Photosculpture

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Photosculpture, portrait de François Willème par lui-même[1].

La photosculpture ou photo-sculpture[2] est une technique inventée en 1859-1860 par François Willème, artiste peintre, photographe et sculpteur français[3]. Elle permet la reproduction photographique des objets en relief, sans le secours d'un sculpteur de profession.

Elle est reprise hors de France : pratiquée en Angleterre par Antoine-François Claudet, qui la perfectionne, et aux États-Unis, où en 1866, Hutson et Kurtz fondent à New York une société de photosculpture.

La photosculpture a de puissants ennemis. En janvier 1867, Paul de Saint-Victor indique que la photosculpture rencontre « bien des hostilités et des résistances » dans le milieu des sculpteurs[4]. En février de la même année, le sculpteur Clésinger annonçant qu'il a été nommé directeur artistique de la photosculpture, promet que celle-ci fera perdre leur travail à quantité de confrères indignes de se prétendre sculpteurs. Ainsi qu'à la masse des praticiens qui travaillent au service des sculpteurs et seront efficacement remplacés par le pantographe perfectionné par François Willème[5].

En 1899, cherchant à expliquer dans La Science française le motif d'abandon de la photosculpture, L. P. Clerc écrit[6] que la photosculpture : « tentative la plus ancienne » pour « obtenir une image en relief sculptural, ronde bosse ou bas-relief du modèle vivant, par l'emploi de méthodes photographiques », a échoué « par suite de sa complication inouïe ». Et lui oppose une nouvelle technique, à son avis plus simple et facile d'emploi, inventée par le photographe Lernac et développée par Nadar : la photostérie.

En 1909, un article du journal Le Temps parlant d'une technique de photosculpture proposée par M. Cardin, sculpteur à Nantes, présente la photosculpture comme une parfaite nouveauté que ce dernier aurait inventé[7].

La technique de la photosculpture, méconnue du grand public aujourd'hui, de même que son inventeur, préfigure l'actuelle impression tridimensionnelle.

Les débuts de la photosculpture[modifier | modifier le code]

Affiche pour l'atelier parisien de François Willème 42 avenue de Wagram vers 1860[8].
Cette même affiche en situation, rue des Mathurins Saint Jacques, détail d'une photographie de Charles Marville (vers 1860, sources BNF).

Un article signé M. V. paru dans Le Monde illustré en décembre 1866 raconte la découverte de la photosculpture et les débuts de la Photosculpture de France[9] :

LA PHOTOSCULPTURE
L'invention de la photosculpture est due à ce grand créancier de l'humanité qui s'appelle le hasard. Un article de M. Xavier Aubryet, paru dans le Moniteur du soir, nous apprend qu'un sculpteur de talent, M. Willème, cherchait un jour à reproduire sur la glaise le profil d'une épreuve photographique; il y réussit si bien, que de là à deviner que chaque profil donne le relief successif d'un corps, il n'y avait qu'un pas, pas de géant sans-doute, mais au temps où nous sommes on franchit aisément les abîmes. Quand M. Willème, avec l'élan de son idée, se trouva sur l'autre bord, la photosculpture était créée.
Produire par la lumière une statue impérissable au lieu d'une image fugitive, quelle mine de succès ! Mais les mineurs intelligents ne sont pas dispensés des périls de la mise en œuvre; toute entreprise rencontre à ses débuts des difficultés sans nombre et M. Willème allait peut-être disparaître sous sa découverte, quand une jeune et vaillante intelligence, M. de Marnyhac, secondé lui-même par des capitaux intelligents, vint au secours de la photosculpture épuisée du seul fait glorieux d'être au monde.
Photosculpture, signifie mot à mot sculpture par la lumière, deux idées qui semblent inconciliables au premier abord. Rien de plus conciliable pourtant, car c'est le soleil qui s'est fait sculpteur, ainsi que vous en serez convaincu après avoir visité, soit l'établissement principal de l'avenue de Wagram, soit la succursale du boulevard des Capucines, et aussi après avoir lu les articles de MM. Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, Xavier Aubryet, Henri de Parville et Ernest Lacan, réunis dans un mignon petit volume qui a l'intérêt d'un roman.

La photosculpture vue par Théophile Gautier[modifier | modifier le code]

Théophile Gautier décrit le laboratoire de Willème en 1864[10] :

Adresse principale et adresse de la succursale de la Photosculpture de France[11].
C'est une vaste rotonde au plancher recouvert de fines lattes, aux murailles d'un ton doux et neutre, ne contenant aucun instrument, aucun appareil de structure bizarre ou compliquée. Vingt-quatre consoles, appliquées à la paroi circulaire, soutiennent les statuettes ou les bustes des divers personnages dont la photosculpture a reproduit les traits. De la coupole descend un fil à plomb terminé par une boule argentée juste au-dessus de deux disques superposés que divisent des lignes noires répondant à des numéros. Vous montez sur ces deux disques formant estrade, vous y prenez la pose qui vous est la plus naturelle et la plus familière ; l'opérateur compte dix secondes et vous prie de descendre. Il n'a plus besoin de vous. Déjà vous êtes saisi dans tous vos profils et mis au point par des praticiens invisibles.
En effet, sous l'ombre des consoles brillaient vingt-quatre yeux, vingt-quatre objectifs que vous n'avez pas vus, mais qui vous regardaient et transmettaient votre reflet à autant de daguerréotypes placés dans un couloir tournant autour de la rotonde. Ces daguerréotypes s'ouvrent et se ferment simultanément au moyen d un mécanisme aussi simple qu'ingénieux. Ils livrent vingt-quatre images de la même personne ou du même objet prises sous tous les aspects possibles. C'est un œil merveilleux qui vous entoure et vous enveloppe, au lieu de vous percevoir, comme l'œil ordinaire, sous un seul angle d'incidence.
Parfois, il arrive que le modèle, ignorant encore les procédés de la photosculpture, s'étonne qu'on ne lui apporte pas au bout de quelques minutes une statue toute faite, car c'est un des signes du temps que cette confiance sans bornes aux miracles de la science ; mais les choses ne se passent pas tout à fait de même en photosculpture qu'en photographie. La statue n'apparaît pas aussi vite que l'image ; il faut un peu plus de temps et de travail pour la dégager de son bloc.
Maintenant, quittons la lumineuse rotonde et entrons dans le cabinet noir où le mystère s'achève. L'invention de M. Willème, le créateur de la photosculpture, repose sur ce principe, que tous les profils d'un corps réunis en donnent le relief. L'idée est simple et vous frappe par son évidence ; mais il n'en fallait pas moins une singulière ingéniosité pour tirer une statuette de vingt-quatre cartes photographiques ne présentant naturellement aucune épaisseur.
Nous allons tâcher d'expliquer clairement le procédé qui transforme en ronde-bosse une suite d'images plates. Les photographies, ou pour parler d'une façon plus exacte, les clichés sur verre, sont encastrés par numéros d'ordre au bord d'un disque où leur place est découpée. Ce disque tourne avec un mouvement gradué, comme la roue d'un gouvernail, vis-à-vis une glace dépolie. On amène en face d'un objectif de lanterne magique le cliché transparent enchâssé dans le disque opaque. L'image lumineuse et grandie dix fois se projette sur la glace. C'est le cliché n° 1. Placé derrière la glace comme un écolier qui calquerait une gravure contre un carreau, un opérateur suit avec la pointe d'un pantographe tous les profils que donne l'image réfléchie. À l'autre bout du pantographe, une seconde pointe fouille une masse de terre glaise, y découpant une première silhouette. Cet aspect épuisé, on fait tourner le disque et l'on présente le n° 2 sur lequel le même travail a lieu. La pointe-ébauchoir, obéissant à l'impulsion de la pointe crayon, abat encore de la terre et dégage un second profil ; chaque numéro apporte sa ligne essentielle, son détail caractéristique ; la masse d'argile s'évide, s'allège, prend figure; les traits du visage se dessinent, les plis des vêtements s'accusent : le reflet s'est transformé en corps.
Une statuette est née d'une image, ou, pour mieux dire, de plusieurs images condensées et rapprochées l'une de l'autre par un art qui semble magique. Sans modèle, sans maquette, un praticien mécanique vous a mis au point avec une exactitude impeccable une statue dont l'original n'existe pas. Il a suffi pour cela de deux douzaines de croquis faits en dix secondes par la lumière. Qui eût pu se douter autrefois qu'on parvînt jamais à modeler un rayon de soleil ? C'est pourtant ce qu'a fait M. Willème, dans le sens le plus strict du mot.
Quand le disque a fait son tour, la statuette est achevée. Il suffit de rabattre du pouce les imperceptibles filaments que laissent les interstices des profils, de même qu'on gratte les coutures sur les pièces d'un moulage.
En cet état, on peut en faire un bon creux et en tirer autant d'épreuves qu'on le jugera nécessaire.

La photosculpture vue par la Revue photographique[modifier | modifier le code]

La Revue photographique écrit en 1863[12] :

Première page du brevet de la photosculpture aux États-Unis, 9 août 1864.
La photosculpture se compose de deux opérations successives : la reproduction du modèle par la photographie, et l'exécution mécanique de la maquette en terre au moyen du pantographe. Le modèle pose au centre d'un atelier circulaire, autour duquel sont disposés, à des distances égales, vingt-quatre objectifs donnant les silhouettes successives que l'œil saisirait en tournant autour de ce modèle. Ce premier travail terminé, chaque épreuve est placée successivement dans un appareil amplifiant et projetée sur une glace dépolie. C'est alors que commence le rôle du pantographe. Pendant que l'opérateur suit avec une des pointes de cet instrument tous les contours extérieurs et intérieurs de l'image agrandie, l'autre pointe les reproduit identiquement sur l'argile posée sur un plateau tournant, dont la circonférence est divisée en vingt-quatre parties correspondant aux rayons que l'on tracerait dans l'atelier de chaque objectif au centre.
Quand on a fini avec la première épreuve, on fait passer la seconde dans l'appareil amplifiant ; on fait tourner le plateau qui porte la terre jusqu'à la division numéro 2, et on fait manœuvrer le pantographe comme la première fois ; quand la vingt-quatrième épreuve a passé sous le pantographe et que la sellette a fait un tour complet sur son pivot, la statuette est achevée.
Maintenant résulte-t-il de cet ensemble d'opérations mécaniques une œuvre d'art ? Il en résulte à coup sûr une œuvre vraie. La pointe qui fouille l'argile, guidée par la ligne qu'a tracée le soleil, ne se trompe point ; aussi, ce qui frappe tout d'abord dans ces statuettes, c'est le mouvement qu'on y sent, c'est la vie qui les anime. Ce caractère est d'autant plus frappant que la sculpture a plus que les autres arts plastiques ses partis pris, et qu'elle fait une plus large part à la convention. Elle sacrifie volontiers l'imitation rigoureuse de la nature à la gravité de la ligne, à l'ampleur du mouvement. Est-ce à dire que le nouveau moyen offert au sculpteur lui retire l'exercice de son goût, la manifestation de sa pensée ? Non, certainement non !
Qu'il pose son modèle comme il le comprend, qu'il le drape avec soin, et la machine lui donnera l'œuvre telle qu'il l'a sentie. Qui l'empêchera même de la compléterez quelques coups d'ébauchoir?
Évidemment, on fera à la photosculpture la même querelle qu'on n'a cessé de faire à la photographie. On refusera de la considérer comme un art, parce que, dans la reproduction de la nature et la traduction matérielle de la pensée, elle substitue un moyen éminemment ingénieux à la main plus ou moins expérimentée de l'homme. Une bonne fois, cependant, il faudrait bien s'entendre sur cette question, tant controversée que les tribunaux eux-mêmes se contredisent chaque jour dans l'application de la loi à ce sujet. N'accordez pas, si vous le voulez, aux œuvres qui résultent pourtant de l'union la plus admirable de la science et du bon goût la place qu'on réclame pour elles parmi les productions purement intellectuelles ; mais reconnaissez au moins qu'elles ne doivent pas être confondues avec les industries où la machine joue le principal rôle. S'il ne peut être créé pour elles une place exceptionnelle entre les œuvres des beaux-arts et celles des arts industriels, vous vous tromperez moins en les admettant au nombre des premiers, qu'en les assimilant aux seconds.
Un statuaire se présente dans l'atelier de M. Willème. Il pose son modèle ou son groupe, comme il aurait fait dans son propre atelier. Les objectifs fonctionnent ; puis la terre, façonnée par le pantographe, est rendue à l'artiste. L'interprétation de sa pensée est-elle complète, il livre l'argile au mouleur ; lui paraît-elle insuffisante, il y ajoute la dernière touche.
Quelle différence fera-t-on réellement au point de vue artistique entre cet ouvrage qui n'a coûté que quelques heures d'exécution et celui qui aurait exigé plusieurs mois de travail manuel ? Rien n'y est changé, si ce n'est dans la partie matérielle, qui a l'immense avantage de la rapidité.
Donc si les caractères artistiques restent les mêmes, et si les moyens pratiques sont seuls modifiés avec profit, que reste-t-il à la critique ?
Au point de vue du portrait, on en peut juger par les statuettes que M. Willème a exposées et qui représentent entre autres personnages connus M. le duc de la Rochefoucauld-Doudeauville, M. Isaac Pereire, M. Vandal, directeur général des postes, M. Théophile Gautier, etc., la photosculpture a l'immense avantage de la ressemblance vraie. On ne peut lui adresser le même reproche qu'à la photographie comparée à la peinture ; car nous l'avons dit, et cela est facile à comprendre, elle anime la froideur de l'argile, du plâtre ou du bronze. De plus, la lumière s'y joue, comme dans la nature, sur des reliefs et dans des creux réels, tandis qu'ils sont simulés seulement par des ombres ou des clairs dans un dessin, un tableau ou même une épreuve photographique.
Nous nous sommes arrêté longtemps devant la statuette d'une jeune femme dont la robe est une merveille de reproduction. Les plis soyeux de la jupe, qui a toute l'ampleur exigée par la mode, sont rendus avec une vérité que le plus habile ciseau ne saurait oser. Plusieurs statuettes d'enfants montrent que la photosculpture conserve leur grâce naïve à ces traits délicats que les émotions brûlantes de la vie n'ont pas encore fatigués.
Il est à regretter que M. Willème n'ait pu exposer quelques spécimens des médaillons qu'il obtient non plus avec vingt-quatre épreuves, mais avec deux épreuves, l'une de face, l'autre de profil. Mais bientôt ces œuvres nouvelles seront livrées au public, et l'on pourra juger de leur mérite, d'autant plus grand que les deux portraits nécessaires peuvent être exécutés par tout autre photographe, et que le prix déjà modique du médaillon type diminue encore en raison du nombre d'exemplaires tirés du moule original.

La photosculpture vue par Paul de Saint-Victor[modifier | modifier le code]

Présentation d'un « art nouveau »[modifier | modifier le code]

Cet article de Paul de Saint-Victor paru dans La Presse du 17 décembre 1866 décrit la succursale de la Société générale de photosculpture de France 35 boulevard des Capucines. L'auteur copie sa description du siège de cette société 42 avenue de Wagram paru le 15 janvier de la même année dans la même rubrique du même journal. Seules quelques différences minimes existent entre les deux textes[13]. L'agencement intérieur de ces deux centres de photosculpture était donc semblable.

Le 35 boulevard des Capucines vers 1870 : la Société générale de photosculpture de France est installée sous les studios de Nadar.
Le bâtiment, modifié, existe toujours, le voici photographié en 2009.
En passant sur le boulevard des Capucines, vous aurez sans doute remarqué une construction nouvelle, au dôme vermillonné, aux colonnettes moresques, qui ferait croire à une mosquée enchâssée entre les maisons de Paris, si des .masques et des statuettes, ornements proscrits par l'orthodoxie musulmane, n'accompagnaient la décoration. Cet édifice étrange est l'officine d'un art plus étrange encore, dont nous annoncions il y a quelque temps la naissance, et qui depuis a tellement grandi qu'on a dû lui bâtir un nouveau logement. De l'avenue Wagram, trop éloignée pour sa clientèle dont l'affluence s'accroît tous les jours, la Photosculpture vient de se porter au centre du Paris artistique et mondain, c'est-à-dire dans son milieu naturel.
Ce titre bizarre « Sculpture par la lumière » paraît, à première vue, l'enseigne d'une tentative chimérique. La Chambre noire pouvait faire pressentir la vocation du soleil pour le dessin et pour la gravure ; mais il semble fabuleux, même après les prodiges de la photographie, qu'on puisse faire de l'astre qui rayonne à tant de millions de lieues au-dessus de nous, un sculpteur pétrissant des bustes et modelant des statues. L'étonnante invention de M.Willème réalise pourtant avec une exactitude littérale, les magiques promesses de son titre. La photosculpture transforme véritablement le soleil en praticien de la statuaire. Suivez-nous dans son atelier, vous allez le voir à l'ouvrage.
Cet atelier est une vaste rotonde recouverte d'une coupole de verre, et dont la mystérieuse nudité intrigue le modèle qui vient y poser, N'y cherchez aucun des outils de l'art. La salle est vide, presque vide. Au centre, une plateforme en bois que surmonte un fil à plomb qui descend du dôme; autour de la paroi circulaire vingt-quatre embrasures pratiquées à distances égales et à demi masquées par des consoles portant des statuettes : voilà tout son ameublement. Le modèle se pose sur l'estrade, cerné de tous les côtés par ces bizarres. ouvertures qui semblent le menacer d'un feu circulaire. Un coup de sifflet retentit : c'est celui du machiniste de cette Féerie sculpturale. Les vingt-quatre judas qui dévisagent le patient craquent à la fois, comme sous la pression d'un ressort. « Ne bougez pas! » Cette consigne du photographe est aussi celle du photo-sculpteur. Dix secondes après, le sifflet vibre de nouveau ; le même craquement se fait entendre... Le modèle peut lever la séance et quitter la place : sa mesure est prise, et sa ressemblance est saisie. Le morceau d'argile qui le contient sera, dans quelques instants, entre les mains des opérateurs. Deux jours après, il aura son buste, sa statuette ou son médaillon, tirés au nombre d'exemplaires qu'il aura fixé.
Maintenant, entrons dans les coulisses de ce théâtre plastique, pénétrons dans le laboratoire de cette Magie blanche : ses mystères divulgués ne paraîtront pas moins surprenants. Tandis que le modèle pose sur l'estrade, vingt-quatre appareils, encastrés sous les consoles, le visent de tous les points de la salle. Au coup de sifflet, les obturateurs se lèvent, les objectifs apparaissent comme des yeux qui s'ouvrent, fixent leurs regards sur le modèle, le découpent par silhouettes sous tous ses angles d'incidence, comme une orange, dont d'un seul mouvement on ouvrirait toutes les tranches, et transmettent à autant de plaques photographiques ces vingt-quatre profils de la même personne. Le daguerréotype circulaire a donc reproduit le modèle sous tous ses aspects. Or il est évident que tous les profils d'un corps réunis en donnent le relief. Mais c'est, justement la matière du relief qui manque à ces vingt-quatre dessins sans substance et sans épaisseur. Comment transformer, toutes ces images plates en une figure de ronde-bosse ? L'invention commence ici. Accompagnez-nous dans la chambre noire où s'élabore la première phase de cette métamorphose, fantastique en apparence, logique et simple en réalité.
Les vingt-quatre clichés sur verre, gradués par numéros d'ordre, sont insérés dans les cadres d'un disque de métal qui tourne sur lui-même, vis-à-vis d'une glace dépolie.
Ces patrons photographiques rendus transparents par l'interposition d'une lumière, défilent tour à tour devant une lanterne magique qui les grossit à volonté, et les projette sur un écran blanc, derrière lequel se tient un dessinateur. Celui-ci calque sur l'écran toutes les silhouettes successives, tous les contours angulaires que présentent les vingt-quatre clichés réfléchis ; et ses dessins, fixés sur un panneau, sont livrés au Pantographe, qui va les faire passer du plane au relief.
Le Pantographe est le talisman de la photosculpture, son outil magique, et pour ainsi dire son famulus matériel. Tel que M. Willème l'a perfectionné pour l'usage de son invention ; il se compose de règles articulées, portant à ses deux bouts deux pointes conductrices. Tandis que la première, dirigée par la main sûre d'un opérateur, repasse les linéaments de chacune des vingt-quatre images, la seconde pointe, qui répète mathématiquement toutes ses impulsions, se transforme en ébauchoir et découpe dans un bloc de terre glaise les contours correspondants à ceux du dessin. Les profils décrits sur le papier par l'aiguille se répercutent ainsi dans l'argile comme par enchantement. Imaginez un improvisateur en sculpture suivant le croquis qu'un peintre tracerait sur une toile, et en reproduisant immédiatement tous les traits dans un morceau de terre ou de cire, vous aurez à peine l'idée de cette transposition instantanée et certaine, dont aucune main n'égalerait d'ailleurs la précision mécanique. — Rien de curieux et rien d'attachant comme de voir l'outil merveilleux mordre la glaise, y tracer ses coupes, alléger sa masse, l'évider et la dégrossir. Après quelques incisions de la pointe, approchez une lumière de ce tas de terre, encore informe à l'œil nu, et projetez sa silhouette sur une feuille de papier, vous serez étonné de voir les principales lignes du modèle s'y dessiner très distinctement. La maquette se forme et se détermine par degrés; c'est comme un embryon qu'on verrait germer : la pose se fixe, les bras s'allongent, le geste s'accuse, le cou se détache, les traits du visage ressortent et s'accentuent. En quelques heures la statuette est modelée, tournée, mise au point, ressemblante et déjà vivante, comme si elle sortait des mains d'un sculpteur.
L'œuvre pourtant n'est qu'à moitié terminée. Il faut polir et perfectionner ce produit de l'artisan machinal et le confier à un artiste qui ravivera les détails, cisellera le costume et ajoutera au visage l'accent de la personnalité et du caractère. Mais le corps de la figure n'en est pas moins sorti du bloc, sans l'aide immédiat de la main humaine. — Parmi les miracles récents de la science et de l'industrie combinée, je n'en connais guère de plus étonnant que ce reflet passant par une série de procédés infaillibles, de l'état lumineux, à l'état solide, pour se fixer dans l'argile et modeler un portrait.
Un autre jour, nous passerons des ateliers de la Photosculpture dans ses salons et dans ses galeries. Après avoir décrit sa partie technique ; nous apprécierons sa valeur d'art et ses œuvres.

Le bâtiment de photosculpture de l'avenue de Wagram[modifier | modifier le code]

Le 15 janvier 1866, dans La Presse, Paul de Saint-Victor décrit le bâtiment de photosculpture de l'avenue de Wagram[15] :

En traversant l'avenue de Wagram, vous aurez sans doute remarqué une maison élégante à large façade, que surmonte une coupole de verre blanc et bleu. Ce palazzino, vitré comme une serre, est l'atelier d'une invention nouvelle qui n'est pas un des moindres prodiges de ce temps fertile en miracles scientifiques et industriels.

La boule d'argent suspendue comme point de repère[modifier | modifier le code]

Sous la rotonde de prise de vues pour la photosculpture, une boule d'argent pendue à un fil sert de point de repérage pour la prise des 24 clichés et leur assemblage final[16] :

...pour tout meubles deux disques superposés que divisent des lignes noires répondant à des numéros et qui forment trépied ou estrade. Un long fil terminé par une boule d'argent descend de la coupole dont il marque l'axe central. Le modèle se pose sur les disques ;...
...Ce daguerréotype circulaire a donc reproduit le modèle, sous toutes ses faces distinctes, sous tous ses angles d'incidence. Le fil a boule d'argent s'est en même temps reproduit sur toutes les images, et va servir d'axe de repère, autour duquel viendront se grouper les profils.

Visite de la galerie de photosculptures du boulevard des Capucines[modifier | modifier le code]

Le 24 décembre 1866, dans La Presse, Paul de Saint-Victor nous fait visiter la galerie d'exposition de la Société générale de photosculpture de France, 35 boulevard des Capucines, qu'il appelle ici musée de la photosculpture[17] :

Deux photos du roi consort d'Espagne prises par François Willème en 1865 pour la photosculpture figurant la famille royale d'Espagne.
Salle du trône du palais royal de Madrid avec l'estrade aux lions dorés que Willème a inclus dans sa photosculpture de la famille royale d'Espagne.
Puisque le théâtre m'en laisse le loisir, je reviens, dès aujourd'hui, à la photosculpture et à son musée. Un art nouveau qui se produit, qui s'affirme, qui vient, en quelque sorte, de débuter à Paris en s'installant sur les boulevards, vaut bien le compte-rendu d'une opérette ou d'un vaudeville.
Nous avons décrit, dans notre dernier feuilleton, l'ingénieux procédé technique par lequel la photosculpture transforme en ronde bosse une suite d'images plates, et tire une statuette qu'on peut répéter a un nombre indéfini d'exemplaires, de deux douzaines de croquis faits par la lumière en quatre secondes. Examinons maintenant les œuvres produites par l'invention de M. Willème, et exposées dans les galeries qui entourent son laboratoire. On se croirait, en y entrant, dans l'atelier d'un sculpteur en vogue. Les portraits de toute dimension et de toute matière tapissent les murs et garnissent les tables. Comme la plupart de ces portraits sont ceux de personnages célèbres ou connus, le mérite spécial de la photosculpture saute aux yeux à première vue, avec la ressemblance des modèles. On les reconnaît comme dans un salon. Lorsque les figures sont en pied, cette ressemblance, qui ne se borne pas au visage, mais qui s'étend à toute la personne, leur donne une réalité surprenante. L'homme est là, saisi et fixé dans le rapport de ses proportions, dans l'habitude de son corps, dans l'aplomb ou la négligence de sa pose, dans l'allure caractéristique de son geste et de sa démarche, dans le pli spécial qu'il imprime à chaque partie de ses vêtements. Il est telle de ces statuettes qu'on devinerait vue de dos, comme on reconnaît un passant de loin,d'après sa tournure. — À elles seules les femmes feraient la fortune de la photosculpture. Pour nous servir d'une expression qui sied à un art presque industriel, nous dirons qu'elle les réussit admirablement. Les agréments de la parure, les nuances de la mode, les mille détails de l'ajustement et de la toilette, tout ce mondus muliebris[18] que la grave statuaire rejette avec raison, sont reproduits par le pantographe avec un fini minutieux. Il excelle à rendre le fin tissu de la soie, les riches lourdeurs du velours, les ciselures de la dentelle, les fouillis légers des coiffures. Art domestique et mondain, la photosculpture ne vise pas au grandiose : elle se contente de plaire, de charmer, de donner aux portraits intimes quelque chose de la durée et de la dignité sculpturale. La maison est son musée, les étagères sont ses piédestaux.
Parmi ses chefs-d'œuvre, il faut citer en première ligne le portrait collectif de la reine d'Espagne et de sa famille, composé de six statuettes en bronze argenté, groupées sur l'estrade de la Salle aux Lions du palais de Madrid. À droite, la reine assise sur son trône, le roi debout sur le premier degré de l'estrade, derrière lui sa fille aînée ; le jeune prince des Asturies un peu en avant ; deux autres enfants royaux, assis sur la dernière marche, jouent avec des fleurs, entre les Lions d'or accostés au trône. C'est comme un tableau sculpté qui a l'illusion de la ressemblance, joindrait la réalité de la perspective. Cette pièce capitale a été exécutée d'après nature, à Madrid, par M. Willème.
Les statuettes en pied encombrent les consoles et les piédouches des galeries d'attente. Voici Théophile Gautier, dont la belle photographie de M. Nadar n'a pas mieux rendu la physionomie léonine ; M. d'Osmond, en costume de chasse ; M. Dupin, si exactement reproduit dans la carrure bourgeoise de ses traits et de son habit, que ce portrait en terre cuite vaut un Caractère à la plume. Disdéri, en blouse de travail, semble sorti tout sculpté de l'objectif sur lequel il est accoudé. M. Cordier signerait cette figure de l'ambassadeur annamite d'un galbe si juste, d'une formation si parfaite, qu'on reconnait; à travers la robe qui le couvre, les angles et les plis d'articulation particuliers au corps oriental. Le comte Aguado, en tenue du matin, tenant son chapeau d'une main, de l'autre sa canne, donne la mesure des libertés que cette statuaire familière peut se permettre envers le modèle. C'est la vie même prise sur le fait, dans sa modernité et son abandon. Gavarni quittant le crayon pour l'ébauchoir n'aurait pas mieux fait. — Tout au contraire, la statuette de M. Allou drapé dans sa robe d'avocat, n'aurait qu'à grandir pour s'élever au style sévère d'une statue. Rien de plus svelte et de plus net que cette figure de jeune hussard hongrois, élégamment moulé par l'étreinte de son uniforme. Rien de plus pittoresque et de plus local que le major Gordon en costume de chef de clan écossais. On dirait un type de Walter Scott coulé dans individualité d'un portrait. — Parmi les femmes, nous citerons le médaillon de la duchesse de Morny; pur et délicat comme un profil de camée ; celui de la reine des îles Sandwich, mêlé de grâce et d'étrangeté, et la statuette exquise de simplicité et de distinction d'une dame espagnole.
Les enfants abondent : il y a là toute une nichée de babys[19], tout un essaim de fillettes, en pied ou en buste, perchés sur des tabourets, groupés sur des bouts de tertres, agaçant des nids d'oiseaux ou tressant des roses, qui joignent la poésie du motif a la vérité du portrait. Ces figures d'enfants seront un des grands succès de la photosculpture. Avec elle, pas de ces longues poses qui guindent les frais visages et contraignent les jolis mouvements de l'enfance. Elle attrape son sourire au vol ; elle immobilise sa mobilité. Autour du buste sérieux et pensif du père ou de la mère, se grouperont désormais les figurines des enfants. Ce seront les petites idoles du foyer.
Une de curiosités de la photosculpture est sa Galerie des Artistes dramatiques, qui est commencée, et dont l'ensemble formera la plus précieuse collection. Tout le théâtre contemporain y sera successivement reproduit, non-seulement par la ressemblance de ses comédiens, mais par l'exactitude de leurs costumes, le caractère de leurs rôles, par leur existence dramatique différente de la vie réelle. Ce qu'il y a de plus instantané et de plus fugitif dans la talent de l'acteur, l'attitude, le rire, la mimique, l'air de tête qui répond ou qui interpelle, sera fixé, deviendra durable. Si la photosculpture avait existé de leur temps, nous aurions aujourd'hui le geste de Talma, le sourire de MlleMars, le masque de Rachel invectivant Oreste ou maudissant Rome. — Voici du moins, modelé à temps, le regrettable Provost[20], fin, naïf et bonhomme comme il l'était dans le rôle de Chrysale des Femmes savantes. Leroux, en habit de seigneur Louis XVI, la jambe tendue, le chapeau sous le bras, la main dans son gilet mordoré, a l'air d'un marquis du temps sorti de la fabrique du vieux Sèvres. Le grand air de Bressant dans son costume de don Juan, la désinvolture juvénile de Delaunay en amoureux de la Renaissance, pourront servir plus tard de modèles aux jeunes comédiens. Guichard, pris dans le rôle d'Assuérus, au troisième acte d'Esther, semble une statuette de roi assyrien trouvée à Ninive. Un excellent portrait comique est celui du brave Montrouge des Folies-Marigny, en campagnard endimanché, appuyé sur son parapluie, l'œil écarquillé, la bouche arrondie... il est parlant, il va dire une bêtise ou chanter un couplet de facture.
Nous l'avons dit, la vraie mission de la photosculpture est de faire pénétrer la sculpture dans la vie privée, et de perpétuer l'image photographique en la pétrifiant. Le buste, la statuette même étaient jusque présent quelque chose de solennel et de rare, réservé aux grands hommes et aux millionnaires. De ce luxe royal, l'invention de M. Willème fait une décoration familière, à l'échelle de toutes les demeures, à la portée de toutes les fortunes. Elle arrive à ce résultat par la modicité de ses prix, par la souplesse de ses mesures qui vont de la statue à des médaillons grands comme l'ongle, par la variété des matériaux qu'il emploie ; bois et bronze, plâtre et biscuit, terre cuite et faïence. Le portrait sculpté deviendra son monopole tôt ou tard. Elle a déjà des artistes habiles pour retoucher ses figures ; bientôt la sculpture, loin de redouter en elle une concurrence dangereuse, sollicitera sa collaboration matérielle. Ces bustes, ces statuettes sortie du pantographe avec des proportions si sûres ; une structure si juste, une mise au point si certaine, offrent à l'artiste d'incomparables maquettes. C'est à lui de les marquer au cachet du style, et d'ajouter à leur précision, la beauté de l'art. Pour tout dire, l'une sera le praticien et l'autre le maître : la photosculpture ébauchera, et la sculpture achèvera.
Il nous reste à examiner les essais récents de figures nues et de statuaire décorative tentés par le pantographe ; nous en reparlerons prochainement. Mais, ayant de terminer cet article, il est juste de signaler la part capitale que M. de Marnyac[21], le directeur de la Photosculpture, prend à ses succès. L'invention de M. Willème a trouvé en lui la plus intelligente mise en œuvre. C'est à son initiative qu'elle doit les formes si diversement attrayantes sous lesquelles elle se présente au public. Le nom de M. de Marnyac restera attache aux progrès de la photosculpture, comme celui de M. Willème à sa découverte.

Rapport entre la photosculpture et la statuaire artistique[modifier | modifier le code]

François Willème : nu de fillette, série de 6 photos sur 24 prises pour une photosculpture en 1865, conservée à la George Eastman House de Rochester.

Le 7 janvier 1867, dans La Presse, Paul de Saint-Victor explique le rapport existant entre la photosculpture et la statuaire artistique, en particulier le Nu. Voit un avenir fructueux et commun pour la photosculpture et la statuaire. Et souligne aussi à la fin de ce texte que la photosculpture rencontre « bien des hostilités et des résistances » dans le milieu de la sculpture. Qui seront, selon lui, inévitablement surmontées[4] :

Je reviens une dernière fois sur cet art nouveau de la photosculpture, appelé à un si grand avenir. En parlant, il y a un an, de l'invention de M. Willème, nous exprimions le doute qu'elle pût jamais aborder le Nu. La photosculpture a répondu à nos doutes par des productions. De la statuette, elle s'est élevée à la statue, du portrait à l'Allégorie, de la figurine au groupe composé. Le pantographe n'a eu qu'à allonger ses bras et qu'à étendre ses coupes pour tailler dans le bloc des figures grandes comme nature. Le modèle nu soumis aux vingt-quatre objectifs, et reporté dans la glaise, a été fidèlement reproduit. En pénétrant ainsi dans le domaine de la grande statuaire, la photosculpture vient de faire un pas décisif. Elle n'était qu'une industrie hier, elle est presque un art aujourd'hui.
Est-ce à dire que la machine va se substituer à la main humaine, et faire tomber la sculpture au rang des arts mécaniques ? Ce serait là un grossier blasphème ! Que les dieux de Phidias et de Praxitèle pulvérisent le pantographe, s'il tentait de se substituer au ciseau ! qu'ils lui retranchent à jamais le marbre et l'argile ! Non, Ceci ne tuera pas Cela : le réalisme de la copie ne peut remplacer l'idéal du type interprété par l'esprit. Dans la voie nouvelle ou elle est entrée, la photosculpture ne peut aspirer qu'à devenir le praticien recherché des maîtres. Cette tâche est assez belle pour suffire à son ambition.
La révision du sculpteur est nécessaire aux plus petites œuvres sorties de la machine de M. Willème. Privés, de l'empreinte de la main humaine, ses moindres portraits n'auraient ni vie ni intelligence. Ils rappelleraient ces homoncules que fabriquaient les alchimistes, avortons stupides auxquels ils ne pouvaient donner d'âme. Combien plus indispensable encore sera le concours de l'artiste à ses créations supérieures ! Ce modèle nu qui vient d'entrer dans la rotonde photographique que nous avons décrite récemment, n'aura de valeur que par la pose que lui fera prendre le sculpteur, par le geste élégant ou fier qu'il imprimera à ses bras, par le mouvement énergique ou calme auquel il pliera tous ses membres. Ce même modèle, jailli de l'argile, sous les coupes du pantographe, dans l'attitude fixée par l'artiste, ne sera encore qu'une ébauche. La ressemblance suffit au portrait de famille, à la statuette mondaine faite pour l'étagère, destinée à l'ornement du boudoir ; mais la statue nue ou drapée réclame la beauté et exige le style. Incarnée par le pantographe dans le corps toujours défectueux du modèle à l'heure, elle aspire à une forme plus complète et plus harmonieuse. Destinée à personnifier un dieu ou une nymphe, un Génie allégorique ou une héroïne, il faut qu'elle s'élève dans l'échelle des êtres plastiques, pour atteindre au rang qu'elle doit occuper. Or, la main du sculpteur peut seule lui faire franchir les degrés qui séparent le calque inerte de la vie inspirée du type. L'artiste révisera donc, de la tête aux pieds, le corps de terre que lui livre la photosculpture, ennoblissant ses parties communes, corrigeant ses défauts de détails ou de proportion, lui imprimant le style général ou particulier d'après lequel il voudra traiter sa figure. Et cette statue conçue par sa pensée, refaite par ses mains, n'en sera pas moins sa fille et son œuvre.
Ainsi comprise, que de services la photosculpture peut rendre à l'art dont elle ne cessera jamais de dépendre ! Elle débarrasse le sculpteur des œuvres serviles du compas et de l'ébauchoir. Les renseignements préalables qu'il doit prendre avec tant de peine sur les distances des traits, les rapports des proportions, les épaisseurs des saillies, le pantographe les lui fournit avec une exactitude infaillible. Grâce à lui, plus de mesures à prendre, de tâtonnements incertains, de corrections après coup, de longues séances répétées cent fois. En quelques heures, il livre le modèle fixé dans son aplomb, dans son poids cubique, dans les lignes essentielles de son attitude et de sa structure. C'est à l'artiste d'animer ce corps matériel, de l'épurer et de l'ennoblir, de faire courir dans tousses membres le rythme du mouvement et de la démarche. Notez qu'il est libre d'arrêter la machine au point de dégrossissement qui lui suffira. Elle lui rendra sa figure, selon sa commande, à l'état embryonnaire ou presque achevée. Nous avons vu, dans les ateliers de l'avenue de Wagram, une grande ébauche de femme nue que le pantographe venait d'entamer. La face était encore informe, les pieds et les mains à peine indiqués; mais l'attitude s'accusait déjà, le bloc à peine attaqué dessinait une silhouette d'une justesse frappante; tout grossier qu'il fût, ce fœtus d'argile aurait offert à un maître une admirable maquette. – Trois pierres gravées antiques, citées par Winkelmann, représentent : Prométhée mesurant le corps humain avec un fil à plomb ; – mesurant un squelette, – pesant dans une balance les membres humains. – Le Prométhée technique, c'est la photosculpture ; la statuaire sera le Prométhée qui tient le flambeau et qui introduit l'étincelle vitale dans l'argile inerte.
C'est dans la sculpture décorative que l'invention de M. Willème trouvera surtout son application la plus large et la plus utile. Ses modèles, plies à toutes les formes de la composition et de la fantaisie, mais toujours pris sur nature et retouchés par des mains habiles, remplaceront bientôt dans les hôtels et dans les jardins, dans l'ornementation et l'ameublement intérieurs, ces figures de convention et de pacotille, d'un dessin banal et d'un goût infime, qui déshonorent l'industrie des bronzes. À ces mensonges et à ces trompe-l'œil du faux art, elle substituera des images plus ou moins parfaites, mais qui, de leur contact immédiat avec la nature, garderont une empreinte certaine de vérité et de vie. On peut déjà la juger à l'œuvre, d'après de premiers et heureux essais. C'est d'abord la Photosculpture sculptée par elle-même, dont la statue, de grandeur naturelle, décore le vestibule qui conduit aux ateliers du boulevard. Appuyée d'une main sur un socle, elle tient de l'autre une statuette qu'elle contemple d'un regard attentif et intelligent. Une draperie souple et coulante, un peu trop chiffonnée peut-être, caresse décemment son beau corps d'un modelé bien vivant. – En montant dans les galeries, nous retrouvons plus à portée du regard la statuette que regarde si attentivement cette muse de l'endroit. C'est une Hébé svelte et fine, inclinant l'amphore avec grâce. Le pendant de cette jolie figure représente une Naïade penchée sur sa source : son torse incliné se creuse avec souplesse, le dos décrit une courbe charmante. C'est un Clodion fait par le soleil. Mentionnons une grande statue allégorique, la Peinture, non terminée encore, mais qui a déjà l'allure et l'aplomb d'une ébauche de maître.
Ainsi, l'épreuve est faite ; l'obstacle est franchi. La sculpture a désormais, non pas une rivale, mais un auxiliaire dévoué et rapide, d'un tact certain, d'une exactitude infaillible. La machine ne fait pas une concurrence à l'artiste, elle ne lui demande que de l'employer comme un praticien respectueux, qui prendra ses ordres et préparera son travail. En se réduisant à ce second rôle, l'invention de M. Willème rencontrera encore bien des hostilités et des résistances ; mais rien ne prévaut contre le fait d'une découverte prouvée par des œuvres. Tôt ou tard, la grande Statuaire appellera la photosculpture dans ses ateliers.

La photosculpture à l'Exposition universelle de 1867[modifier | modifier le code]

Le 2 mars 1867, Léo de Bernard écrit dans Le Monde illustré[22] :

La photosculpture de France a voulu aussi être dignement représentée à l'Exposition. Son pavillon, que nous reproduisons fidèlement, se trouve près de l'entrée principale, à gauche. Il se compose d'une rotonde pour la pose, et de divers ateliers dans lesquels passent le marbre et la terre pour devenir les admirables bustes et statues qu'on admire boulevard des Italiens[24]. C'est une copie en petit des immenses ateliers que nous avons vus avenue de Wagram, et dont nous avons jadis donné une description détaillée et complète. Le directeur de l'établissement a voulu que le public vit opérer sous ses yeux, et comprit comment la lumière vient en aide à la statuaire. Tous les étrangers qui viendront à Paris pourront emporter leur statue, leur buste ou leur médaillon sans se déranger plus que s'ils faisaient faire leurs portraits en photographie. Ce ne sera pas une des moindres curiosités de l'Exposition.

Alexandre Dumas fils contre la photosculpture[modifier | modifier le code]

Le 21 juillet 1867, Georges Maillard dans Le Figaro, rapporte la violente critique d'Alexandre Dumas contre la photosculpture[25] :

La réponse de Lanzirotti publiée dans Le Figaro du 1er août 1867.
Alexandre Dumas, raté par la photosculpture, a juré de démolir son temple, et voici le moyen qu'il a employé. Il a mis dans sa poche la liste de tous les statuaires de Paris, et il est allé demander à chacun :
Combien mettriez-vous de temps à faire mon buste ?
Le premier a répondu « six mois », le dixième « trois mois, » le soixante-septième, « deux heures, »
Sommé de prouver sa prodigieuse rapidité de main, le dernier s'est piqué d'honneur. Il a porté sa terre glaise et sa vieille montre chez Dumas, on a désigné de part et d'autre des témoins et le bloc dégrossi a bientôt pris une forme olympienne. Un crêpe majestueux a surgi sur un front formidable, la ressemblance y était ! Une heure et demie après, Barbedienne présent, achetait en gros le morceau d'argile pour le revendre en détail[26].
Ainsi, nous marchons, les sciences marchent, les arts marchent, et il ne faut plus huit jours, comme le prétendaient les anciens photosculpteurs, pour faire — et bien faire — un buste. Il faut... deux heures, ô progrès !

Mais, le 1er août suivant, Le Figaro publie sans commentaires une lettre ironique et démystificatrice. Elle est de Lanzirotti. Il parle au nom de la photosculpture. Et répond aux critiques d'Alexandre Dumas[27] :

Paris, 29 juillet 1867.
Monsieur le rédacteur en chef,
On me communique à l'instant le numéro 55, dimanche 21 juillet, de votre estimable journal le Figaro, et à la quatrième colonne, signée Maillard, je lis qu'Alexandre Dumas, ayant été raté par la photosculpture, s'est décidé à faire concourir soixante-sept sculpteurs pour exécuter son buste, et que ce n'est que le soixante-septième qui a réussi à le lui faire en deux heures.
Il n'y a jamais d'heure pour les braves, et bien qu'il se soit écoulé déjà huit jours, il est de mon devoir de relever ce gant en qualité de directeur des ateliers de la photosculpture.
1° Alexandre Dumas n'a jamais posé pour son buste à la photosculpture et s'il y a eu quelque chose de raté c'est peut-être son désir ;
2° La photosculpture retient le 68e numéro, et non seulement elle réussira mieux un portrait qui ne soit pas aussi facile que celui d'Alexandre Dumas, mais au lieu de demander deux heures elle ne demande que dix secondes de pose.
Agréez, etc.
Votre obligé,
A. G. Lanzirotti[28].

Pompéi à Paris en photosculptures en 1874[modifier | modifier le code]

La Semaine des familles écrit le 1er août 1874[29] :

On lit en ce moment, sur le boulevard des Capucines, une grande affiche portant ces mots : Pompéi à Paris. Voilà un programme séduisant : entrez dans la Salle des Conférence (dite Salle des Capucines) et vous pourrez constater que ce programme n'est pas menteur.
C'est bien Pompéi que vous aurez sons les yeux, — Pompéi reproduit par un procédé inusité jusqu'à ce jour. Il ne s'agit plus de la photographie, mais bien de la photosculpture appliquée à la reproduction des monuments.
Vous savez que la photosculpture est un art qui permet d'obtenir en relief l'effigie des objets avec une exactitude rigoureuse et mathématique. À l'aide de ce procédé, on a reproduit tous les principaux monuments de Pompéi : chacun des modèles ainsi exécuté a environ cinquante centimètres en hauteur et en largeur : il est en mastic.
Ce relief est colorié de façon à imiter complètement les tons de la nature vraie : on le pose devant une toile peinte qui, par une illusion d'optique, semble se confondre avec lui. Relief et toile sont placés derrière une énorme lentille grossissante.
Quand on regarde à travers cette lentille, le plan en relief prend des proportions énormes : ce n'est plus un modèle bon à mettre sur la table d'un architecte, c'est la nature elle-même dans toute sa réalité, dans ses proportions vraies. Ni le panorama, ni le diorama, ni le stéréoscope, n'atteignent à de pareils effets : on sent que l'air circule à travers les colonnes, qu'on pourrait gravir ces degrés, passer sous ces voûtes.
Je suis resté une grande heure à errer de la Maison du poète tragique au Temple d'Isis et du Grand Cirque à la Rue d'Herculanum... J'étais à quatre cents lieues de Paris, et à vingt siècles en arrière.
Quand, enfin, je suis ressorti sur le boulevard des Capucines, c'est pour le coup que je me suis cru le jouet d'une illusion : il m'a fallu un effort pour me rappeler que j'étais bien un Parisien de l'an 1874, et pour ne pas me trouver un peu plus dépaysé devant le perron de Tortoni que je ne l'étais tout à l'heure devant le Panthéon de la ville antique.

Le studio de photosculpture de François Willème[modifier | modifier le code]

Situé 42 avenue de Wagram, tout près de la place de l’Étoile, le bâtiment du studio fut construit spécialement pour la photosculpture en 1863. Il était pourvu d'une coupole de verre[30] :

Cliquez sur une vignette pour l’agrandir.

Responsables artistiques de la photosculpture[modifier | modifier le code]

Le nom de Lanzirotti en qualité de directeur des ateliers de la photosculpture est donné par une lettre signée par lui publiée par Le Figaro le 1er août 1867[27]. Le nom de Clésinger comme directeur artistique est indiqué par lui dans une lettre publiée par La Presse le 22 février 1867[5] :

Quelques photosculptures conservées[modifier | modifier le code]

Reconstitution moderne[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Photosculpture conservée à la George Eastman House de Rochester. Elle figure en photo dans Image, Journal of photography and motion picture of the George Eastman House, n°61, mai 1958, p.100.
  2. Abbé François Moigno Photo-sculpture, art nouveau imaginé par M. François Willème. , Revue photographique, tome 6, 1861, p.136. Reprise d'un article de la revue Le Cosmos, t. XVIII, 1861, p. 547.
  3. Son brevet français a été déposé par François Willème le 14 août 1860 (The Grove Encyclopedia of Materials and Techniques in Art, publié par Gerald W. R. Ward , page 500, 2e colonne). Son brevet déposé aux États-Unis porte le n°43 822 et la date du 9 août 1864. Voir la première page du brevet américain reproduit sur la base Commons.
  4. a et b Paul de Saint-Victor, fin du Feuilleton de la Presse, Théâtres, La Presse, 7 janvier 1867, 2, 3e à 6e colonnes. Voir le texte original reproduit sur la base Commons.
  5. a et b Clésinger annonce qu'il est devenu le directeur artistique de la photosculpture dans une lettre à Paul de Saint-Victor publiée dans La Presse, le 22 février 1867, page 3, 2e colonne. E. Bauer, dans un commentaire de cette lettre, parle de la présence de Lanzirotti auprès de Clésinger. Voir cette lettre avec son commentaire par E. Bauer reproduits sur la base Commons.
  6. L. P. Clerc La Photostérie, La Science française, 1899, p.17-18.
  7. Feuilleton du Temps, 21 janvier 1909, Causerie scientifique, Sciences appliquées, Le Temps, 21 janvier 1909, page 3, 4e et 5e colonnes. Voir l'article reproduit sur la base Commons.
  8. Affiche éditée par Van Geleyn, lithographie en couleurs ; 106 x 75 cm ; collection de la BNF.
  9. M. V. La photosculpture, Le Monde illustré, 15 décembre 1866, p.399, 1re colonne. Voir l'article reproduit sur la base Commons.
  10. Théophile Gautier, extrait de l'article Photosculpture, Le Monde illustré, 17 décembre 1864, p.398.
  11. On trouvait notamment dans la succursale du 35 boulevard des Capucines des magasins d'exposition : « Nous engageons les curieux à visiter les magasins d'exposition de la photosculpture du boulevard des Capucines ; comme nous, ils sortiront ravis de la perfection de l'œuvre et stupéfaits du prix peu élevé auquel on l'exécute. » Extrait de l'article de Léo de Bernard La photosculpture, Le Monde illustré, 22 décembre 1866, p.411, 1re colonne.
  12. Revue photographique, Recueil mensuel exclusivement réservé aux progrès de la photographie, tome 8, 1863, p.142-144.
  13. Paul de Saint-Victor Feuilleton de la Presse, Théâtres, La Presse, 17 décembre 1866, page 2, 3e à la 6e colonnes. Voir l'article du 17 décembre 1866 reproduit sur la base Commons.
  14. Cette annonce publicitaire pour la photosculpture qui indique que Auguste Clésinger est directeur de ses ateliers de sculpture est paru dans le Journal des débats, page 3, 1re colonne. Elle est aussi paru dans d'autres journaux, comme Le Tintamarre, du 19 mai 1867. Afficher sous le nom de photosculpture la réalisation d'un portrait à partir d'une unique photo paraît ici être une publicité dépourvue d'objectivité.
  15. Paul de Saint-Victor, rubrique Théâtres, La Presse, page 1, 5e colonne. Voir le passage reproduit sur la base Commons.
  16. Paul de Saint-Victor, rubrique Théâtres, La Presse, page 1, 6e colonne et même rubrique, page 2, 1re colonne. Premier et second passages reproduits sur la base Commons.
  17. Paul de Saint-Victor FEUILLETON DE LA PRESSE, Théâtres, La Photosculpture, La Presse, 24 décembre 1866, page 1, 2e à la 6e colonnes. Voir l'article reproduit sur la base Commons.
  18. mundus muliebris, signifie en latin : « les objets de la toilette des femmes ».
  19. babys, signifie en anglais : « bébés », « enfants ».
  20. Cet acteur était mort le 26 décembre 1865.
  21. Le nom du directeur de la Société générale de photosculpture de France est mal orthographié ici. Il s'écrit en fait : « Marnyhac ».
  22. Léo de Bernard Exposition universelle, Pavillon de Tunis et de Portugal, La photosculpture, Le Monde illustré, 2 mars 1867, p.138, 3e colonne.
  23. Annonce parue dans Le Temps, 21 août 1867, page 4, 3e colonne.
  24. L'article indique comme adresse de la galerie d'exposition de photosculptures le boulevard des Italiens. Il s'agit d'une erreur probable. Il faudrait indiquer en fait ici le boulevard des Capucines.
  25. Georges Maillard Hier – Aujourd'hui – Demain, Le Figaro, 21 juillet 1867, page 1, 4e et 5e colonnes. Voir l'article publié dans Le Figaro reproduit sur la base Commons.
  26. Barbedienne est un célèbre fondeur de bronzes. Il va donc ici récupérer le buste en terre glaise pour le multiplier en bronze.
  27. a et b Correspondance, Le Figaro, 1er août 1867, page 2, 5e colonne. Voir sur la base Commons la lettre de Lanzirotti publiée le 1er août 1867 par Le Figaro, en réponse aux critiques d'Alexandre Dumas contre la photosculpture.
  28. Le Figaro a déformé la signature en : « J.-A. Lanzirolti »
  29. Argus Chronique, La Semaine des familles, 1er août 1874, page 288, 2e colonne.
  30. L'immeuble actuel du 42 avenue de Wagram a été bâti en 1890. Il ne subsiste plus traces à cet endroit du bâtiment construit spécialement pour la photosculpture.
  31. Illustration de l'article de G. H. Niewenglowski La Photosculpture, La Science française, Paris 1897, p.293.
  32. Le Monde illustré, 31 décembre 1864, page 432. Illustration de l'article de A. Hermant La Photosculpture p. 426, 427 du même numéro.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • François Willème La sculpture photographique, Le Moniteur de la photographie, 15 mai 1861.
  • Charles Roitz Photographs and photosculpture (Photographes et photosculpture), Denver Art Museum, Nov. 30, 1974, dec. 29, 1974 / Charles Roitz Denver, Col.: Denver Art Museum, 1974. - 12 p. : Ill.
  • Jean-Luc Gall La « sculpture photographique » de François Willème (mémoire de DEA réalisé sous la direction d'Hubert Damisch, École des hautes études en sciences sociales, 1996, consultable à la SFP).
  • Jean-Luc Gall, « Photo/sculpture L'invention de François Willème », Études photographiques,‎ (lire en ligne).
  • Leticia Azcue Brea y Mario Fernández Albarés. "La Photoscultpture. Su desarrollo en la España de Isabel II (1860-1868) = Photosculpture. Its development in the Spain of Isabella II (1860-1868).". Academia: Boletín de la Real Academia de Bellas Artes de san Fernando, Nº 116. Primer y segundo semestres de 2014, pp. 109-154, Madrid 2015, (es separata, español / inglés).