Peste de 1720 en Provence et Languedoc

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La peste de 1720 est une épidémie de peste survenue en Provence, Comtat et Languedoc et qui provoqua la mort d'une grande partie de la population.

Elle fut importée à Marseille par le navire le Grand-Saint-Antoine, commandée par Jean-Baptiste Chataud, le . Ce bâtiment transportait des soieries destinée à la Foire de Beaucaire, par le premier échevin, Jean-Baptiste Estelle. Ce dernier fit lever sa patente pour éviter la quarantaine et débarquer ses marchandises. Celles-ci, contaminées, répandirent la peste, qui s'étendit rapidement à toute la Provence.

Le 14 septembre 1720, le Conseil du Roi promulgue un arrêt mettant en quarantaine toute la Provence pour éviter la propagation de l'épidémie, mais celle-ci éclate véritablement au printemps 1721.

Les derniers foyers de peste s'éteignent dans l'été 1722, avec un bilan effroyable de 120 000 victimes sur les 400 000 habitants que comptait la Provence à cette époque, soit près d'un tiers de la population.

Déroulement[modifier | modifier le code]

La peste sort de Marseille dès le 21 juillet 1720 en touchant Cassis, une vingtaine de km à l'est. Le 1er août elle est à Aix-en-Provence et à Apt, respectivement 30 et 80 km au nord. Au 15 août on compte une dizaine de localités atteintes, certaines très éloignées comme Sainte-Tulle. Fin août, elles sont une vingtaine dont Toulon.

En septembre, la peste est proche de Digne. Presque toutes les localités sur l'axe nord, de Marseille à Apt sont touchées. La peste semble s'être arrêtée à Avignon à l'ouest et à Toulon à l'est. Mais en octobre, la Durance est franchie à Perthuis. En novembre, elle est à Arles et Saint-Rémy-de-Provence ; en décembre à Tarascon. En janvier 1721, Toulon est touché à nouveau par le foyer de Bandol, entre Marseille et Toulon. À l'ouest, on la signale dans le Gevaudan.

Après une pause de 2 mois, la peste reprend au printemps 1721, autour de Toulon et d'Arles, elle s'étend à la Camargue. En été, elle frappe Avignon, Orange et tout le Comtat. En automne elle frappe le Languedoc ( Mende, Uzès, Alès, Marvejols, Viviers). Elle est interrompue par l'hiver.

Au printemps 1722, elle reprend, mais faiblement ne touchant que deux nouvelles paroisses près d'Avignon et d'Orange. La peste semble même reprendre à Marseille, mais tout s'éteint au cours de l'été[1].

Comportement de la population[modifier | modifier le code]

La réaction dominante est la fuite. Les plus aisés (bourgeoisie urbaine) se réfugient dans leurs bastides de terroir. Les autres chez des parents éloignés quand ils en ont. Des familles abandonnent leur malade en laissant une cruche d'eau. Les gens des villes fuient dans les villages environnants, ceux des villages dans les hameaux, et ceux des hameaux dans des cabanes en forêt ou en montagne. Ces réfugiés parcourent les routes à pied ou en voiture à cheval. Certains viennent mourir aux portes fermées des cités avoisinantes. D'autres restent barricadés chez eux.

« Les routes offraient les embûches d'un crime nouvellement créé ; des troupes de mendiants[2] feignant d'être pestiférés, demandaient de loin aux voyageurs le secours de leur bourse, et ces derniers s'estimaient heureux de prévenir par cette rançon des approches plus meurtrières »[3]

Il existe aussi des réactions de solidarité et de courage, et des prises de responsabilité sur les lieux infectés. Des femmes guéries de peste s'occupent des orphelins (comme à Vitrolles). Des curés restent à leur poste pour administrer les sacrements. Des barbiers remplacent médecins et chirurgiens morts ou en fuite. De même des curés sont remplacés par des vicaires, et des vicaires par des aumoniers (comme aux Pennes) Dans toutes les corporations et administrations, des subordonnés remplissent les fonctions de leurs supérieurs disparus. D'une localité à l'autre, des volontaires se présentent pour porter secours (comme au Rove, à Gignac, à Rognac). Des parents restent sur place pour servir d'infirmiers, et éventuellement de corbeau (chargé de l'inhumation), pour ceux de leur famille.

« Les capucins appelèrent leurs confrères des autres provinces, et ceux-ci accoururent au martyr avec l'empressement des vieux chrétiens ; de cinquante-cinq, l'épidémie en tua quarante-trois »[4]

« Mais tandis que dans les villes maritimes la volupté souillait des âmes jusqu'alors pures, les courtisanes d'Aix, au contraire, comme frappées d'une inspiration divine et d'un soudain repentir, couraient aux infirmeries se dévouer à une mort certaine en servant les malades. Le moraliste et le législateur contemplent avec inquiétude ces rapides mutations »[5]

Des localités peuvent être simultanément désertées par leurs habitants et occupées par des réfugiés en fuite, ce qui donne lieu à des pillages. D'autres pillages ont lieu en hiver, lorsque les réfugiés vivant dans des baraques en pleine nature, reviennent vers les hameaux et villages pour se réchauffer et trouver le nécessaire pour vivre. Le dénuement et les impératifs économiques font que les moissons et les vendanges ne peuvent être interrompues, d'où de nouveaux déplacements (moissonneurs et vendangeurs) qui peuvent étendre l'épidémie, comme en Camargue.

Les blocus et quarantaines gênent la production et la circulation de produits essentiels. Le ravitaillement insuffisant peut provoquer des émeutes, Arles est le théâtre des plus fortes violences (juin 1721, émeute des quartiers pauvres), des troubles moins violents ont lieu aussi à Marvejols (septembre 1721) et à Orange (mai 1722, émeute des femmes)[6].

Réponses des autorités[modifier | modifier le code]

Après presque 3 siècles d'expériences répétées de peste, le Parlement de Provence s'était doté d'un règlement en 127 articles sur les mesures à prendre. Ce règlement prévoit une interdiction de circulation et le blocus des communautés atteintes. Encore faut-il être informé pour déclencher les mesures. Il existe un réseau informel de correspondants, mais qui fonctionne de façon indirecte, c'est-à-dire qu'une ville ne dira pas que la peste est chez elle, elle informera une autre ville que la peste est dans une troisième ville. Pour s'informer, des villes envoient des missions d'enquêtes, composées de médecins et de magistrats[7].

La menace étant avérée dès la fin juillet, les autorités locales prennent les premières mesures. Mais déjà des fugitifs marseillais en voiture à cheval s'éparpillent en Provence. Des gardes et milices locales dressent des barrières et contrôlent l'entrée des bourg et des villages. 89 postes de garde bloquent les principales routes de sortie de Marseille. Des barrières-marchés sont mis en place : les affaires se traitent à portée de voix, les marchandises sont apportées, et laissées sur la route de l'autre côté de la barrière, que les bloqués viennent chercher. Dans les villes on nomme des « bureaux de santé » qui ont tout pouvoir pour prendre les mesures d'urgences. Ainsi celui d'Orange décide de construire en urgence une muraille avec quatre portes gardées tout autour de la ville. Dès le 5 août 1720, les ports et points de passage sur la Durance sont bloqués. Pour circuler, il faut un billet de santé, attestant que l'on vient d'une ville saine.

Au fur et à mesure de l'épidémie, plusieurs lignes ou cordons sanitaires sont mis en place. Ces lignes peuvent reculer quand la peste les traverse. Les lignes principales restées fixes sont, de l'est à l'ouest, celle sur l'Argens (de Fréjus au nord de Brignoles), la ligne Sisteron au nord d'Avignon, la ligne Sisteron au sud d'Avignon matérialisée par le mur de la peste, celle sur le Rhône de Montélimar à Arles et jusqu'en Camargue. Enfin une ligne encercle la Lozère actuelle, toute la région centrée sur Mende.

La peste noire médiévale avait touché des communautés totalement démunies. À partir du XVIe siècle la lutte s'organisait à l'échelle d'une cité, puis d'une province. La peste de 1720 en Provence est la première peste qui provoque une réaction nationale (à l'échelle du Royaume). L'arrêt du Conseil du Roi du 14 septembre 1720 met toute la Provence en quarantaine. Une escadre bloque les ports de Marseille et de Toulon, ainsi que toute la côte. Elle interdit toute sortie de navires et limite toutes les entrées au ravitaillement indispensable.

Deux chefs militaires de haut rang sont envoyés avec leurs troupes pour renforcer le blocus, dans le Gevaudan avec le Maréchal de Berwick, en Provence avec le Duc de Roquelaure. Dans le Gevaudan, des hameaux sont brûlés et leurs habitants isolés dans des enceintes de palissades. Les règlements sont très sévères, ces troupes peuvent tirer à vue sur ceux qui tentent de franchir les lignes, avec exécution immédiate et sans procès des personnes prises échappées de quarantaine. Les émeutes d'Arles (juin 1721) sont réprimées par des exécutions sommaires en place publique[8].

Analyse de l'épidémie[modifier | modifier le code]

Selon le constat de J.N Biraben, la peste de Marseille ne s'est pas étendue en Provence par voisinage continu, en tache d'huile. Elle s'étend par foyers compartimentés, isolés entre eux par des paroisses indemnes. L'extension de la peste suit les routes. Il en déduit que la peste en Provence ne s'est pas disséminée de terrier à terrier par des rongeurs sauvages, mais bien par l'homme en déplacement.

Marseille a deux axes principaux de sortie : l'un à l'est vers Toulon, l'autre au nord vers Aix-en-Provence et Apt. La peste se déclare d'abord dans les lieux d'étapes et de relais, là où le voyageur ou le fugitif, à pied ou en voiture à cheval, s'arrête. Ce qui explique la présence de localités indemnes entre deux villes touchées, et le fait que des lieux plus éloignés de Marseille soient touchés avant des lieux plus proches.

Dans un second temps, ces nouveaux foyers essaiment à leur tour touchant les localités encore indemnes autour d'elles, c'est le cas d'Apt pour le Roussillon, ou Aix pour le Puy-Sainte-Réparade. Le phénomène inverse se produit quand une ville encore indemne se ferme, les voyageurs doivent s'arrêter au bourg le plus proche. La peste s'y déclare, et finit par toucher la ville. Ce fut le cas de Bandol pour Toulon, Bédarrides pour Avignon, La Canourgue pour Mende.

Un autre exemple remarquable, donné par J.N Biraben, est l'évitement réussi de Brignoles. Cette ville se situe sur l'axe de la peste de Marseille vers Saint-Raphaël (en partie sur le trajet de la nationale 7), elle se ferme comme les autres, mais en plus elle dispose sur la grand-route d'un village voisin sévèrement gardé Tourves[9], situé sur un croisement vers Marseille et Saint-Maximin. La peste contourne Brignoles, en empruntant une route secondaire, touchant Nans, La Roquebrussane, Garéoult, pour rejoindre la route principale à Flassans.

Enfin, sur le terroir même de Marseille, deux endroits seulement sont épargnés : La Nerthe et la Treille. Ce sont deux hameaux en extrémités de routes qui ne mènent nulle part[10]. Autant d'éléments qui montrent que la peste de 1720 en Provence n'a pas été une peste du rat par ses puces, mais bien une peste humaine par la puce de l'homme.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. J.N Biraben, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, t. 1 : La peste dans l'histoire, Mouton, (ISBN 2-7193-0930-3), p.240-241
  2. Le 31 juillet 1720, les échevins de Marseille ordonnent aux mendiants étrangers, au nombre de 3000, de sortir de la ville dans les 24 heures (C. Carrière, Marseille ville morte, la peste de 1720, Garçon, 1968, p.66)
  3. P.E Lemontey, La peste de Marseille et de la Provence, Laville, (ISBN 979-10-90134-29-4), p.132
    réédition d'un ouvrage de 1821
  4. P.E Lemontey, op.cit, p.146
  5. P.E Lemontey, op. cit, p.144
  6. J.N Biraben, t.1, op cit., p. 241-245
  7. J.N Biraben, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, t. 2 : Les hommes face à la peste, Mouton, (ISBN 2-7193-0978-8), p.85-86
  8. J.N Biraben, t.1, op cit, p. 245-251
  9. ancien verrou stratégique romain (station militaire sur la via Aurelia)
  10. J.N Biraben, t.1, op cit, p.285-287

Articles connexes[modifier | modifier le code]