Parler rouennais

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Le parler rouennais actuel est une variante régionale du français qui a fortement été influencée par le rouennais (ou purinique) qui est la variété de la langue normande (elle-même une langue d’oïl comme le français, d’où leur proximité) parlée traditionnellement à Rouen jusqu’au XXe siècle où la francisation la fit évoluer vers le parler rouennais. Le parler rouennais a conservé l’accent, beaucoup du vocabulaire, des tournures de phrase ou même des formes grammaticales du normand rouennais. Une phrase en normand rouennais comme « a nn’a-t-i cô dz’éfants ? » (« a-t-elle encore des enfants ? ») serait encore tout a fait compréhensible pour un Rouennais et même transposable en français de Rouen : « elle en a-t-y ‘core des enfants ? » sans grosse adaptation dans la prononciation, puisque le mot elle se prononce encore souvent a (al devant voyelle) en parler rouennais.

Les Québécois reconnaîtront sûrement dans le parler rouennais un certain nombre de points commun avec leur parler, ce qui n'est pas étonnant puisque beaucoup des Français qui s'installèrent en Nouvelle-France venaient des grandes villes de l'Ouest de la France et de leur périphérie, notamment de Rouen.

Morphologie et syntaxe[modifier | modifier le code]

Quelques traits typiques du parler rouennais :

  • Très est concurrencé par rudement (c’est rudement beau !) et, dans les phrases exclamatives, est remplacé par rien + adjectif, une forme typiquement rouennaise très ancienne : en ancien français, rien – du latin rem – voulait dire chose, son usage dans le sens de « très » dérive de ce qu’on renforçait le sens de la phrase en périphrasant la qualité de son sujet à l’aide de ce mot : pour dire qu’une ville était très belle, on disait qu’elle était rien belle, c’est-à-dire mot-à-mot chose belle : Rouen est rien belle voulait littéralement dire Rouen est chose belle ou Rouen est quelque chose de beau, de là dériva son usage comme adverbe de renforcement.
  • trait typique de la Normandie, les questions se font encore souvent par ajout de -t-i(l) (-i après une forme verbale finissant déjà par un -t) au verbe conjugué : ça va-t-i ? pour « comment allez-vous ? », al est-i v’nue aujourd’hui ? pour « est-elle venue aujourd’hui ? ».
  • De même, la formule interrogative française « est-ce-que... ? » est concurrencée par son équivalent typiquement normand c’est-i que... ? ou plus souvent encore sa forme négative c’est-i pas/c’n’est-i pas : on entendra plutôt c’est-i pas ‘ui qu’il a été/qu’i fut au marché ? pour « est-ce que c’est lui qui a été au marché ? » ou « ne serait-ce pas lui qui est allé au marché ? ».
  • Comme en français québécois, le parler rouennais a tendance à contracter le sujet avec le verbe dans certains cas, surtout à la négative : chui pour je suis, ché pour je sais, t’sé pour tu sais, ch’cré pour je crois, j'ois pour je vois. Également comme en français québécois, le parler rouennais connaît la tournures m’as au lieu de je vais (les Rouennais disent traditionnellement j’vas pour je vais, ce j’vas se contracte éventuellement en m’as — ce trait, dont les Québécois ont hérité, semble originaire de Seine-Maritime puisqu’il est connu en rouennais et en cauchois).
  • Comme en français québécois, elle est régulièrement prononcé a’ à l’oral : a-t-elle encore des chats se dira a’ n’n’a-t-i cô des cats.
  • À l’impératif, on entend souvent dire achète-z-en avec l’ajout d’un -z- de liaison. « Donne-lui » se dira de même donne-z-i. On retrouve ce -z- de liaison entre « moi/toi » et « en » : donne-moi-z-en au lieu de donne-m’en.
  • Les adjectifs se terminant en -i font parfois -ite au féminin : al est toute pourrite pour « elle est toute pourrie ».
  • À l’oral, nous est souvent remplacé par on : on met la tab’e pour « nous mettons la table ».
  • On entend encore parfois l’ancienne forme de la première personne du pluriel en « je » au lieu de nous : j’avons pour « nous avons », j'sommes pour nous sommes, j'viendrons pour nous viendrons etc. Ce trait est ancien, Molière l’avait déjà noté dans Le Médecin malgré lui.
  • celui est parfois remplacé par la forme normande c’ti-là (et c’ti-citte) ou alors contracté en çui dans çui-là ou çui-ci(tte). On entend parfois c'tite-là pour celle-là. Un usage très rouennais est aussi de faire précéder les pronoms celle (ou c'tite), ceux et celles (ainsi que le masculin c'ti à l'occasion) par le déterminant : la celle, les ceux, les celles, le c'ti.
  • il est régulièrement prononcé i devant consonne, il ne retrouve son -l dans la prononciation que suivi d’une voyelle.
  • cette est souvent prononcé c’te.
  • le mot tantôt est souvent employé dans le sens de cet après-midi : on s'oit tantôt pour on se voit cet après-midi.
  • le passé simple n’est pas réservé à l’écrit, il arrive qu’on l’entende à l’oral à la place d’un d’un passé composé : a’ s’en fut à Bois-Guillaume pour elle est allée à Bois-Guillaume.
  • le verbe êt’e (« être ») est couramment utilisé à la place du verbe aller au passé simple et au passé composé : il a été en Bretagne pour il est allé en Bretagne.
  • le pronom COI lui est souvent prononcé 'ui ou yi, il se réduit en i après j’ : i 'ui répondit qu’i n’voulait pas (« il lui répondit qu’il ne voulait pas »), j’i ai dit nan (« je lui ai dit non »).
  • yeur correspond à leur COI : i yeur a dit (« il leur a dit »), il devient eur après j’ : j’eur ai fait voir (« je leur ai fait voir »).
  • Comme c'était déjà le cas en ancien français, je les est régulièrement contracté en j’es : j’es ai pas vus aujourd’hui pour je ne les ai pas vus aujourd’hui, j’es donne à mes gens pour je les donne à mes proches.
  • le pronom COD le s’efface dans les tournures je le lui et je le leur, il est parfois remplacé par ça à la fin de la phrase mais peut aussi être omis, comme sous-entendu : j’eur ai fait moins cher (« je le leur ai fait moins cher »), « j’i ai dit ça (« je le lui ai dit »).
  • que signifie dans certains cas alors que ou tandis que : « moi j’èm sis lvé, qu’toi nan (« moi je me suis levé, alors que toi non »).
  • des formes de mots typiquement normandes se font entendre parfois à la place de leur équivalent en français standard : à c't'heure/açtheure, à c't'heure-ci ou à c't'heure-citte pour maintenant ; itou ou aussitte pour aussi, anuit pour aujourd'hui ; les cauches pour les chaussures, les chausses ; eune kiève (qui remonte à l’ancien normand kievre qui correspondait à chievre en ancien français du bassin parisien au Moyen Âge) pour une chèvre, el cat pour le chat, el kien ou kin pour le chien, ’tit pour petit, mucher pour cacher, cacher pour chasser (et la cache pour la chasse), ou cor pour encore, pourquei pour pourquoi, terminaisons des mots français en -eur en -eux (un mâkeux pour un « mâcheur » : un mangeur, un raconteux pour un raconteur etc.), beire pour boire, ej manjue pour je mange (conjugaison irrégulière du verbe manger qui remonte à l'ancien français, le mot manjues signifie également, comme substantif au pluriel, des démangeaisons) etc.
  • les pronoms sont parfois dans l’ordre COD-COI, alors qu’en français standard ces positions sont variables. Ainsi, on dira donne-moi-la alors qu’en français, la phrase serait spontanément donne-la-moi . D’où le sobriquet rouennais « redis-le-me-le ».
  • Les Rouennais ponctuent régulièrement leurs phrases par des prononcés de manière très relâchées, ce trait se retrouve en français québécois.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Le parler rouennais des années 1950 à nos jours, Gérard Larchevêque, éd. Le Pucheux, Rouen, 2007, (ISBN 2952691215)

Liens externes[modifier | modifier le code]