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Révolte des chérifs de Fès

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Une image illustrant la revolte marocaine de 1465

La révolte des chérifs de Fès est un soulèvement religieux et politique survenu à Fès en 1465 [1]. Il met fin au sultanat mérinide, affaiblie par les luttes internes et la perte d’autorité du dernier sultan, ‘Abd al-Haqq II, et marque l'établissement d'un pouvoir local chérifien idrisside jusqu'en 1471.

Dirigée par le mizwâr al-shurafâ’ (chef des chérifs), Abu ‘Abd Allah Mohammed b. ‘Imran al-Juti, et soutenue par l’imam de la mosquée al-Qarawiyyin, ‘Abd al-‘Aziz al-Waryaghili, la révolte est provoquée par la nomination d’un ministre juif, Aharon Ben Batash, accusé d’avoir levé des impôts injustes sur les chérifs et d’avoir porté atteinte à leurs privilèges. S’appuyant sur la confrérie chadhiliyya et sur la légitimité religieuse idrisside, les insurgés renversent le sultan, qui est exécuté après son emprisonnement. L'autonomie chérifienne suscite l'intérêt du wattasside Mohammed al-Cheikh qui attaque la ville dès 1466 et parvient à la capturer en 1471.

Au milieu du XVe siècle, le pouvoir mérinide est en déclin. Le dernier souverain, ‘Abd al-Haqq II, a un an lorsque son père est mort en 1421 et durant la régence, les vizirs wattassides parviennent à défendre le sultanat contre les Portugais et accroissent leur prestige[2]. Une fois adulte, le sultan tente de restaurer son autorité, renverse la tutelle des vizirs et fait exécuter son ancien régent, Yahiya ibn Abu Zakariya al-Wattasi, et la majorité de sa famille. Il l'accuse de corruption et de l’assassinat du mystique soufi Abu ‘Abd Allah al-Jazuli, personnalité religieuse influente dans le sud du pays[3]. Les derniers wattassides se réfugient à Arzila. C'est également à cette période que la pénétration portugaise devient important avec la capture de nombreuses villes et l'établissement progressif d'un maroc portugais[4].

Le sultan, indifférent aux tensions religieuses qui traversent alors la société, s’attire la colère de ses sujets en confiant la gestion des finances à un courtisan juif, Aharon Ben Batash. Ses réformes fiscales réduisent les revenus attribués aux chérifs idrissides et à l'élite religieuse de Fès[2],[3]. Durant ces quelques années de règne du sultan, l'élite chérifienne occupe une position dominante que ce soit sur le plan religieux, social, économique et politique, renforçant l'influence et le poids de cette classe dans la société urbaine avant le soulèvement[5]. Le meneur de la révolte, Abu ‘Abd Allah Mohammed b. ‘Imran al-Juti, est également lié à la redécouverte de la tombe d'Idris II en 1438, événement fondateur du culte idrisside à Fès. La révolte s'appuie également sur des motifs religieux et dynastiques idrissides[5].

Soulèvement

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En 1465, l’imam de la mosquée al-Qarawiyyin, ‘Abd al-‘Aziz al-Waryaghili, connu pour ses sympathies wattasides, et le chef des chérifs, Abu ‘Abd Allah Mohammed b. ‘Imran al-Juti, appellent la population à se soulever dès que le mufti de Fès approuve ce mouvement par une fatwa[3],[6]. Les raisons du soulèvement relèvent d'un caractère religieux, mais également légal, puisque les réformes fiscales opérées constituent une révocation de privilèges traditionnels détenus par les chérifiens. La tradition littéraire évoque que le vizir juif aurait également commis des violences sur une femme chérifienne, provoquant l'indignation populaire[5].

La révolte éclate avec le soutien de la confrérie tribale chadhiliyya qui renforcent la légitimité religieuse du soulèvement[2]. Abd al-Haqq II est capturé et emprisonné avant d'être exécuté dans des conditions brutales, tout comme son ministre juif[3]. Le pouvoir passe alors entre les mains du chef des chérifs, est proclamé Sultan[7],[8]. qui inaugure un règne de sept ans. Ce pouvoir ne dépasse pas la ville de Fès et ses environs immédiats[2]. Ce soulèvement constitue davantage un coup d'État chérifien qu'une révolte populaire, puisque le nouveau dirigeant de la ville demande à la population de prêter le bay'a après l'exécution[5].

Sous son autorité, la ville connaît un épisode de violences antijuives d’une ampleur exceptionnelle. À l’instigation de l’imam de Qarawiyyin, la population juive de Fès est massacrée[9]. Seule une dizaine de personnes, selon le chroniqueur égyptien ‘Abd al-Basit b. Khalil, échappent à la tuerie[3]. Ce drame se répercute dans d’autres villes du Maroc, où des soulèvements similaires conduisent à de nouvelles attaques contre les communautés juives. L’événement constitue un tournant dans l’histoire du judaïsme marocain. Les Juifs de Fès, déjà contraints depuis 1438 de résider dans un quartier spécifique appelé mellah, y subissent la première destruction massive de ce type au Maroc[3].

Au sein de l'élite de la ville, deux personnalités éminentes s'opposent toutefois à la révolte : Muhammad al-Qawri (mufti) et Ahmad Zarrouq. Ce dernier refuse de prier après la victoire, qualifiant l'élite religieuse de rebelle et de fraudeur. Les opposants quittent la ville, de gré ou de force[5].

Conséquences et émergence des Wattasides

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La mort du dernier souverain mérinide provoque un vide politique. Depuis son fief d’Arzila, le chef wattaside Mohammed al-Cheikh tente dès 1466 de reprendre le contrôle de Fès. Soutenu par les tribus Kholt et Sufyan, le chérif Mohammed b. ‘Ali b. ‘Imran parvient d’abord à repousser ses offensives, notamment près de Meknès[10].

Ce n’est qu’en 1471, après l’abandon d’Arzila aux Portugais, que Mohammed al-Cheikh entre à Fès et s’y fait proclamer roi, fondant la dynastie wattaside. Cette prise de pouvoir marque le début d’une période de fragmentation politique et d’affaiblissement du Maroc face aux ambitions étrangères[10].

La légitimation religieuse du mouvement chérifien prépare également l’ascension des Saadiens[2].

Chronologie

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  • 1459 : Abû Mohammed `Abd al-Haqq massacre les vizirs wattassides.
  • 1465 : Abû Mohammed `Abd al-Haqq est égorgé à Fès au cours d'une révolte populaire. Le chérif Mohammed ibn Ali Amrani-Joutey, un descendant des Idrissides, est proclamé sultan mais son autorité se limite à la région de Fès.
  • 1469 : Les musulmans viennent de perdre la quasi-totalité de leurs territoires d'Al-Andalus. Seuls les Nasrides conservent Grenade et ses environs jusqu'en 1492. Cette période connaît un afflux massif, vers le Maroc, d'Andalous musulmans et juifs pourchassés par l'inquisition et la conversion forcée au christianisme.
  • 1471 : Le roi portugais Alphonse V parvient à prendre Asilah puis Tanger en profitant des désordres de Fès, ce qui permet au Portugal de contrôler le détroit de Gibraltar.
  • 1472 : Mohammed ach-Chaykh, un survivant du massacre de 1459, restaure une autorité à Fès au nom de la famille des Banû Wattas.

Notes et références

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  1. (en) Elizabeth Allo Isichei, A History of African Societies to 1870, Cambridge University Press, , 578 p. (ISBN 978-0-521-45599-2, lire en ligne), p. 190
  2. a b c d et e Gilbert Meynier, « 9. Les Marînides de Fès entre al-Andalus et le Maghreb médian », Hors collection Sciences Humaines,‎ , p. 188-189 (lire en ligne, consulté le )
  3. a b c d e et f Abitbol 2014, p. 121.
  4. Mercedes García-Arenal, Messianism and puritanical reform: Mahdīs of the Muslim West, Brill, coll. « The medieval and early modern Iberian world », (ISBN 978-90-04-15051-5), p. 246-247
  5. a b c d et e Mercedes García-Arenal, « Chapitre 3. Imposture et transmission généalogique : une contestation du sharifisme ? », dans Émirs et présidents : Figures de la parenté et du politique dans le monde arabe, CNRS Éditions, coll. « Hors collection », , 111–136 p. (ISBN 978-2-271-07845-2, lire en ligne)
  6. Herman L. Beck, L' image d'Idrīs II, ses descendants de Fās et la politique s̱ẖarīfienne des sultans marīnides: 656 - 869/1258 - 1465, BRILL, (ISBN 978-90-04-09054-5, lire en ligne)
  7. (en) Amira K. Bennison, Jihad and Its Interpretations in Pre-Colonial Morocco : State-Society Relations During the French Conquest of Algeria, Psychology Press, , 205 p. (ISBN 978-0-7007-1693-7, lire en ligne), p. 19
  8. Herman L. Beck (trad. du néerlandais de Belgique), L' image d'Idrīs II, ses descendants de Fās et la politique s̱ẖarīfienne des sultans marīnides : 656 - 869/1258 - 1465, Leiden, BRILL, , 292 p. (ISBN 90-04-09054-1, lire en ligne), p. 250-255
  9. (en) Heskel M. Haddad, Jews of Arab and Islamic countries : history, problems, solutions, Shengold Publishers, , 167 p. (ISBN 978-0-88400-100-3, lire en ligne), p. 75
  10. a et b Abitbol 2014, p. 122.

Bibliographie

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Articles connexes

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Liens externes

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