Orphelines du Cap

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Les orphelines du Cap sont deux sœurs d'une famille blanche d'Haïti, Hortense et Augustine de Saint-Janvier[1], sauvées du massacre de Saint-Domingue de 1804 contre les blancs qui vit la mort de leurs parents, à l'aube de la création de la République en Haïti.

Historique[modifier | modifier le code]

L'épisode des orphelines du Cap se situe en 1804, dans Saint-Domingue, ancienne colonie française dont Toussaint Louverture avait proclamé l'autonomie en 1801.

Bien que Toussaint-Louverture, après avoir pris le commandement de l'Île, fasse preuve d'intentions pacifiques et qu'il ait organisé un modus-vivendi acceptable entre les Noirs et les Français expatriés vivant sur place[N 1], le premier consul, Napoléon Bonaparte, envoie une expédition militaire en décembre 1801, aux ordres du général Charles Leclerc, en vue de maintenir l'ancien système colonial et de rétablir l'esclavage.

Toussaint-Louverture est fait prisonnier et emprisonné en France au Fort de Joux. Le général Leclerc meurt de la fièvre jaune. Il est remplacé par le général de Rochambeau. Ce dernier se distingue par des méthodes cruelles de pacification et de répression envers les insurgés[N 2]. Il est battu par les troupes du général Jean-Jacques Dessalines, le 18 novembre 1803 à la bataille de Vertières. Il évacue l'île de Saint-Domingue et laisse les Français expatriés à la merci des représailles des vainqueurs.

Dessalines proclame la République d'Haïti, le 1er janvier 1804: la première République noire vient alors de naître. Hélas, il provoque le massacre de la population blanche restée à Saint-Domingue. Parmi les victimes figurent Louis de Saint-Janvier (1754-1804), retraité de la Compagnie des Indes, et son épouse, Marie-Louise-Félicité Bertrand de L'Étang (1769-1804), résidant au Cap[N 3]. Ils laissent deux petites orphelines, Hortense, 8 ans et Augustine, 5 ans, qui seront sauvées grâce à l'action héroïque d'une ancienne esclave, Marie, restée fidèle à la famille de Saint-Janvier, avec l’aide de nombreux Haïtiens de la nouvelle République.

Le massacre du Cap[modifier | modifier le code]

Dessalines, général en chef des insurgés, prend le titre de gouverneur et se rend célèbre par sa cruauté : il fait arrêter un grand nombre de Blancs qu'il fait exécuter en représailles des actions du corps expéditionnaire français de Rochambeau. Louis de Saint-Janvier fait partie des premières victimes, pendant que son épouse est réfugiée au Cap avec ses deux enfants.

Dessalines proclame ensuite l'extermination de la race blanche et forme une milice de 1500 noirs portant un uniforme bleu avec revers rouges, commandée par les généraux Kutahié et Soudry : cette formation constitue la 4e division. Il désigne à ses généraux les maisons qu'ils vont devoir investir afin de massacrer tout individu de couleur blanche, quel qu'il soit, homme, femme, enfant. On ne doit épargner que les maisons américaines, comme appartenant aux alliés de la République, et, individuellement les prêtres, à cause de leur caractère consacré, et les chirurgiens dont on a besoin. Les ordres étaient secrets et les habitants furent rassurés par de fausses informations émanant des colonnes qui faisaient croire à leurs intentions pacifiques. Mais, les troupes ayant cerné les maisons du Cap, attendirent la nuit et, enfonçant les portes, massacrèrent la population blanche, sans oublier les enfants[5].

Les Haïtiens viennent au secours des deux orphelines[modifier | modifier le code]

Une jeune Noire nommée Marie qui était au service de Madame de Saint-Janvier, supplie sa maîtresse de se cacher avec ses deux filles dans le grenier de sa maison. La famille passe trois jours et trois nuits, dissimulée dans le grenier, nourrie et soignée par la jeune Marie. Celle-ci donne le change et, à chaque inspection de la troupe, répète qu'elle n'a vu aucun Blanc aux environs.

Le quatrième jour, madame de Saint-Janvier est dénoncée par des voisins et les soldats de Dessalines la mènent avec ses filles auprès du général Diakué. Madame de Saint-Janvier supplie le général de sauver ses enfants[N 4], mais elle est exécutée à l'arme blanche par la milice en furie, devant ses filles, en même temps que d'autres mères et leurs enfants.

Hortense et Augustine sont présentées au général Diakué. En souvenir de M. de Saint-Janvier pour qui il avait conservé de l'amitié, il décide de les sauver, et, pour donner le change, il déclare aux hommes de troupe dont la plupart étaient ivres et se montraient menaçants, qu'« on avait tué assez de Blancs pour la journée et qu'il se réservait de les tuer lui-même ».

Le général Diakué subtilise les deux enfants qui échappent aux mains des miliciens et les confie aux soins d'une dame nommée Judith qui va les cacher dans sa case pendant que les milices patrouillent à la recherche des survivants. Puis, Hortense et Augustine, protégées par la vieille mère du général Diakué vivent au milieu des anciens esclaves noirs qui leur témoignent la plus grande amitié. En 1806, elles sont prises en charge par la veuve du général Dessalines elle-même, Marie-Claire Heureuse Félicité : elle était connue pour ses actions charitables envers les Blancs menacés sous le régime de son mari. Madame Dessalines venait de perdre son mari, assassiné le , à Pont-Rouge. Elle conservait le titre d'impératrice. Sous le règne du nouveau gouverneur Christophe, la clémence fut de mise et les survivants sont protégés.

Madame Dessalines cherche par tous les moyens à rapatrier les orphelines du Cap en France où réside la sœur de leur père, Marie-Madeleine de Saint-Janvier, épouse du général de Beaupoil de Saint-Aulaire, dans le château de Courbeton. Elle leur procure des passeports et les confie le à madame Beuze, une marchande de mode française qui rentre en Amérique et qui se fait fort de retrouver leur famille. Cette dame loge et entretient les deux orphelines à New York en échange de services ménagers, mais elle ne semble pas pressée de s'en séparer. Le consul de France à Philadelphie, Félix de Beaujour[N 5] et M. Jean-Guillaume Hyde de Neuville, de passage à New York, sont mis au courant de cette situation, grâce à l'entremise de leur logeuse française, madame Collet, qui avait découvert l'existence des orphelines de Saint-Janvier. Ils obtiennent enfin le rapatriement des deux Françaises dans le pays de leurs ancêtres.

Le rapatriement en France[modifier | modifier le code]

En définitive, les deux jeunes filles sont rapatriées en France au cours de l'année 1810: elles embarquent à New York en mars, débarquent à Lorient le 23 avril et parviennent à Paris le 7 mai 1810. Elles ne devaient pas revoir leur grand-père paternel, Pierre-Louis de Saint-Janvier[N 6], qui était mort à Paris le 18 janvier 1810. Les deux sœurs eurent cependant la joie d'être accueillies par la sœur de leur mère, Claire Augustine Bertrand de Létang, veuve de Jean-Baptiste Béatrix Pothenot, qui s'était réfugiée à Paris avant les événements de Saint-Domingue.

Hortense et Augustine retrouvèrent leurs oncle et tante de Saint-Aulaire, qui les prirent affectueusement sous leur aile protectrice comme leurs propres enfants au château de Courbeton, proche de Montereau, en Seine-et-Marne. Ils remplirent parfaitement leur rôle de tuteurs : les orphelines de Saint-Janvier ont ainsi bénéficié d'une excellente éducation et rattrapé le temps perdu. Elles ont fait leur première communion et ont reçu la confirmation de la part de Mgr de Clermont-Tonnerre dans la chapelle du château, lors de son séjour à Courbeton. Elles se sont mariées, vécurent heureuses (Hortense en France et Augustine en Suisse), et eurent beaucoup d'enfants et de petits-enfants[6].

Lorsque en 1830, les députés de Haïti sont venus à Paris, la famille obtint du roi Charles X la Croix d'Honneur pour le général Diakué. Les actuels descendants d'Hortense et d'Augustine de Saint-Janvier vouent une grande reconnaissance aux Haïtiens qui, à leurs risques et périls, ont sauvé la vie des deux petites orphelines du Cap[7].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Les orphelines du Cap, Histoire des deux seules Blanches conservées à Saint-Domingue, par Mme de B..., Édition Blaise, libraire à Paris, quai des Augustins N° 61, près du Pont Neuf. 1812.
  • Journal de L'Empire du 20 mai 1812: Histoire de Mesdemoiselles de Saint-Janvier . [N 7]
  • Facing racial revolution: Eyewitness accounts of the haïtian Insurrection, (chapter 19: The story of the last french survivors in Saint-Domingue), by Jeremy D.Popkin. The University of Chicago.Press Chicago 60637.Printed in USA. 2007.
  • Claire-Hortense et Augustine de Saint-Janvier, par Sophie de Renneville, in Galerie des Jeunes Vierges, ou modèle des Vertus qui assurent le bonheur des femmes. Paris, Thierot et Belin, 1824. (page 302)).
  • Scènes de l'Histoire contemporaine-Les orphelines du Cap, Souvenir de Saint-Domingue. Par Mlle A. Celliez, auteur des reines de France, Impératrices, etc. Ouvrage illustré de 16 dessins à deux teintes. Paris. Librairie de l'Enfance et de la Jeunesse Eugène Ducrocq, 55, rue de Seine. 142 pp. (Non daté)[N 8].
  • Les deux dernières Blanches de Saint-Domingue, par Alex de Saillet, in Le Moniteur de La Mode, Tome II, 10° livraison, 18 janvier 1844[N 9].
  • Mlles de Saint-Janvier, in le Journal de la littérature de France, volume 15, page 208.
  • Histoire de l'expédition des Français à Saint-Domingue sous le Consulat de Napoléon Bonaparte (1802-1803), suivie des Mémoires et Notes d'Isaac Louverture., par Antoine Métral. Paris. 1825.
  • Vie de Toussaint-Louverture., par Victor Schœlcher. Édition P. Ollendorf. Paris .1889.
  • La perte d'une colonie: La Révolution de Saint-Domingue, par Henri Castonnet Des Fosses. éditions A. Faivre. Paris 1893.
  • Saint-Domingue (1669-1789), la société et la vie créole sous l'ancien Régime, par Pierre de Vaissière. Librairie Académique Perrin. Paris. 1909.
  • La Mission du général Hédouville à Saint-Domingue, par Antoine MICHEL, Imprimerie La Presse, Port-aux-Princes, Haïti, 1929.
  • Toussaint-Louverture, par Aimé Césaire, Paris, Présence Africaine, 1962.
  • Les Jacobins Noirs . Toussaint-Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, par C.L.R. James. Éditions Caribéennes. 1980.
  • La colonie française de Saint-Domingue, par François Blancpain. Karthala. Paris. 2004.
  • Les vengeurs du nouveau monde. Histoire de la Révolution haïtienne, par Laurent Dubois. Les Perséides. Rennes. 2005.
  • Étienne de Polverel, libérateur des esclaves de Saint-Domingue, par François Blancpain, Rennes, Les Perséides. 2010.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. La Constitution promulguée par Toussaint-Louverture proclamant l'autonomie de Saint-Domingue du est établie en étroite collaboration avec plusieurs Européens, MM. Pascal, l'abbé Joseph Privat de Molière et Martini, « Toussaint-Louverture fit construire au Cap de belles maisons ainsi qu'un monument commémoratif de l'abolition de l'esclavage. Cet ancien esclave fit tout ce qui était en son pouvoir pour établir dans le nouvel État la moralité sociale, l'éducation publique, la tolérance religieuse, l'orgueil patriotique, le respect de la loi et de l'ordre... Le succès couronnait ses entreprises. Les cultures prospéraient et la nouvelle Saint-Domingue commençait à se réformer rapidement. Les Noirs, les Blancs de la ville, les Américains y fréquentaient sur un pied d'égalité. Le préjugé racial, malédiction de Saint-Domingue, s'évanouissait rapidement. Les voyageurs qui virent Le Cap pendant cette merveilleuse année reconnaissent que le pays était animé d'un esprit nouveau »[2].
  2. Il se rend célèbre par l'achat de chiens de Cuba, dressés à pourchasser et dévorer les esclaves noirs insurgés[3].
  3. Louis est le frère de Marie-Madeleine de Saint-Janvier, épouse de Cosme Joseph de Beaupoil de Saint-Aulaire, lieutenant-général des Armées du Roi. Les époux de Saint-Janvier venaient de passer 18 mois en France avec leurs deux enfants. Ils revinrent à Saint-Domingue un mois avant le débarquement des troupes du général Leclerc. Les blancs avaient repris confiance devant la politique menée par Toussaint-Louverture et, pour leur malheur, revinrent nombreux dans leurs plantations. Cependant, de nombreux français s'exilèrent en Amérique et décidèrent d'y rester pour éviter les graves désordres de Saint-Domingue[4].
  4. Ah, M. Diakué, sauvez mes enfants.... La gravure de 1812 représentant cette scène tragique est exposée dans la salle des Caraïbes, à l'Université de Tulane-Nouvelle-Orléans. Sur Internet : Général Diakué Saint-Domingue/ Caribbean Islan-Tulane University).
  5. Il est bien en poste à Philadelphie à cette époque, suivant l'enquête minutieuse sur les Français survivants de Saint-Domingue, par le professeur américain Jeremy D. Popkin, de l'Université de Chicago, auteur de l'étude sur l'insurrection haïtienne.
  6. Pierre Louis de Saint-Janvier, né le 8 décembre 1724 à Paris, mort le 19 janvier 1810 à Paris 3e, marié le 8 janvier 1753 à Port-Louis (Île Maurice) avec Marie Anne Mathieu de Merville de Saint-Rémy, née le 14 novembre 1737 à Port-Louis, morte à Paris le 5 juillet 1779. Un acte de succession du 5 décembre 1779, établi au Châtelet après la mort de son épouse, mentionne que Pierre Louis de Saint-Janvier, secrétaire du roi, receveur général et payeur de rentes de l'Hôtel de Ville de Paris, demeurant rue du Sentier, paroisse de Saint-Eustache, est désigné comme le père de Louis de Saint-Janvier, écuyer, et de demoiselle Marie-Magdeleine de Saint-Janvier, ... (Registre des clôtures d'inventaires après décès fait au Châtelet de Paris de 1773 à 1785 -ANY 5279).
  7. « Ce n'est point un roman que j'annonce au public, c'est une histoire extraordinaire et presque miraculeuse dans ses circonstances, mais vraie dans tous ses détails, simple dans son récit, racontée presque au sortir de l'enfance par deux jeunes personnes qui en sont les héroïnes, avec toute la candeur de leur âge et toute l'ingénuité de leur caractère...C'est à Saint-Domingue, contrée malheureuse, qui, dans une époque si féconde en désastres et en crimes, a eu le triste avantage de l'emporter sur toutes les autres par les horribles désastres et les crimes épouvantables dont elle a été le théâtre, que se sont passés les événements dont l'historienne de Mlles de Saint-Janvier nous transmet le récit (Préface). »
  8. Selon A. Celliez, « cet épisode, l'un des plus touchants de la Révolution de Saint-Domingue, est raconté avec la plus rigoureuse exactitude, tel que je le tiens du fils d'une des héroïnes »
  9. Selon Alex de Saillet, « la plupart des détails de cet article sont historiques et tirés d'une relation qu'en donna mademoiselle de Palaiseau, qui les tenait de la bouche même des demoiselles de Saint-Janvier, les ayant connues chez leur tante, au château de Courbeton »

Références[modifier | modifier le code]

  1. « Famille Chardin et Saintard : Généalogie de la Famille Saint-Janvier », sur sites.google.com/site/famillechardinparis (consulté le 11 mars 2017)
  2. C.L.R.James, Les Jacobins Noirs. Toussaint-Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, p. 218.
  3. C.L.R James, Les Jacobins noirs, p. 220.
  4. Sophie de Renneville, Claire et Hortense de Saint-Janvier, p. 28-30.
  5. Laurent Dubois, Histoire de la Révolution Haïtienne, p. 295
  6. A. Celliez, Scènes de l'Histoire contemporaine-Les orphelines du Cap, Souvenir de Saint-Domingue, ibid, p.62-63
  7. A. Celliez, Scènes de l'Histoire contemporaine-Les orphelines du Cap, Souvenir de Saint-Domingue, ibid, p.64

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]