris, Puf, 2004 (ISBN 2 13 047055 6)
  • 2005 : Albert Einstein, Sigmund Freud, Pourquoi la guerre ?, traduit par Blaise Briod et Christophe David, Paris, Rivages, 2005 (ISBN 978-2743613648)

Lettre d'Einstein[modifier | modifier le code]

Einstein pose la question: « Y a-t-il un moyen de délivrer l'humanité de la menace de la guerre? ». Il propose de considérer « les relations du droit avec le pouvoir » et postule « une pulsion de haine chez les hommes »[6].

  • Extrait de la lettre d'Einstein:

« L'appétit de pouvoir que manifeste la classe régnante d'un État contrecarre une limitation de ses droits de souveraineté. Cet "appétit politique de puissance" trouve souvent un aliment dans les prétentions dont l'effort économique se manifeste de façon matérielle. Je songe particulièrement ici à ce groupe que l'on trouve au sein de chaque peuple et qui, peu nombreux mais décidé, peu soucieux des expériences et des facteurs sociaux, se compose d'individus pour qui la guerre, la fabrication et le trafic des armes ne représentent rien d'autre qu'une occasion de retirer des avantages particuliers, d'élargir le champ de leur pouvoir personnel »

— Albert Einstein[7]

Réponse de Freud[modifier | modifier le code]

En reprenant certains points de ses Considérations sur la guerre et sur la mort de 1915 et de Malaise dans la culture, Freud répond qu'il préfère envisager les relations « du droit et de la violence »: le droit étant « la force d'une communauté », il ne peut lui-même « s'exercer sans violence ». La Société des nations susceptible de représenter une prévention contre la guerre « demeure impuissante, sinon sur le plan des idées ». Quant à la pulsion de haine évoquée par Albert Einstein, elle rejoint chez Freud sa théorie de la pulsion de mort: « La pulsion de mort devient pulsion de destruction en se tournant, au moyen d'organes spécifiques, vers l'extérieur, contre les objets. L'être vivant préserve pour ainsi dire sa propre vie en détruisant celle d'autrui ». En attendant que les autres hommes « deviennent aussi pacifistes », et sans avoir « grand chose à proposer » sinon, il « est permis de nous dire », écrit-il, que « tout ce qui promeut le développement culturel œuvre du même coup contre la guerre »[6].

Anecdote et controverse : une dédicace à Mussolini[modifier | modifier le code]

La dédicace[N 1] à Mussolini d'un exemplaire de Pourquoi la guerre par Freud est connue par Ernest Jones avec sa biographie de Freud, anecdote qu'Edoardo Weiss lui avait racontée[8],[9]. Celui-ci met en relation Freud avec une de ses patientes et son père, Giovacchino Forzano, qui avait fait une dédicace à Freud co-signée par Mussolini, l'un de ses amis[N 2] et demande à Freud de lui dédicacer en retour un de ses livres, celui-ci accepte par égard pour Weiss[9],[10].

Michel Onfray dans Le Crépuscule d'une idole en fait un argument pour faire de Freud un fasciste[11],[9],[12]. Si l'hypothèse a été émise que, par-delà l'ironie[N 3] et l'embarras de Freud, celui-ci espérait que Mussolini puisse s'opposer à une annexion de l'Autriche par l'Allemagne, « il paraît tout à fait évident qu’aucune syntonie, même provisoire, ne peut s’instaurer entre freudisme et mussolinisme » selon l'historien Roberto Zapperi[10].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. dont le texte allemand est le suivant « Benito Mussolini mit dem ergebenen Gruss eines alten Mannes, der im Machthaber den Kulturheros erkennt »[8] traduit en français par « À Benito Mussolini, avec le salut respectueux d’un vieil homme qui reconnaît en la personne du dirigeant un héros de la culture »[9].
  2. « À Sigmund Freud/qui rendra le monde meilleur/avec admiration et gratitude[10].
  3. notamment dans le choix précis de ce livre alors qu'il est interdit en Allemagne[10].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Danielle Wünsch, « Einstein et la Commission de coopération intellectuelle », Revue d'histoire des sciences, 2004, volume 57, no 57-2, p. 509-52, sur le portail Persée.
  2. a et b « Colloque international : La fabrique de la paix », intervention de Jean-Bernard Paturet, octobre 2013. CRISES Montpellier III.
  3. David Benhaim, « Freud : guerre et Kultur », Variations, Revue internationale de critique théorique, 11, 2008.
  4. Michel Plon, « Violence, guerre et jouissance », sur le site de Cairn.info.
  5. OCF.P, XVIII, p. 63.
  6. a et b Dictionnaire international de la psychanalyse (dir. A. de Mijolla), entrée « Pourquoi la guerre? » (article d'Alain de Mijolla), p.  1318-1319.
  7. Albert Einstein/Sigmund Freud. Pourquoi la guerre ? traduit de l'allemand par Blaise Briod. Éditions de L'Herne, 2011, p. 13-14.
  8. a et b Ernst Falzeder et Maud Struchen, « Existe-t-il encore un Freud inconnu ? », Psychothérapies, vol. 27, no 3,‎ (DOI 10.3917/psys.073.0175)
  9. a b c et d Élisabeth Roudinesco, « Communiqué sur le livre de Michel Onfray », Che vuoi ?, vol. 33, no 1,‎ (DOI 10.3917/chev.033.0129)
  10. a b c et d Roland Gori, Michel Blay, Martin Schvartzapel et Frédérique F. Berger, « Présentation d'ouvrages », Cliniques méditerranéennes, vol. 90, no 2,‎ , p. 271 (ISSN 0762-7491 et 1776-2790, DOI 10.3917/cm.090.0271, lire en ligne, consulté le )
  11. Michel Onfray, Michel, Le crépuscule d'une idole, Grasset, (ISBN 978-2-246-76931-6)
  12. Serge Vallon, « L'inquisiteur et le psychanalyste », VST - Vie sociale et traitements, vol. 107, no 3,‎ , p. 122 (ISSN 0396-8669 et 1776-2898, DOI 10.3917/vst.107.0122, lire en ligne, consulté le )

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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