Phèdre (Platon)

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Début du Phèdre de Platon sur le parchemin Codex Clarkianus 39, bibliothèque Bodléienne.

Phèdre est un dialogue écrit par Platon. Il met en scène Socrate et Phèdre et se divise en deux parties : l'une centrée sur le thème de la beauté et de l'amour, l’autre sur la dialectique et la rhétorique.

Le Phèdre est considéré par certains comme l'un des derniers dialogues de la période de maturité de Platon et il appartient au genre littéraire du dialogue socratique. Il traite une diversité de sujets en variant les formes : la question de la mort, de l'amour, de la rhétorique et de l'écriture sont abordées, sous forme de dialogues, de discours, de descriptions, de mythes et de prières.

Le Phèdre est construit autour de deux personnages : Socrate et Phèdre. Le Phèdre constituerait le dernier dialogue de la période dite de « maturité » et aurait été rédigé après Le Banquet et La République. Par ailleurs, étant donné que Phèdre traite de la vraie rhétorique, il constitue aussi une introduction aux dialogues métaphysiques de Platon.

Personnages[modifier | modifier le code]

  • Socrate
  • Phèdre : Athénien, brillant et riche, fils de Pythoclès du dème de Myrrhinonte. Luc Brisson, dans l'introduction de sa traduction, affirme qu'il a certainement été impliqué dans l'affaire des hermocopides. Il apparaît comme un fervent partisan des sophistes, et la naïveté de ses enthousiasmes l’empêche de communier avec la pensée de Socrate, malgré son honnête sincérité[1].

Argument[modifier | modifier le code]

L'argument du Phèdre est notoirement difficile à cerner. Il s'agit d'un dialogue où s'entrecroisent, tour à tour, les questions de l'Amour, du Beau, de l'âme, de la folie, de la rhétorique et de la composition des discours, de la dialectique et de l'écriture. Et pourtant, on ne peut que reconnaître la profonde unité organique qui l'anime, se conformant ainsi à la remarque de Socrate en 264c : « Tout discours doit être composé comme un être vivant » [précision nécessaire]. L'exposé de l'immortalité de l'âme, la vie de l'âme avec les dieux, les migrations qu'elles subissent, à l'origine du sentiment amoureux, de la perception de la destinée et de la vérité constitue à la fois le point d'orgue du dialogue et donne les clés et le fondement d'une conduite philosophique.

Première partie : Amour et Beauté[modifier | modifier le code]

Papyrus du IIe siècle portant un fragment du texte du Phèdre.

Discours de Lysias, rapporté par Phèdre (230e-234c)[modifier | modifier le code]

Après avoir passé la matinée à écouter les beaux discours du rhéteur Lysias, Phèdre rend visite à Socrate pour lui faire part de son admiration pour ce dernier. Les deux Athéniens, après être sortis de la ville, se promènent le long des murailles tout en méditant les belles paroles de Lysias. Dès le départ, le grand philosophe Socrate s’avoue incapable de résister aux charmes qu’exercent sur lui les discours. De son côté, Phèdre est conscient du pouvoir que le discours de Lysias lui confère. Durant les premières pages du dialogue, un subtil jeu de persuasion et de séduction s’installe entre les deux hommes. Phèdre aguiche Socrate et lui cache le papyrus contenant le discours de Lysias, qu’il tient sur les bras. Phèdre est émerveillé par l’art de Lysias, et Socrate désire de plus en plus connaître la teneur du discours. Recherchant alors un lieu agréable pour lire et discuter du discours, les deux personnages se dirigent vers les rives de l’Ilissos et prennent place près d’un gattilier en fleurs, à l’ombre d’un platane.

Socrate découvre finalement le discours de Lysias, Phèdre lui en faisant la lecture. Les caractéristiques de ce discours sont celles de la sophistique. Lysias parle de l’amour et démontre subtilement la justesse d’un paradoxe : il vaut mieux choisir pour amant celui qui ne vous aime pas que celui qui vous aime. Le véritable amant, l’amant passionné, n’aura en effet plus de reconnaissance pour l’être aimé quand son ardeur sera éteinte, alors que celui qui n’aime pas, l’amant non passionné, conduira la relation de la façon la plus utile pour lui et pour l’être aimé. Pour Socrate, c’est Lysias en personne qui fait son apparition au moment où le texte écrit s’expose au grand jour. Phèdre semble conquis par les paroles du rhéteur, et Socrate comprend alors que Lysias représente un adversaire dans son envie de posséder le beau Phèdre. Lysias brise l’intimité unissant Socrate à son compagnon de route. Se sentant mis au défi, Socrate se lance dans une improvisation sur le même thème et la même thèse.

Réponse de Socrate (234c-257b)[modifier | modifier le code]

Socrate admire, avec une ironie évidente, l’analyse raffinée des diverses formes de l’amour de Lysias, mais pense que Lysias a attaché peu d’importance au contenu, Socrate part donc d’une définition de l’amour que Lysias admet comme connu : l’amour est essentiellement désir. Cependant, selon Socrate, il y a deux formes de désir : le désir comme appétit du plaisir et le désir qui tend intellectuellement aux progrès. Le discours de Socrate s’oppose à celui de Lysias dans sa composition ; il est constitué non pas d’une série d’arguments détachés, mais d’un processus unique qui, partant de la définition, en développe toutes les conséquences.

Mais, Socrate veut aussi s’opposer au sophiste dans l’essence même de ses idées : il se ravise et prend le contrepied de sa première position. Il entreprend dès lors un second discours, palinodie adressée à Éros du premier et éloge de la folie. Les activités supérieures de l’homme participent, selon Socrate, toutes d’une folie qui est la marque de leur origine divine. Pour Platon, il faut distinguer quatre espèces de folie d’origine divine[2]: la folie divinatoire d'Apollon, la folie initiatique de Dionysos, la folie poétique des Muses, et enfin la folie amoureuse d'Aphrodite.

Pour comprendre ces folies, il faut connaître la nature de l’âme et établir son immortalité : tout comme ce qui possède en soi-même le principe de son mouvement, l’âme est immortelle. Au contraire, ce qui est mû de l’extérieur périra dès que la source extérieure de vie sera tarie. Si l’âme est le « siège des passions », elle n’en est pas moins dans le corps mortel comme dans une prison, dans un tombeau. D’autre part, il est possible de connaître la véritable nature de l’âme en se la représentant sous une forme mythique. Il s’agit du mythe de l’attelage ailé :

« Pour faire comprendre ce qu'elle est, il faudrait une science divine et des dissertations sans fin ; mais pour en donner une idée par comparaison, la science humaine suffit, et il n'est pas besoin de tant de paroles. C'est ainsi que nous procéderons. Comparons l'âme aux forces réunies d'un attelage ailé et d'un cocher. Les coursiers et les cochers des dieux sont tous excellents et d'une excellente origine ; mais les autres sont bien mélangés. Chez nous autres hommes, par exemple, le cocher dirige l'attelage, mais des coursiers l'un est beau et bon et d'une origine excellente, l'autre est d'une origine différente et bien différent : d'où il suit que chez nous l'attelage est pénible et difficile à guider[3].  »

Ce qui est appelé vivant, c'est l'ensemble d'une âme et d'un corps fixé à elle[4]. L’âme est comparable à un attelage ailé céleste : le cocher est la raison, l’intellect qui gouverne et l’attelage est tiré par deux chevaux. Cependant, Platon introduit une différence entre l’âme des dieux et l’âme humaine. Pour l’âme des dieux, la structure de l’attelage et son comportement sont dans une continuité cohérente si bien qu’une fausse manœuvre est, par principe, exclue. L’attelage est porté sans encombre par les ailes au sommet de la voûte céleste dans un mouvement ascensionnel uniforme. Alors que pour l’âme humaine, ce mouvement devient difficile car l’attelage est apparié, les deux chevaux sont de nature différente. L’un, blanc, noble et obéissant, aspire au ciel et représente le cœur. L’autre, noir et massif, est attiré par la terre et représente la partie désirante de l’âme.

Les Formes sont dépourvues de couleur, parce qu’elles sont incorporelles[5]. À peine arrivées à la hauteur du monde éternel, même si certaines âmes peuvent apercevoir quelques idées, elles chutent toutes inévitablement dans le monde sensible, puisque leurs ailes manquent de force pour pouvoir les soutenir. Ce voyage dans le ciel des Idées aux côtés des dieux est appelé « mystère ». Il s’ensuit qu'une hiérarchie dans les types humains comportant neuf degrés, chacun correspondant à plus ou moins d’imperfection dans les âmes en fonction de ce qu’elles ont pu ou non apercevoir du monde des idées. Au sommet de la pyramide se trouvent les philosophes, suivent après les rois et guerriers, les hommes politiques et financiers, les médecins et hygiénistes, les devins, les peintres et poètes, les agriculteurs et les artisans, les sophistes et au dernier échelon de la pyramide les tyrans. Le philosophe-roi est chargé de faire régner l’ordre et la justice. Ainsi, nous connaissons l’essence des réalités, car notre âme a eu une vie jadis où elle contemplait les essences de la réalité et que maintenant, une fois incarnée dans un corps, elle se souvient de ces essences en voyant des imitations des réalités. Néanmoins, l’âme est brouillée par le corps ; le corps est un brouillard qui empêche l’âme de percevoir avec netteté le ciel des Idées. Le travail de l’âme consiste dès lors à écarter les barreaux de la chair que le corps ne cesse d’interposer entre elle et les Idées : C’est là le phénomène d’anamnésis. Toute connaissance est réminiscence ou encore conversion par laquelle l’âme réoriente son regard vers les réalités véritables. Connaître, c’est toujours reconnaître ce qu’on avait vu dans une vie antérieure.

Après avoir exposé ce mythe, argument illustratif et non démonstratif, Socrate mène une analyse détaillée de l’Amour. L’amant tend à se rapprocher de l’idée absolue de beauté à travers l’être aimé, et cherche en lui des caractéristiques reflétant le Dieu qu'il honore ; il y a dans sa passion quelque chose de divin. Si l’amant ne recherche uniquement que cette idée pure, son amour devient un effort continuel de dépassement de lui-même. Cette contemplation l’élève, en même temps que l’être aimé, vers l’éternel. Si en revanche ils assouvissent leur désir charnel, l'élévation arrivera plus tard. Elle se fera néanmoins, car : « ce n’est pas dans les ténèbres et sous la terre que la loi envoie ceux qui ont déjà commencé le voyage céleste ; au contraire, elle leur assure une vie brillante et pleine de bonheur, et lorsqu’ils reçoivent leurs ailes, ils les reçoivent en même temps, à cause de l’amour qui les a unis[6]. »

Psychagogie[modifier | modifier le code]

Platon explique que la rhétorique est une psychagogie[7], c'est-à-dire qu'elle est essentiellement fondée sur la connaissance de l'âme, signifiant littéralement « formation des âmes par la parole ». La philosophie est un savoir mis sous la tutelle d’Éros[8].

Deuxième partie : rhétorique, critique de l’écriture et enseignement oral[modifier | modifier le code]

Platon invoque le mythe de l’invention de l’écriture par le dieu égyptien Thot[9] afin d'insister sur la menace que représente l’écrit pour la pratique philosophique. C'est, paradoxalement, dans un texte écrit que le personnage de Socrate condamne l’écriture de façon nette et sans ambiguïté. Il rejette toute prétention de l’écriture à donner accès à une vérité, qualité réservée à l’oralité plus adéquate à la manifestation de la vérité. Selon Socrate, l'écriture :

« [...] ne produira que l’oubli dans l’esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire. En effet, ils laisseront à ces caractères étrangers le soin de leur rappeler ce qu’ils auront confié à l’écriture, et n’en garderont eux-mêmes aucun souvenir. Tu [Thot] n’as donc point trouvé un moyen pour la mémoire, mais pour la simple réminiscence, et tu n’offres à tes disciples que le nom de la science sans la réalité ; car, lorsqu’ils auront lu beaucoup de choses sans maîtres, ils se croiront de nombreuses connaissances, tout ignorants qu’ils seront pour la plupart, et la fausse opinion qu’ils auront de leur science les rendra insupportables dans le commerce de la vie[10]. »

En se basant sur la théorie de la réminiscence, Platon condamne l'écriture, qui permet d'utiliser les textes écrits comme supports matériels de la mémoire, car elle conduirait à une mémoire humaine moindre, les humains se reposant davantage sur ces outils extérieurs que sur la recherche d'un savoir interne inscrit dans l'âme.

Cette critique est très problématique, et d'abord parce qu'elle a elle-même lieu dans un texte écrit, et qu'elle est le fait d'un philosophe qui, contrairement à son maître, Socrate, a jugé utile de mettre par écrit ses pensées et qui se serait même occupé de son vivant de sa diffusion écrite[11]. D'autre part, la condamnation de Socrate est loin d'être absolue (cf. par ex. 278 a-d, où il affirme qu'on peut appeler « philosophe » celui qui a de la distance par rapport à ses écrits).

Une critique de l'écriture ? Interprétations diverses et contraires[modifier | modifier le code]

Selon l'interprétation célèbre de Jacques Derrida dans La Pharmacie de Platon, envisagé à la lumière de la nature double du pharmakon autant remède que poison, le dialogue entier porterait essentiellement sur l'écriture[12]. Les discours sur l'amour seraient ainsi à rattacher à l'amour de l'écriture et des discours[réf. nécessaire].

En raison de ce « procès de l’écriture », allégué entre autres par Derrida[12], certains ont pris au sérieux l’hypothèse des « doctrines non écrites » (ágrapha dógmata) de Platon (voir notamment Léon Robin ainsi les travaux de l’école de Tübingen, en particulier ceux de Hans Krämer (de) et de K. Gaiser). Cette hypothèse postule que la véritable pensée du philosophe nous serait inconnue car elle n'aurait été transmise que par la parole. Selon cette interprétation rarement soutenue aujourd'hui, les écrits de Platon ne seraient que des « jeux » exercés à partir de cet enseignement oral. S'ils sont qualifiés de « jeux » ou de simulacres, c'est en raison de l'écart ou l'espacement originaire (sans origine donc) au coeur même de l'écriture.

Sarah Kofman, citant Derrida, avance à ce propos que « [l]e signe est séparable du contexte parce que toujours déjà séparé de lui-même, marqué par la trace de l'autre, différent toujours de soi. L'écriture est la différence, l'espacement originaire de soi avec soi : “ C'est d'abord l'espacement comme disruption de la présence dans la marque [...] que j'appelle ici écriture. ” [J. Derrida., Marges...,] p. 390) »[13]. En ce sens, l'écriture qui est la différence est aussi la plus grande menace d'une métaphysique de la présence pleine et de la parole comme d'une auto-affection pure; violentant l'autorité de la parole vive, blessant en son sein même son soi-disant caractère inébranlable sinon pure[13]. C'est, dirait Derrida, le « [r]isque encouru par le logos, de perdre par écriture, et sa tête et sa queue. »[12] Ainsi, au discours qui, selon le Phèdre, devrait être articulé tel un « corps animé », est greffé une lecture hétéro-affective qui dissémine, celle de Derrida, disloquant la rectitude corporelle du discours en pointant l'altérité radicale qui l'affecte à-même son « au-dedans »[14]; « L'écriture comme écart originaire est la condition de toute coupure, de toute désarticulation. »[13] Le discours écrit est sans queue, ni tête, sens dessus dessous; la plus grande menace domestique de la métaphysique de la présence pleine. Kofman, parlant du sophiste, que l'on pourrait associer à Derrida, ajoute[15] :

«  [s]a méthode est une technique de désorientation : au moyen de " mille tours par lui machinés " (Rép., 405 c), il fait revenir le logos à l'état de chaos, chaos de la mer ou du Tartare, où toutes directions sont confondues. Tel Hermès, ce dieu retors, qui, pour brouiller les pistes, trace sur le sol un entrelac de directions opposées, le sophiste, par de multiples procédés, s'efforce toujours de donner au discours deux têtes (au moins) qui le tiraillent en sens contraires. Son discours, contrairement au bon discours du Phèdre, n'a ni queue ni tête ; vrai et faux, être et non-être s'y trouvent étroitement mêlés et confondus.  »

L'écriture serait donc essentiellement sophistique, l'écrivain un sophiste et vice versa. Tout passe, dans La Pharmacie de Platon par une logique pharmaceutique, plus précisément une logique dit du pharmakon. Derrida descelle une exclusion dans le texte de Platon. Le texte, ce pharmakon, à la fois poison et remède, mais aussi teinture artificielle et maquillage ou encore bouc émissaire serait tant extérieur à soi qu'il faudrait s'en protéger sous l'égide de la parole pleine. Le texte comme un allergène provoquerait un profond malaise chez le philosophe antique ; n'ayant pas d'identité à soi, il déjouerait et menacerait les principes fondamentaux de la logique, plus particulièrement le principe de non contradiction. Ce que Derrida dit et fait, c'est de ramener le pharmakon à l'intérieur si l'on veut ; il affirme que tout discours est texte donc différance donc désarticulé, donc sophistique, etc., etc. Coups de donc qui ramène la pensée à sa bâtardise, à sa tenue à ras le sol, sans possible rectitude, son état croulant, impossible.

D'autres commentateurs ont mis en question l'idée même que Platon critique dans ce texte l'écriture. Pour Luc Brisson, « la critique de l'écriture par Platon dans le Phèdre n'instaure pas une opposition radicale entre discours parlé et écrit », mais rappelle plutôt la distinction entre information et communication (un texte écrit conserve des informations, mais leur communication n'est pas assurée)[16]. Pour Yvon Lafrance, qui s'appuie entre autres sur Brisson, il ne s'agit pas non plus d'opposer l'oralité à l'écriture, mais la logographie (le discours, écrit et oral, tenu devant le juge, et dont Lysias est le représentant) à la philosophie[11]. Il faudrait ainsi lire ce passage en parallèle avec la critique de la rhétorique dans le Gorgias[11].

Loisir et manque de loisir[modifier | modifier le code]

La σχολή, skholé, le loisir, est un thème nécessaire pour Socrate. À la flânerie absente de soucis, au pouvoir de différer une occupation qui n'en souffrira pas, Platon oppose l’ἀσχολία[17], askholia, qui désigne l'absence de loisir qu'implique le travail ; faire de la politique ne laisse pas assez de temps pour pratiquer la philosophie.

Avec Platon s’élabore l’idéal que certains commentateurs appellent « logothéorique »[18], idéal de connaissance et d’existence tout à la fois, constitutif de la philosophie en tant qu’elle est idéaliste. L’écriture constitue une insoutenable déchéance du logos. Elle n’est pas considérée par Platon comme un bon véhicule pour la pensée philosophique, et ce, principalement en raison de sa rigidité. Le discours ne peut pas adapter son contenu selon la disposition intérieure de son auditoire, il ne peut ni distinguer devant qui il est juste de parler ni pénétrer réellement l’âme de ceux à qui il s’adresse. Par ailleurs, Platon évoque le philosophe dialecticien comme l’égal de la divinité. La méthode dialectique devient chez Platon le moyen par lequel l’âme s’élève, par degré, des apparences multiples et changeantes aux Idées - aux essences - modèles immuables dont le monde sensible n’est que l’image, du devenir à l’Être, de l’opinion à la science.[19] Le philosophe parvient à la contemplation de l’Être vrai, qui est nécessairement un, invariable, impérissable et qui n’apparaît pas, mais demeure seulement pensable. Le savoir légué au texte écrit s’expose à un double péril : d’une part, s’il tombe entre les mains d’un auditoire ayant de mauvaises intentions, il risque d’être utilisé à des fins autres que celles prévues au départ, et d’autre part, même s’il s’adresse à un auditoire préparé, sa forme figée ne lui permettra pas de réellement pénétrer ni de transformer l’âme de ceux à qui il s’adresse. Le discours écrit risque de produire des effets plus néfastes que bénéfiques.

Dans la deuxième partie du dialogue, Socrate fixe les buts et modes de la vraie rhétorique : elle doit guider les âmes vers la Beauté et la justice. Cela implique d’une part la connaissance de la vérité et de l’autre, la connaissance de l’âme ; cela implique également, chez l’auteur des discours, d’aimer son auditoire afin de le conduire à la vérité. Le motif de l’amour conçu comme élément nécessaire de toute exposition de notre pensée donne à la parole orale une valeur essentiellement supérieure à celle de la parole écrite. La rhétorique n’est ni une simple pratique de l’argumentation en vue de convaincre un auditoire, de le flatter, ni de triompher dans une discussion ; la rhétorique traditionnelle (dont Lysias est le représentant) tire les âmes vers le bas.

Authenticité[modifier | modifier le code]

Selon Athénée, il est impossible que Phèdre ait été contemporain de Socrate[20]. Certains critiques[Qui ?] anciens ont prétendu que ce magnifique dialogue était le premier ouvrage de Platon. Wilamowitz et Léon Robin placent sa composition après celle des dialogues Le Banquet et La République. En effet, il y expose toute sa doctrine, la théorie de l'amour, la méthode de la dialectique et le système des idées. On reconnait aussi dans ce système si riche, les idées rapportées de ses voyages en Égypte : la preuve de l'immortalité de l'âme, les migrations des âmes, et les idées pythagoriciennes comme la supériorité de l'enseignement oral.

Le personnage de Phèdre, au début du Banquet se plaint que ni poètes ni sophistes n'aient fait l'apologie de l'Amour : « N'est-il pas étrange, que nombre d'autres dieux aient été célébrés par les poètes dans des hymnes et des péans, et qu'en l'honneur d’Éros,... pas un parmi tant de poètes n'ait jamais composé aucun éloge ? »[21]. Si le Phèdre, où l'amour est célébré, avait paru avant le Banquet, cette plainte serait inexplicable. D'autre part, l'étonnement que marque Glaucon dans le Livre X de La République, quand Socrate avance que l'âme est immortelle, suppose que ni le Phédon, ni le Phèdre n'avaient encore paru.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Léon Robin, Notice du Phèdre, édition Les Belles Lettres, 1978, p. XIII.
  2. 244 a.
  3. 246 a-b.
  4. 246 c.
  5. 247 c.
  6. Phèdre, 72. Texte sur Wikisource
  7. 261 a-271 c.
  8. 265
  9. 274 b.
  10. Phèdre, 122. Texte sur Wikisource
  11. a b et c Yvon Lafrance, Pour interpréter Platon: La Ligne en République VI, 509 d-511 e. Bilan analytique des études, 1804-1984, éd. Fides, 1986, p. 29 sq.
  12. a b et c Jacques Derrida, La dissémination, Paris, Seuil, , 407 p., « La pharmacie de Platon », p. 69-197
  13. a b et c Sarah Kofman, Lectures de Derrida, Paris, Galilée, , 190 p., pp. 20, 21
  14. Jacques Derrida, La Dissémination, Paris, Seuil, , 416 p.
  15. Sarah Kofman, Comment s'en sortir?, Paris, Galilée, 1983 p., pp. 33-34
  16. Cf. introduction de L. Brisson dans Phèdre, GF Flammarion, édition revue de 2004, p. 60.
  17. Phèdre, 227 b.
  18. Ce mot n'existe pas en grec ; il est formé de « logos », en grec ancien λόγος : langage, pensée, raison ; et « theoria » (en grec ancien θεωρία) : vision, contemplation.
  19. Dixsaut, Monique, 19.-, Métamorphoses de la dialectique dans les dialogues de Platon, Vrin, (ISBN 2-7116-1507-3 et 978-2-7116-1507-0, OCLC 422005186, lire en ligne)
  20. Athénée, Deipnosophistes [détail des éditions] (lire en ligne), XI, 505.
  21. Platon, Le Banquet, Garnier Flammarion,

Éditions[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Platon (trad. Luc Brisson), « Phèdre », dans Œuvres Complètes, Éditions Gallimard, (1re éd. 2006) (ISBN 978-2-0812-1810-9)
  • Jean-Marie Paisse, « La métaphysique de l’âme humaine dans le Phèdre de Platon », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, vol. Lettres d'Humanité, no 31,‎ , p. 469-478 (lire en ligne).
  • André Motte, « Le pré sacré de Pan et des Nymphes dans le Phèdre de Platon », L’Antiquité classique, t. 32, no 2,‎ , p. 460-476 (lire en ligne).
  • Sylvie Vilatte, « Une mutation religieuse au IVe siècle av. J.-C. : les dieux du Phèdre de Platon, entre la nature et le lieu hyperouranien des essences », Revue belge de philologie et d’histoire, vol. 77, no 1,‎ , p. 53-75 (lire en ligne).
  • Omer Ballériaux, « Mantique et télestique dans le Phèdre de Platon », Kernos, Revue internationale et pluridisciplinaire de religion grecque antique, vol. 3,‎ , p. 35-43 (lire en ligne).
  • Jules Labarbe, « Socrate épique dans le Phèdre de Platon », L’Antiquité classique, t. 63,‎ , p. 225-230 (lire en ligne).
  • Platon, Phèdre, Paris, Le Livre de Poche, 2007, présentation par Daniel Babut, introduction et traduction par Létitia Mouze
  • Christine Leclerc, Commentaire sur Platon-Phèdre 246 a-b (avec citation de M. Foucault, L’usage des loisirs) en ligne
  • Christine Leclerc, « Socrate aux pieds nus. Notes sur le préambule du Phèdre de Platon », Revue de l'histoire des religions, t. 200, no 4,‎ , p. 355-384 (lire en ligne)
  • A. Petit, L’art de parler dans le Phèdre de Platon (résumé) en ligne
  • Marie-Dominique Richard, L’enseignement oral de Platon, Cerf,
  • Luc Brisson, F. Francesco (sous la direction de), Lire Platon, Paris, Édition Quadrige/ Puf, 2006
  • A. Pinset, Regards philosophiques, Platon, Phèdre (250 b-d) b-d/ en ligne.
  • T. Szlezak, Le plaisir de lire Platon, Paris, Édition du Cerf, 1996
  • J. Pieper, De la divine folie : sur le Phèdre de Platon, Ad Solem Éditions
  • Encyclopédie Universalis (CD-rom), articles consultés : Phèdre et La folie divine, version 2006 et 2007

Liens externes[modifier | modifier le code]

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