Paradoxe de Jevons

Le paradoxe de Jevons décrit le phénomène selon lequel plus les progrès techniques ou technologiques permettent d'utiliser une ressource efficacement, plus la consommation totale de cette ressource a tendance à augmenter, au lieu de diminuer. Il prend le nom de William Stanley Jevons qui l'a mis en évidence en 1865.
Il s'explique par le fait que quand une nouvelle technologie rend l'utilisation d'une ressource plus efficace, elle la rend aussi plus attractive. En conséquence, la consommation totale de cette ressource augmente au lieu de baisser[1]. Il s'agit du cas le plus extrême de l'effet rebond.
On parle de « paradoxe de Jevons » lorsque les gains d’efficacité sont quantitativement plus que compensés [à plus de cent pour cent] par l'effet rebond — c’est‑à‑dire par l'augmentation des usages — au point que la consommation totale de ressources dépasse le niveau qu'elle avait avant l'apparition des gains d'efficacité[2].
Dans le domaine de la consommation d'énergie et de ressources naturelles (pas, peu, difficilement, lentement ou couteusement renouvelables) un constat est que l'« efficacité », bien qu'indéniablement utile aux individus, ne réduit pas la consommation globale et peut même l'accroître[3]. Malgré d'énormes progrès d'efficacité et d'efficience énergétique, la consommation d'énergie (y compris de charbon, de bois et de biomasse) et les émissions de gaz à effet de serre continuent d'augmenter régulièrement, ce qui interroge profondément les stratégies actuelles de politique énergétique et de protection du climat et de la biodiversité[3]. Des politiques de sobriété énergétique, s'appuyant par exemple sur le péage urbain et sur une taxe carbone et de la congestion urbaine peuvent limiter ces effets rebond[4], mais hors des moments de crise énergétique, elles peinent à être mises en place.
Histoire
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Dans son livre de 1865, Sur la question du charbon, Jevons observe que la consommation anglaise de charbon a fortement augmenté après que James Watt a introduit sa machine à vapeur (bien plus efficace que celle de Thomas Newcomen). Les innovations de Watt ont fait du charbon une source d'énergie plus rentable, ce qui a conduit à généraliser l'utilisation de sa machine à vapeur au sein des manufactures. Plutôt que de réduire la consommation totale de charbon ; les améliorations technologiques et les gains de rentabilité ont conduit à accroître la consommation totale de charbon, d'où le paradoxe. La description de ce mécanisme constitue un apport important de Jevons à l'Économie de l'énergie[5].
Les améliorations techniques entre 1830 et 1863 ont permis de diminuer de deux-tiers (66 %) la consommation de charbon par unité de fer produite, mais dans le même temps ont conduit à une multiplication par dix de la quantité de charbon consommée[2].
Jevons s'inquiète de ce phénomène, et prédit une concurrence du charbon américain sur le charbon britannique qui serait défavorable à l'économie du Royaume-Uni. Soulignant la fragilité de l'économie industrielle qui repose sur le charbon, il estime qu'il faut diminuer l'activité économique et réduire la consommation de cette ressource, car ce n'est pas soutenable sur le long terme : « nous devons choisir entre une grandeur brève et une médiocrité continuée plus longtemps »[6].
Les travaux de Jevons sont remarqués par l'économiste britannique John Stuart Mill[6], puis à nouveau étudiés après le choc pétrolier de 1973 par Brookes (1979) et Khazzoom (1980) qui notent qu'en dépit des améliorations de l'efficacité énergétique des machines, la consommation globale d'énergie n'a pas diminué : c'est le postulat de Khazzoom-Brookes[6].
L'économiste Len Brookes rappelle que quand on parle d'améliorer l'efficacité énergétique, on parle en réalité d'accroître la productivité de l'énergie. Et, si l'on augmente la productivité de quoi que ce soit, cela a pour effet de réduire son prix implicite, car on obtient un meilleur rendement pour le même investissement, ce qui stimule mécaniquement la consommation, au point parfois d'effacer et même renverser le bénéfice attendu en termes d'économies de ressources naturelles, en rendant le développement insoutenable si ces tendances se poursuivent[3]. Dans les années 2020, diverses études[7],[8],[9],[10] confirment, dans les domaine de l'énergie, du développement du Cloud et des fermes de serveurs[11], et de l'intelligence artificielle en particulier (en 2025, Satya Nadella, PDG de Microsoft a confirmé que le paradoxe de Jevons s'applique à l'IA : plus elle devient efficace et accessible, plus son usage explose)[12], que — sans régulation forte — contrairement à l'idée reçue voulant que l'efficacité énergétique permet d'économiser les ressources, elle tend en réalité in fine au contraire à en accroître la consommation et à favoriser l'expansion technologique, ce qui est un problème dans le contexte des ambitions d'économie circulaire et face au constat du dépassement des limites planétaires[13]. Un exemple souvent cité est l'amélioration spectaculaire de l'efficacité de l'éclairage par les LEDs, qui a paradoxalement entrainé une hausse de la consommation mondiale d'électricité pour l'éclairage (et de la pollution lumineuse) suite aux usages parfois extravagants de cette technologie devenue bon marché[14].
Ce paradoxe ne concerne en effet pas que le domaine de l'énergie ; on le retrouve dans le contexte de l'intensification industrielle et agricole, avec par exemple les cultures OGM de plantes résistantes aux insectes, qui ont paradoxalement entraînée (effets systémiques) une augmentation nette des pesticides[15], ou avec les progrès des rendements du soja et de l'élevage en Amazonie, qui de 2001 à 2021 ont augmenté la pression de déforestation amazonienne plutôt que la réduire[16].
Le « paradoxe de Jevons » a connu un regain conséquent de popularité au milieu des années 2020, avec l'explosion de l'IA générative (IAg, qui pourrait se substituer à de nombreux emplois)[17] et notamment lors de la sortie d'un nouveau modèle d'intelligence artificielle par la société chinoise Deepseek : la baisse de puissance nécessaire pour faire raisonner ce modèle aurait dû diminuer la demande de puces informatiques, mais, il en a résulté une hausse de cette demande[18].
Résolution
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Le paradoxe de Jevons signifiait que dans la mesure où il est possible d'extraire davantage d'énergie avec la même quantité de charbon acheté, la situation revient à une baisse du prix de l'énergie tirée du charbon. La diminution du prix de l'énergie permet d'alléger les coûts de production. Sur le graphique, la courbe d'offre O1 se déplace vers la droite (devenant O2) ; il est désormais possible de produire chaque unité à un coût plus faible. L'offre de biens augmente, tandis que les prix des biens se réduisent. La demande augmente en retour (l'élasticité de la demande étant très souvent négative). L'équilibre passe donc de E1 à E2, les quantités achetées (donc produites) passent de Q1 à Q2. La consommation de charbon a donc augmenté, à la suite de la « baisse du prix de l'énergie ».
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ (en) Jeff Jacoby, « The fuel-efficiency paradox », The Boston Globe, (lire en ligne, consulté le )
- Michael Carolan, Cheaponomics: Le coût élevé des produits bon marché, De Boeck Superieur, (ISBN 978-2-8041-9056-9, lire en ligne), p. 171.
- « Let Carbon Pricing Resolve Jevons Paradox », sur www.carbontax.org (consulté le )
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- ↑ Antoine Missemer, Les Économistes et la fin des énergies fossiles (1865-1931), Paris, Classiques Garnier, , 225 p. (ISBN 978-2-406-06252-3), chapitre 1.
- Dominique Bourg et Alain Papaux, Dictionnaire de la pensée écologique, Presses universitaires de France, (ISBN 978-2-13-073181-8, lire en ligne), « Effet-rebond », p. 661-663.
- ↑ (en) Jianxian Wu, « Digital Jevons paradox in urban data center energy systems », Nature Cities, vol. 2, no 8, , p. 677–677 (ISSN 2731-9997, DOI 10.1038/s44284-025-00289-9, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ (en) Vescijudith Fernandes Moreira, Yanara Pessoa Leal et Ronilson José da Paz, « The Jevons Paradox and the energy efficiency of renewable sources », Revista Brasileira de Gestão Ambiental e Sustentabilidade, vol. 12, no 30, , p. 109–112 (ISSN 2359-1412, DOI 10.21438/rbgas(2025)123007, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ (en) Esra Kocak, Yeliz Sarioz Gokten et Okyay Ucan, « Panel data analysis on the validity of Jevons' paradox for resource demand and material footprint », Environment, Development and Sustainability, (ISSN 1573-2975, DOI 10.1007/s10668-024-05766-0, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ (en) Alexandra Sasha Luccioni, Emma Strubell et Kate Crawford, « From Efficiency Gains to Rebound Effects: The Problem of Jevons' Paradox in AI's Polarized Environmental Debate », FAccT '25: Proceedings of the 2025 ACM Conference on Fairness, Accountability, and Transparency, Association for Computing Machinery, fAccT '25, , p. 76–88 (ISBN 979-8-4007-1482-5, DOI 10.1145/3715275.3732007, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Prateek Sharma, The Jevons Paradox In Cloud Computing: A Thermodynamics Perspective, (DOI 10.48550/arXiv.2411.11540, lire en ligne).
- ↑ (en) Shane Greenstein, « Artificial Intelligence and the Jevons Paradox », IEEE Micro, vol. 45, no 2, , p. 118–120 (ISSN 1937-4143, DOI 10.1109/MM.2025.3548921, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Jean-Claude Boldrini (2024). Comprendre et atténuer les effets rebonds en économie circulaire. Congrès Interdisciplinaire sur l'Économie Circulaire - CIEC, Université de Toulouse [UT], Juin 2024, Montpellier, France. hal-04815524|url=https://hal.science/hal-04815524/document.
- ↑ (en) Ed Conway, « Opinion | The Paradox Holding Back the Clean Energy Revolution », The New York Times, (lire en ligne [archive du ], consulté le ).
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- ↑ (en) Rajesh P. Narayanan et R. Kelley Pace, Will Neural Scaling Laws Activate Jevons' Paradox in AI Labor Markets? A Time-Varying Elasticity of Substitution (VES) Analysis, (DOI 10.48550/arXiv.2503.05816, lire en ligne).
- ↑ (en-US) « Jevons Paradox is the latest jargon you need to know to signal you're smart on AI », sur Sherwood News (consulté le ).
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
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- Le paradoxe de Jevons, Fiche concept, Partageons l'Éco, 30/11/2020.
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Louis Daumas, L'effet-rebond condamne-t-il la transition à l'échec ?, Regards croisés sur l'économie, 2020/1 (n° 26), p. 189-197. DOI : 10.3917/rce.026.0189.
- (en) Jevons Paradox & The Rebound Effect, Simply Explained, vidéo Youtube, 4 min 40 s, 2020.
- (en) Lee Schipper, « Energy Efficiency Works, and It Saves Money », The New York Times, (lire en ligne, consulté le )
- (en) Kimberley A. Strassel, « Conservation Wastes Energy », The Wall Street Journal, (lire en ligne, consulté le )
- (en) Blake Alcott, Jevon's paradox, Ecological Economics, vol. 54, 2005, pp. 9-21.
- Daniel Auerbach, Brett Clark et Lazarus Adua, « Jevons paradox », dans Elgar Encyclopedia of Environmental Sociology, Edward Elgar Publishing, , 386–392 p. (ISBN 978-1-80392-104-4, DOI 10.4337/9781803921044.ch69, lire en ligne)
