Pierre Bougrat

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Pierre Bougrat
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Pierre Bougrat, né le à Annecy et mort en dans l'État vénézuélien de Nueva Esparta, est un médecin français et ancien bagnard de Guyane rendu célèbre par son évasion[1].

Biographie[modifier | modifier le code]

Pierre Bougrat, médecin de la faculté de Lyon, est mobilisé comme médecin durant la Première Guerre mondiale. Blessé à quatorze reprises, dont la dernière blessure, à la tête, est très sérieuse puisqu'il reste cinq mois aveugle. Véritable héros, il termine le conflit avec le grade de médecin major, et devient de la titulaire de la Croix de Guerre et de la Légion d'honneur[2]. Après la guerre, il ouvre un cabinet de médecine générale au 37 rue Sénac-de-Meilhan à Marseille. Il mène très vite une vie « dissolue » dans les boîtes de nuit, collectionnant les maîtresses et dilapidant son argent au jeu, à tel point que sa jeune épouse, fille d'un professeur de la faculté de médecine de Marseille, finit par obtenir le divorce à son profit. Le docteur s'affiche dès lors avec une prostituée, voulant faire de cette entraîneuse une duchesse[3].

Son mode de vie peu académique pour un médecin lui attire une mauvaise réputation, sa clientèle plutôt huppée au départ se détournant progressivement de lui. Il dépense l'argent sans compter et tire des chèques sans provision, ce qui lui vaut de faire de la prison[4].

Il perd progressivement ses amis, à l'exception de Jacques Rumèbe, compagnon de tranchée, devenu comptable de la Société des céramiques de Saint-Henri dont il transporte la paie des ouvriers[5].

Bougrat soigne discrètement Rumèbe pour une syphilis contractée pendant la guerre avec des piqûres en intraveineuse de salvarsan tous les samedis matin. Le samedi , Jacques Rumèbe disparait après avoir reçu son injection hebdomadaire. Il a avec lui une sacoche qui contient 8 507 francs, la paie des ouvriers[6]. Sa femme souligne sa disparition le jour même à la police qui enquête[7]. Le commissaire André Robert, chef de la Sûreté de Marseille, découvre que Bougrat vit avec Andrée Audibert, une prostituée qu'il a rachetée au prix fort à son souteneur. En ménage, Andrée exige de Bougrat des sommes dépassant ses ressources fort réduites depuis son divorce, si bien que le docteur est sous le menace de poursuites judiciaires pour abus de confiance, escroquerie et chèques sans provision. Son besoin d'argent est un mobile. Avec ces éléments, le commissaire Robert obtient enfin l’autorisation de faire une visite domiciliaire chez le notable Bougrat, trois mois après la disparition de Rumèbe[8]. André Robert vient interroger Bougrat dans sa propre maison, mais, alerté par les domestiques d'une odeur suspecte, il découvre le cadavre décomposé de l'encaisseur, muré dans un placard. Bougrat se défend en racontant que Rumède s'était précipité dans son cabinet quelques heures après son injection, prétendant s'être fait dérober sa sacoche par une maîtresse de rencontre ou, selon une autre version, l'avoir perdue, ivre. Le médecin serait alors parti pour tenter de retrouver les fonds qui sauveraient son ami de la perte d'emploi mais sans y parvenir et, à son retour, aurait retrouvé son ami mort, Bougrat affirmant qu'il s'est suicidé. Persuadé qu'il serait le premier soupçonné, il aurait camouflé le cadavre dans un placard[9].

Accusé du meurtre de Jacques Rumèbe avec pour mobile le vol de la sacoche, Bougrat est placé en détention provisoire 456 jours par le juge d'instruction De Possel. L'enquête montre notamment que Bougrat et Andrée, le soir même de la mort de Rumède, sont partis faire la goguette, faisant couler le champagne à flots. De plus, le docteur a un passé de voleur invétéré. La cour d'assises d'Aix-en-Provence le condamne à mort à l’issue du procès le , sa peine étant commuée en travaux forcés à perpétuité assortie de la relégation (pour ses états de service militaire)[10]. Cette condamnation soulève la polémique à l'époque car un expert a conclu lors du procès que Rumèbe est probablement décédé d'un choc anaphylactique des suites de son traitement thérapeutique, Bougrat paniqué inventant alors l'alibi de l'histoire de la sacoche[11]. Envoyé au bagne de Saint-Laurent-du-Maroni, il échappe aux travaux forcés. Il est en effet employé comme médecin dans l'hôpital par le médecin-chef du bagne, le docteur Rousseau. Il songe cependant comme 20 % des bagnards à s'évader. Six mois après son arrivée, il se fait la belle avec sept autres bagnards, le , et parvient au bout de 23 jours au Venezuela. Il termine sa vie dans ce pays sous la dictature de Gómez, exerçant pendant 32 ans son métier de médecin dans la localité de Juan Griego au nord-est de l'île de Margarita, où le maire ne jure que par lui. Les bienfaits du médecin européen sont en effet reconnus. Il ouvre une petite clinique privée où il soigne bien souvent les gens gratuitement. Gómez autorise officiellement le docteur Pedro Bougrat à exercer sa profession de médecin et refuse son extradition en raison des services qu'il rend à la communauté. Malgré la grâce de Vincent Auriol en 1948, Bougrat refuse de revenir en France car la réhabilitation lui est refusée. Il refait sa vie au Venezuela en épousant la voisine de sa belle villa, une italo-vénézuélienne, Magdalena Strochia, dont il a deux filles[12].

Il meurt en janvier 1962 d'une crise cardiaque et est inhumé, entre le 8 et le , à Juan Griego sur l'île Margarita au Venezuela[13].

En 1970, une association vénézuélienne se crée afin d'ériger un monument sur la tombe du docteur Bougrat qui est aujourd'hui encore, fleurie par les habitants de Juan Griego. Une place et une école y portent son nom[14].

Anecdote[modifier | modifier le code]

Pierre Bougrat fût le médecin de famille d'H.-P. Gassier, cofondateur du Canard enchaîné, qui vivait dans le même immeuble à Marseille[15].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. France 5, émission Échappées belles, .
  2. Serge Janouin-Benanti 2016, p. 177.
  3. Christian Dedet 1988, p. 22.
  4. Christian Dedet 1988, p. 49.
  5. Michel Pierre 2000, p. 159.
  6. Serge Janouin-Benanti 2016, p. 179.
  7. Michel Pierre 2000, p. 160.
  8. Serge Janouin-Benanti 2016, p. 180.
  9. Michel Pierre 2000, p. 181.
  10. Jean-Pierre Fournier, Vision du bagne : la vie des forçats de St-Martin-de-Ré à la Guyane, Saint-Barthélemy, Éditions du Pélican, , 156 p. (ISBN 2-903696-14-4), p. 97.
  11. Christian Dedet 1988, p. 101.
  12. Christian Dedet 1988, p. 324.
  13. (en) « Pierre Bougrat », sur Find a Grave.
  14. Pierre Bellemare, Les Dossiers extraordinaires, t. 2, Paris, Fayard, (ISBN 978-2-213-00360-3), p. 401.
  15. Carlo Rim (ill. Carlo Rim, H.-P. Gassier, Max Jacob, Maximilien Vox), Le Grenier d'Arlequin : journal 1916-1940, t. 1, Paris, Denoël, , 336 p., p. 78-79 et 88

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Christian Dedet, Le Secret du Dr Bougrat, Paris, Phébus, coll. « D'ailleurs », , 467 p. (ISBN 2-85940-112-1). 
  • Stéfani Martin, Le Docteur Bougrat n'a pas tué, Éditions Argo, , 400 p.
  • Michel Pierre, Bagnards : la terre de la grande punition, Cayenne 1852-1953, Paris, Autrement, coll. « Mémoires », , 262 p. (ISBN 2-7467-0021-2). 
  • Serge Janouin-Benanti, Les médecins criminels : Dr Petiot et Cie, La Baule, 3E éditions, coll. « Contes cruels et véridiques », , 386 p. (ISBN 979-10-95826-63-7). 

Annexes[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]