Paradoxe d'Easterlin

Le paradoxe d’Easterlin est un paradoxe économique selon lequel, au-delà d'un certain seuil, la poursuite de la hausse du revenu ou du produit intérieur brut par habitant ne se traduit pas nécessairement par une hausse du niveau moyen de bonheur individuel déclaré par les individus. Il porte le nom de l’économiste Richard Easterlin, qui l’a mis en évidence en 1974.
Concept
[modifier | modifier le code]Théorie
[modifier | modifier le code]Une des hypothèses de l'école néoclassique est que l'accroissement de la richesse permet d'augmenter l'utilité, c'est-à-dire le bien-être[1]. Le paradoxe d'Easterlin émerge lorsque l'on observe que, au-delà d'un certain niveau de revenu, l'accroissement marginal de l'utilité (ou du bien-être) retirée par une hausse marginale du revenu est de plus en plus faible, ou inexistante[2].
En d'autres termes, lorsqu'une société a atteint un certain seuil de richesse, la poursuite de sa croissance économique est sans influence sur l'évolution du bien-être moyen de sa population, ou a une influence de plus en plus réduite[2]. Ce paradoxe est également lié au paradoxe de l'hédonisme[3] et remet en question le modèle de la croissance indéfinie[4].
Le paradoxe d'Easterlin remet en cause une des bases de l'économie du bien-être, selon laquelle il faudrait associer bien-être économique et bien-être en général. Les explications avancées font notamment appel au paradoxe de l'abondance. Easterlin lui-même fournit certaines explications microéconomiques, notamment en termes d'effet de comparaison et d'adaptation[5].
Vérifications empiriques
[modifier | modifier le code]Le paradoxe est confirmé par plusieurs études réalisées dans la deuxième moitié du XXe siècle. Diener et al., ainsi que Frey et Stutzer, montrent que la relation entre hausse du revenu et bonheur n'est vérifiée que jusqu'à un seuil, qui diffère selon les études[6]. Dans une autocritique, Easterlin remarque que la notion de bien-être doit être relativisée, car chacun ne la définit pas identiquement[7][réf. incomplète]. Ainsi que le fait remarquer Wolfers (en réponse à Easterlin)[8], une partie de la confusion du débat provient de l'usage de dimensions différentes du bien-être subjectif : bonheur, satisfaction de vie, voire, dans les enquêtes plus anciennes, des aspects plus restreints, comme la satisfaction de vie chez soi. De plus, les échelles de réponse varient d'une enquête à l'autre, allant d'échelles de Likert (Très insatisfait, peu satisfait, satisfait, très satisfait) à des échelles numériques sur 4, 7 ou 11 positions.
La relation doit aussi être examinée par groupes sociaux. Des études empiriques montrent que l'augmentation du revenu des plus pauvres ne conduit pas à une augmentation du bonheur lorsque l'augmentation du revenu n'est pas orientée vers la satisfaction des besoins essentiels[6].
Deux échelles pour deux relations
[modifier | modifier le code]Le résultat initial d'Easterlin est un résultat à l'échelle macroéconomique : il compare la croissance du PIB par habitant à une mesure moyenne de bien-être à l'échelle d'un pays. Par abus de langage, on parle aussi de paradoxe d'Easterlin pour une relation microéconomique, à l'échelle individuelle, entre revenu et bien-être. La théorie cardinale de l'utilité pose pour principe la décroissance de l'utilité marginale : chaque nouvelle unité de consommation (ou de revenu) apporte une utilité inférieure à la précédente. De fait, de nombreuses études mettent en évidence une relation entre revenu et satisfaction d'autant plus faible que le revenu est élevé[9],[10], permettant de définir pour chaque pays des seuils de satiété au-delà desquels un revenu supplémentaire n'apporte que peu de bien-être supplémentaire (30 000 € par an et par unité de consommation en France[11]).
L'existence d'un lien de plus en plus faible au niveau individuel entre revenu et satisfaction n'explique à elle seule le résultat macroéconomique que dans des situations précises de distribution de la croissance économique : lorsque celle-ci bénéficie en très grande partie aux plus riches, auxquels elle apporte peu de supplément de bien-être — ce qui a été le cas aux États-Unis depuis les années 1990. Inversement, une croissance qui augmente les revenus des personnes à bas et moyens revenus devrait générer une augmentation visible du bien-être moyen.
Débats et critiques
[modifier | modifier le code]Le paradoxe fait l'objet de débats entre économistes, ainsi qu'entre sociologues[12]. Il est remis en question en 2008 par l'étude de Justin Wolfers et Betsey Stevenson, qui montre à l'aide de données individuelles collectées dans un grand nombre de pays qu'il existe bien un lien entre le PIB par habitant et le degré de satisfaction des individus[13]. A contrario, ils montrent que le volet sur le Japon du travail d'Easterlin est erroné, car il ne tient pas compte de quatre ruptures dans la série utilisée, correspondant à un changement dans la formulation de la question (Figure 18 de leur article). Lorsqu'on tient compte des ruptures de séries, le lien est positif au Japon dans trois périodes sur les quatre alors disponibles.
En 2010, Easterlin a publié des résultats concernant un échantillon de 37 pays, réaffirmant le paradoxe[14],[15], qui fut cependant aussitôt contesté par Wolfers[8]. Ce dernier reproche à Easterlin d'exclure arbitrairement de son échantillon les pays pour lesquels un lien existe, d'employer des méthodes statistiques inadaptées au problème, de traiter ensemble des enquêtes qui posent des questions différentes (sentiment d'être heureux, sentiment de satisfaction, avec des échelles de réponses hétérogènes), et de confondre absence de preuve et preuve d'une absence. Ils mettent en évidence que leur travail utilise des enquêtes posant des questions homogènes.
Un rapport paru en 2012 et réalisé pour l'Organisation des Nations unies souligne que d'autres variables covarient avec la richesse, y compris la confiance sociale, et que ce sont elles, et non les revenus, qui permettent d'expliquer en grande partie le lien entre le PIB et le bien-être[16].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ (en) Robert H. Frank (en), « The Easterlin paradox revisited », dans Amitava Krishna Dutt, Benjamin Radcliff, Happiness, Economics and Politics: Towards a Multi-disciplinary Approach, Edward Elgar Publishing, (ISBN 978-1-84980-197-3, lire en ligne).
- Alain Beitone, Antoine Cazorla et Estelle Hemdane, Dictionnaire de science économique, Dunod, , 6e éd., 640 p. (lire en ligne).
- ↑ (en) James Konow et Joseph Earley, « The Hedonistic Paradox: Is Homo Economicus Happier? », sur mpra.ub.uni-muenchen.de, (consulté le ).
- ↑ (en) Michigan Law Review, Michigan Law Review Association, (lire en ligne).
- ↑ Easterlin 1974.
- Economie de la CEMAC : Croissance économique, intégration régionale, capital humain, emplois et pauvreté, L'Harmattan, (ISBN 978-2-343-17097-8, lire en ligne), p. 49.
- ↑ Revue d'économie politique, L. Larose et Forcel, (lire en ligne)
- (en) Justin Wolfers, « Debunking the Easterlin Paradox, Again », sur Freakonomics.com, .
- ↑ Jean-Marc Germain, « Du PIB au PIB ressenti : en retrait sur le PIB, l’Europe dépasse désormais les États-Unis en bien-être monétaire », Insee Analyses, no 57, (lire en ligne)
- ↑ Jean-Marc Germain, « Beyond GDP: A Welfare-Based Estimate of Growth for 14 European Countries and the USA Over Past Decades », Economie et Statistique / Economics and Statistics, no 539, , p. 3–25 (DOI 10.24187/ecostat.2023.539.2095, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Jean-Marc Germain, « Bien-être ressenti et revenu : l’argent fait-il le bonheur ? », Documents de travail Insee, nos 2024-09, (lire en ligne)
- ↑ Luc Ferry, Sylvain Tesson, Claudia Senik et Boris Cyrulnik, Sept voix sur le bonheur, Editions des Equateurs, (ISBN 978-2-84990-514-2, lire en ligne).
- ↑ (en) Justin Wolfers et Betsey Stevenson, « Economic Growth and Subjective Well-Being: Reassessing the Easterlin Paradox », Brookings Papers on Economic Activity, vol. 39, no 1, , p. 1-102 (JSTOR 27561613, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ (en) R. A. Easterlin, L. A. McVey, M. Switek, O. Sawangfa et J. S. Zweig, « The happiness-income paradox revisited », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 107, no 52, , p. 22463–22468 (DOI 10.1073/pnas.1015962107).
- ↑ (en) Alok Jha, « Happiness doesn't increase with growing wealth of nations, finds study », sur The Guardian, .
- ↑ (en) Richard Layard, Andrew Clark et Claudia Senik, « First World Happiness Report Launched at the United Nations », Earth Institute, Columbia University New York, .
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
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- (en) Richard Easterlin, « Does Economic Growth Improve the Human Lot? », dans Paul A. David et Melvin W. Reder, Nations and Households in Economic Growth : Essays in Honor of Moses Abramovitz, New York, Academic Press, , pdf.

- (en) Veenhoven et Hagerty, « Wealth and Happiness Revisited : Growing wealth of nations does go with greater happiness », Social Indicators Research, vol. 64, , p. 1-27 (lire en ligne [PDF]).
- (en) Richard Easterlin, « Feeding the Illusion of Growth and Happiness : A Reply to Hagerty and Veenhoven », Social Indicators Research, vol. 74, no 3, , p. 429-443 (lire en ligne [PDF]).
- (en) Daniel Kahneman, Alan Krueger, D. Schkade et al., « Would you be happier if you were richer? A focusing illusion », Science, no 312, , p. 1908-1910.