Origines des Juifs d'Afrique du Nord

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Juif algérien au XIXe siècle.

La présence d'établissements Juifs en Afrique du Nord concerne dans cet article le Maghreb (Libye, Tunisie, Algérie et Maroc)[Note 1]. L'origine des Juifs en Égypte est abordée dans l'article Histoire des Juifs en Égypte.

La présence juive est attestée dès le IIIe siècle av. J.-C.. Les communautés juives sont renforcées par diverses vagues d'émigration, notamment à la suite de la destruction de Jérusalem par Titus en 70[1],[2] et lors des diverses persécutions dans la péninsule Ibérique.

Le judaïsme nord-africain joue à plusieurs reprises un rôle significatif dans l'histoire juive. Son origine est cependant mal connue et fait débat parmi les historiens, certains estimant que la majeure partie sinon la totalité du contingent est issue des conversions tandis que d'autres suggèrent une origine majoritairement judéenne.

Cet article ne traite pas de l'apport espagnol au judaïsme nord-africain, mieux connu et traité dans les articles relatifs aux Juifs de Tunisie, d'Algérie et du Maroc.

Études génétiques[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Études génétiques sur les Juifs.

Les études récentes suggèrent que le patrimoine génétique des Juifs d'Afrique du Nord provient majoritairement du Proche-Orient avec toutefois une contribution européenne et africaine, probablement berbère, minoritaire mais significative[3] et qu'il reste proche du patrimoine génétique des autres communautés juives (Ashkénaze et Mizrahim)[4].

Ainsi, en 2012, une étude autosomale (portant sur les 22 chromosomes homologues ou autosomes plutôt que sur les lignées maternelles ou paternelles) de Campbell et ses collègues a montré que les juifs d'Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Djerba et Libye) forment un groupe proche des autres populations juives dont l'origine se trouve au Moyen-Orient avec un apport minoritaire mais significatif de gènes d'Afrique du Nord représentant 20 % de leur génome[5]. Deux sous-groupes principaux ont été identifiés marocain/algérien d'une part et Djerbien/libyen d'autre part (les juifs de Tunisie étant partagés entre les deux sous-groupes)[6]. Les auteurs ajoutent que cette étude est compatible avec l'histoire des juifs d'Afrique du Nord à savoir une fondation durant l'antiquité avec un prosélytisme des populations locales suivi d'une isolation génétique durant la période chretienne et islamique et enfin un mélange avec les populations juives séfarades émigrés durant et après l'inquisition.

Origine juive de nombreux Juifs du Maghreb[modifier | modifier le code]

Outre les Juifs déjà présents au Maghreb à l'époque romaine et mentionnés plus haut, une importante immigration juive en Maurétanie se produit au VIIe siècle, suite aux persécutions dont sont victimes les Juifs d'Espagne de la part du roi wisigoth Sisebut et de ses successeurs[7].

Les armées arabes qui font ensuite la conquête du Maghreb, toujours au VIIe siècle, sont suivies de commerçants juifs du Yémen et d'Égypte qui pratiquent le judaïsme babylonien. Kairouan en Tunisie devient vite un centre de l'orthodoxie juive, qui s'oppose aux pratiques judéo-berbères trop hétérodoxes[8]. Dès sa fondation, la ville de Kairouan, devient la ville la plus populeuse et prospère de Tunisie, en dehors de Tunis. Des Juifs d'Arabie, d'Égypte et de Cyrénaïque y affluent rapidement, confirmant les récits d'historiens arabes qui affirment que le calife omeyyade Abd al-Malik demanda à son frère, Abd al-Aziz, gouverneur d'Égypte, d'envoyer 1 000 familles coptes ou juives pour s'y installer. Ils sont bientôt rejoints, à la fin du VIIe siècle, par une seconde vague d'immigrants, alors que le territoire est sous la direction d'Hassan Ibn Numan, le vainqueur de la Kahena.

Gérard Nahon avait soutenu cette thèse en affirmant que les Juifs d'Afrique du Nord parlent arabe dès le VIIIe siècle mais connaissent aussi l'hébreu et l'araméen, langues des études sacrées[9].

Premières attestations de centres juifs en Afrique du Nord[modifier | modifier le code]

Selon les historiens Richard Ayoun et Bernard Cohen, l’origine des Juifs d'Afrique du Nord est très ancienne et mal connue. Compte tenu de la faible documentation historique sur cette période, il n'y a aucune certitude sur l'origine des premiers juifs dans la région. Pour l'historienne Karen Stern aussi, ce qui caractérise l'histoire des Juifs de l'Afrique du Nord romaine reste son obscurité, alors que nous disposons de plus d'information sur les Juifs d'Égypte ou de Cyrénaïque.

Les sources épigraphiques n'ont pas été complètement étudiées[10] mais selon la Jewish Encyclopedia[11], elles sont rares ce qui laisse penser que les Juifs étaient alors peu nombreux. Cependant, à l'époque du Talmud, la présence juive dans le Maghreb était reconnue comme très importante par les rabbins qui ont écrit : « Rabbi Yehouda a dit au nom de Rab que, entre Syr et Carthage, les nations reconnaissaient Israël et le Père qui est aux cieux, mais que, depuis Syr vers l’ouest et depuis Carthage vers l’est, les nations ne reconnaissent ni Israël ni le Père qui est aux cieux »[12]. Concernant Syr, il ne s'agissait pas de la ville phénicienne de Tyr, mais de la Syr punique, appelée Syrorum par les Romains, et qui est aujourd'hui la ville algérienne de Maghnia (ou Marnia du temps de la colonisation française).

Yann Le Bohec[13] pense aussi à une immigration des Juifs d'Italie, car les premières traces sont écrites en latin. Le père Delattre, attribue aussi l'origine de la communauté juive à des judéo-chrétiens[13].

Plusieurs évènements historiques ont successivement renforcé la présence juive, notamment lors de la prise de Jérusalem par Titus en 70. En effet Titus aurait déporté jusqu'à 30 000 Juifs de Judée à Carthage. Flavius Josèphe, quant à lui, estime à 500 000 les Juifs des colonies grecques de Cyrénaique[4]. Sous le règne du Romain Trajan éclate la violente insurrection des juifs de Cyrénaïque jusqu'à Alexandrie et Chypre. Celui-ci, après les avoir écrasés, déporte les survivants dans la province de Maurétanie au Maghreb actuel.

Pour Paul Monceaux, il est probable qu'il existât une communauté juive dans la Carthage punique[14]. Mais les témoignages de cette présence ne deviennent nombreux et significatifs qu'à l'époque romaine et Carthage paraît être le centre de cette présence juive, avec particulièrement la nécropole juive de Gammarth[15],[16]. Comme les autres Juifs de l’Empire, ceux d'Afrique romaine sont romanisés de plus ou moins longue date, portent des noms latins ou latinisés, arborent la toge et parlent le latin, même s’ils conservent la connaissance du grec, langue de la diaspora juive de l’époque[17]. L'épigraphie retrouvée indiquerait que les premiers Juifs établis auraient deux origines possibles ; la ville d'Ostie en Italie, qui en commerce avec Carthage, était connue comme foyer d'une communauté juive et d'une importante synagogue et les régions de Cyrène et Alexandrie, colonies à l'origine grecques et foyers, elles aussi, d'une importante communauté juive, qui s'était révoltée contre Rome lors de la révolte juive des années 115-117[18].

Maurice Sartre affirme qu'« il est indiscutable qu'il n'y a pas eu d'exil général des Juifs à la suite des révoltes de 66-70 et de 132-135, et encore moins d'expulsion »[19], même s'il y a eu, pour des raisons économiques de surpopulation essentiellement, des déplacements de population à courte distance, notamment de Judée en Galilée, entre l'époque des Maccabées et le IIe siècle[20]. De même, dans un entretien télévisé[21], Sartre relativise l'importance des mouvements de population consécutifs aux deux destructions du Temple de Jérusalem. Flavius Josèphe, le seul historien contemporain de la chute du Temple ne parle, lui, que de 97 000 prisonniers juifs lors de la prise de Jérusalem, sans préciser leur destination dans l'Empire romain[22].

En Libye[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Histoire des Juifs en Libye.

Au Ier siècle avant l'ère commune, une importante présence juive à Cyrène est attestée par Strabon cité par Flavius Josèphe : « Il y avait à Cyrène quatre (classes) : les citoyens, les laboureurs, les métèques et les Juifs. Ceux-ci ont déjà envahi toutes les cités… »[23].

Selon l'historien Paul Sebag, l'expansion du Judaïsme en Afrique du Nord s'est faite en partie par la fuite des Juifs de Cyrénaïque venu de l'Est du continent à Cyrène (actuelle Libye). En l'an 115, de nombreux Juifs de Cyrénaïque fuirent le pays devant la rude répression de Marcius Turbo et trouvèrent refuge parmi les populations Berbères dans la vallée du l'oued Righ et du Mzab dans l'actuelle Algérie et à l'extrémité de la Tunisie[24]. Sebag écrit dans son ouvrage dédié aux Juifs de Tunisie :

«  On a de sérieuses raisons de penser que le judaïsme commença à se répandre parmi les populations berbères de massifs montagneux et des confins du désert aux lendemains de l'insurrection des Juifs de Cyrénaïque au début du IIe siècle. La nombreuse population juive établie de longue date en ce pays était d'origine judéenne, mais les descendants… à force de vivre au milieu de populations berbères, avaient sans doute fini par se « berbériser » par leur langue et par leur manière de vivre… Nombre d'entre eux (…) purent facilement répandre leurs croyances et leurs pratiques parmi les Berbères auprès desquels ils avaient trouvé refuge. Amorcée dès cette époque, la judaïsation des Berbères se serait obscurément poursuivie du IIe siècle au VIe siècle pour ne recevoir des persécutions byzantines qu'une nouvelle impulsion[25].  »

Selon Flavius Josèphe, la présence juive à Cyrène et en Libye est due à Ptolémée Ier (305-283) qui demande à des Juifs d'Alexandrie de s'y établir pour lui permettre de mieux assurer son contrôle de la région[26]. Comme Alexandrie, Cyrène était une colonie grecque[27]

En Tunisie[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Histoire des Juifs en Tunisie.

Mais ce n'est qu'au IIe siècle que la présence des Juifs en Tunisie devient incontestable[28], grâce à l'existence de nombreuses communautés faisant preuve de prosélytisme[29] et facilitant ainsi l'apparition du christianisme[30]. Le plus ancien témoignage décrivant cette situation est l'œuvre de Tertullien qui évoque tout à la fois les Juifs et les païens judaïsants d'origine punique, romaine et berbère[31] et souligne la coexistence initiale entre Juifs et chrétiens[32]. Pour ce qui concerne la pratique religieuse, celle-ci voit se mêler lecture des Saintes Écritures en hébreu et en grec ancien et les cérémonies accueillent régulièrement des chrétiens et des païens qui se convertissent pour certains d'entre eux, d'abord en ne suivant que partiellement la loi juive (ger toshav) avant de voir leurs enfants se convertir totalement (ger tsedeq)[29]. Et le succès que rencontre le judaïsme pousse d'ailleurs les autorités à tenter de freiner les conversions par le biais de la loi[29] alors que Tertullien rédige Adversus Judaeos (Contre les Juifs)[33] où il défend les principes du christianisme[32].

Un autre témoignage de cette présence juive dans la Carthage romaine est fourni par le Talmud de Jérusalem, achevé au Ve siècle qui mentionne plusieurs rabbins de Carthage : Rabbi Isaac, Rabbi Hanan et Rabbi Abba[34].

À l'appui de ce témoignage sont venues s'ajouter des découvertes archéologiques comme celles d'une nécropole juive à Gammarth, au nord de Carthage, la capitale de l'Afrique romaine. Formée de 200 chambres creusées dans la roche et abritant jusqu'à 17 complexes de tombes (kokhim) chacune, elle a d'abord été considérée comme punique avant que le Père Delattre ne mette en évidence, à la fin du XIXe siècle, la présence de symboles juifs et d'inscriptions funéraires en hébreu, latin et grec[35].

Par ailleurs, une synagogue du IIIe ou IVe siècle[35],[31] a été découverte à Naro (actuelle Hammam Lif), au sud-est de Tunis, en 1883[36]. La mosaïque couvrant le sol de la salle principale, qui comporte une inscription latine mentionnant sancta synagoga naronitana (sainte synagogue de Naro), atteste de la présence d'une communauté juive mais aussi de l'aisance de ses membres qui reproduisent alors des motifs pratiqués dans toute l'Afrique romaine, démontrant de fait la qualité de leurs échanges avec les autres populations[37]. D'autres communautés juives sont attestées par des références épigraphiques ou littéraires à Utique, Chemtou, Hadrumète ou Thusuros (actuelle Tozeur)[38]. À Kelibia, une mosaïque représentant des menorot est découverte en 2007 par l'Institut national du patrimoine (INP) au pied de la forteresse et remonterait au Ve siècle ap. J.-C[39],[40].

En Algérie[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Histoire des Juifs en Algérie.

En Algérie proprement dite, la présence juive est attestée dans la région de Constantine dès les premiers siècles de l'ère commune, comme le montrent des épitaphes (en latin)[41] qu'on y a découvertes[42]. Augustin (354-430) écrit un « Traité contre les Juifs ». Puis, les historiens arabes signalent la présence de Juifs dans la région du Touat, dans le sud-ouest algérien dès le Ve siècle[43].

Au Maroc[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Histoire des Juifs au Maroc.

Au Maroc, la présence juive est attestée dans la ville romaine de Volubilis[44], probablement avant le IIe siècle et une synagogue y existait[45]. Des inscriptions funéraires juives en grec et en hébreu y ont été découvertes ainsi qu'à Sala, l'ancienne Salé[46].

Théorie des Berbères judaïsés[modifier | modifier le code]

L'un des principaux artisans de la théorie des Berbères judaïsés est Nahum Slouschz, sioniste du début du XXe siècle d’origine russe. Il est principalement connu pour sa thèse de doctorat, La Renaissance de la littérature hébraïque. Slouschz développe sa théorie dans son livre Archives Marocaines. L'intérêt colonial dans cette théorie était de diviser la société marocaine en créant un antagonisme entre les populations arabisantes et les Berbères de l'Atlas en soutenant l'idée d'une résistance des populations berbères à l'expansion de l'Islam par un rapprochement au judaïsme (théoriquement plus acceptable pour les colons). Cette idée est également reprise par Stéphane Gsell[47]. cette théorie peut se rapprocher d'une politique coloniale plus large comprenant également l'application du Dahir berbère

Les Juifs d'Afrique du Nord se livrent au prosélytisme comme en témoigne, vers l'an 200, Tertullien[48] qui vivait à Carthage. Mais nous ne savons pas l'importance de ce prosélytisme.

La principale source qui documente la possibilité de conversions importantes parmi les Berbères est l’historien médiéval Ibn Khaldoun pour qui, à la veille de la conquête musulmane du Maghreb, plusieurs tribus berbères pratiquent le judaïsme[49]. Il rapporte : « Une partie des Berbères professait le judaïsme, religion qu’ils avaient reçue de leurs puissants voisins, les Israélites de la Syrie. Parmi les Berbères juifs, on distinguait les Djeraoua, tribu qui habitait l’Aurès et à laquelle appartenait la Kahena, femme qui fut tuée par les Arabes à l’époque des premières invasions. Les autres tribus juives étaient les Nefouça, Berbères de l’Ifrikïa, les Fendelaoua, les Medîouna, les Behloula, les Ghîatha et les Fazaz, Berbères du Maghreb-el-acsa[49] ».

Ibn Khaldoun distinguait donc :

  • les Djeraoua (ou Djerawa), tribu qui habitait les Aurès et à laquelle appartenait la Kahena, reine guerrière berbère qui fut tuée par les Arabes à l’époque des premières invasions ;
  • les Nefousas (ou Nefzaouas), les berbères de l’Ifriqiya ;
  • les Fendelaoua, les Medîouna, les Behloula, les Ghîatha et les Fazaz, Berbères du Maghreb-el-acsa (nom arabe correspondant au Maroc).


Les tribus citées par Ibn Khaldoun sont originaires de l’actuelle Tunisie (ancienne Ifriqiya), des Aurès dans l'actuelle Algérie et de l’actuel Maroc. Mais Ibn Khaldoun ne donne pas plus de précisions sur ces tribus. Dans d’autres chapitres de son L’Histoire des Berbères, Ibn Khaldoun traite de la résistance de la Kahena à la conquête arabe ou de l’histoire des tribus citées mais sans plus mentionner leur religion.

Mais, selon Gabriel Camps, les deux tribus berbères, Djerawa et Nefzaouas, étaient de confession chrétienne avant l’arrivée de l’Islam[50].

H.Z. Hirschberg considère que les Berbères judaïsés ne constituent qu'une fraction très minoritaire des Juifs d'Afrique du Nord[51]. En étudiant systématiquement les traditions anciennes, il parvient à la conclusion qu’il y a peu de preuves confirmant la thèse des Berbères judaïsés. D’après lui, la plupart des communautés se formèrent beaucoup plus tard, grâce à l’arrivée de commerçants juifs à l’intérieur du pays. Bien qu’il n’exclue pas qu’il ait pu exister des Berbères judaïsés, Hirschberg est sceptique quant à l’importance de ce phénomène[51].

Selon Haïm Zafrani, la théorie selon laquelle la majorité des Juifs d'Afrique du Nord seraient d'origine berbère est soutenue par un certain nombre d'historiens[52]. Mais, H. Zafrani indique que le Talmud suggère que ces tribus, bien que judaïsantes, ne se convertissaient pas selon la Halakha. L'auteur ajoute que « nous nous trouvons devant un vide profond et un silence quasi total des sources quant à la période qui sépare l'époque romaine la plus tardive des débuts de la conquête arabe. Avec cette conquête, on assiste à une islamisation progressive des populations autochtones ou immigrées, y compris une bonne partie des tribus berbères judaïsées »[52]. Ainsi, les sources historiques ne permettent pas de dire dans quelle mesure les juifs d'Afrique du Nord descendent de ces tribus berbères judaïsées.

Daniel J. Schroeter invite à garder un esprit critique quant à l'importance et à la véracité de la théorie des Berbères judaïsés. En effet, il rappelle que « quelle que soit notre opinion au sujet de la conversion des tribus berbères au judaïsme dans l’Antiquité, on peut affirmer que des mythes sur les Juifs berbères ont existé au Moyen Âge et que ces mythes concernaient également l’origine des Berbères dans leur ensemble. Ces mythes ont été élaborés afin de légitimer le pouvoir mérinide au XIVe siècle, avant d’être reformulés durant la période coloniale. L’historicité des légendes sur l’expansion du christianisme et du judaïsme parmi les Berbères à l’époque pré-islamique a pu servir les besoins de l’administration coloniale dans sa volonté de séparer les Berbères des Arabes. »[53]

À la veille de l’expansion musulmane, outre les populations sédentaires descendant des immigrés ou déportés évoqués ci-dessus, plusieurs tribus berbères, selon les historiens Richard Ayoun et Bernard Cohen, pratiquent le judaïsme, notamment les Djerawas de l’Aurès et les Nefzaouas du sud-est de l’Ifrikya. Ce sont ces tribus berbères juives qui, sous la direction d’une figure légendaire, la reine guerrière Kahena auraient résisté le plus longtemps aux forces musulmanes[54].

La thèse que les Juifs de la période préislamiques sont le plus souvent issus de tribus berbères qui furent converties au judaïsme est soutenue par plusieurs historiens[55].

Analyse linguistique selon Paul Wexler[modifier | modifier le code]

Dans son étude non conventionnelle fondée sur la linguistique, Paul Wexler[56], linguiste israélien, conclut : « les Juifs séfarades sont les descendants en premier lieu des Arabes, des Berbères et d'Européens convertis au judaïsme entre la période de la création, en Asie occidentale, en Afrique du Nord et dans le Sud de l'Europe, des communautés de la première diaspora juive et le XIIe siècle de notre ère, approximativement. La composante judéo-palestinienne de cette population séfarade était minimale. »[57]. Wexler est arrivé à cette conclusion en examinant l'évolution des langues parlées par ces populations. Ces langues ont des origines d'une hétérogénéité surprenante mais ne contiennent que très peu d'éléments judéens[58]. Des mots d'origine judéo-arabe du Maghreb et des vestiges de coutumes berbères se retrouvent. Si l'influence de la langue arabe y était dominante au niveau syntaxique, l'influence berbère y était encore plus grande du point de vue du bagage culturel-religieux. En revanche, l'hébreu et l'araméen n'apparurent vraiment dans les textes juifs qu'à partir du Xe siècle apr. J.-C. Ce ne furent donc pas des exilés ou des émigrés de Judée arrivés en Espagne au Ier siècle de notre ère qui apportèrent avec eux leur langue d'origine[59]. L'hypothèse émise est donc que les premiers bourgeonnements du judaïsme dans la péninsule ibérique firent leur apparition au cours des premiers siècles de l'ère chrétienne, véhiculés par des soldats, des esclaves et des commerçants romains convertis[60]. Plus tard, la cruauté du royaume wisigoth à l'égard des Juifs et des nouveaux convertis, surtout au cours du VIIe siècle, incita un grand nombre d'entre eux à s'enfuir et à émigrer en Afrique du Nord[61].

Sources[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Ce qu’il est d’usage d’appeler l’Afrique du Nord comprend le Maghreb c’est-à-dire le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye : tous ces pays ont été originellement peuplés de tribus berbères et ont subi l’influence de diverses colonisations : la Carthaginoise sur le littoral maghrébin, la Grecque en Cyrénaïque, la Romaine, la Vandale et la Byzantine dans toute la partie Nord de l’Afrique jusqu’à l’Atlantique et l’Arabe jusqu’au Sahara. »D'après Les Juifs en Afrique du Nord par David Bensoussan

Références[modifier | modifier le code]

  1. Allouche-Benayoun et Doris Bensimon 1989, p. 12-13
  2. Richard Ayoun et Bernard Cohen, Les Juifs d'Algérie, deux mille ans d'histoire, éd. J-C Lattès, Paris 1982, p. 27
  3. Dans son étude Lucotte rapporte en effet une proportion de 27 % d'Haplotypes IV et V, qu'il considère comme africains, chez les Juifs d'Afrique du Nord (soit Haplotype V : 18,6 % et Haplotype IV : 8,4 %). Cette fréquence est de 3,1 % chez les Ashkenazes, de 10,7 % chez les Juif orientaux, de 17,3 % chez les Palestiniens et de 20,4 % chez les Libanais, Y-chromosome DNA haplotypes in Jews: comparisons with Lebanese and Palestinians, Lucotte et al. 2003
  4. a et b (en)Christopher L. Campbella, Pier F. Palamarab, Maya Dubrovskyc, Laura R. Botiguée, Marc Fellous, Gil Atzmong, Carole Oddoux, Alexander Pearlman, Li Hao, Brenna M. Henn, Edward Burns, Carlos D. Bustamante, David Comas, Eitan Friedmanc, Itsik Pe'er et Harry Ostrera, « North African Jewish and non-Jewish populations form distinctive, orthogonal clusters », sur PNAS, Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America
  5. Fig. 5. Fraction of genome with ancestry labeled as reference population, Campbell et al. 2012
  6. (en) Campbell C, Palamarab F, Dubrovskyc M, Botiguée L, Fellous M, Atzmong G, Oddouxa C, Pearlman A, Haoi L, Hennj B, Burnsg E, Bustamantej C, Comase D, Friedman E, Pe'er E and Ostrer H, « North African Jewish and non-Jewish populations form distinctive, orthogonal clusters », PNAS,‎ (lire en ligne)
  7. (en) William Marçais, « Algeria », sur Jewish Encyclopedia
  8. Allouche-Benayoun et Doris Bensimon 1989, p. 13. Ces auteurs citent Ansky : Les Juifs d'Algérie, du décret Crémieux à la Libération, Paris, Éditions du Centre, 1950, p. 18
  9. Gérard Nahon, Le judaïsme algérien, de l'Antiquité au décret Crémieux, dans les Nouveaux Cahiers, no 29, 1972, page 1-13
  10. Stern 2008, p. 1
  11. (en) William Marçais, « Algeria », sur Jewish Encyclopedia
  12. Talmud, traité Ménachoth 110a
  13. a et b Stern 2008, p. 2
  14. Monceaux 1902, p. 2
  15. Monceaux 1902, p. 4
  16. Bernard Allali, « La nécropole juive de Gammarth, Arts et traditions populaires des Juifs de Tunisie »,
  17. Paul Sebag, op. cit., p. 30
  18. http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/diasporas/les-juifs-sefarades/les-juifs-au-maghreb-dans-l-antiquite-02-03-2011-12841_77.php
  19. Sartre 2009, p. 16
  20. Sartre 2009, p. 17-18.
  21. Entretien télévisé de Maurice Sartre.
  22. Flavius Josèphe, « La guerre des Juifs, VI, 420 »
  23. Flavius Josèphe, « Antiquités judaïques, XIV, 7, 2 », sur site de Philippe Remacle
  24. [1] Sur le site alger-roi.fr
  25. Cités dans Sebag 1991, p. 35
  26. Flavius Josèphe, « Contre Appion, livre II, IV », sur Philippe Remacle
  27. http://whc.unesco.org/fr/list/190
  28. Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie. Des origines à nos jours, éd. L'Harmattan, 1991, p. 21
  29. a b et c Sebag, op. cit., p. 25
  30. Sebag, op. cit., p. 22
  31. a et b Jacques Taïeb, Sociétés juives du Maghreb moderne (1500-1900), p. 25
  32. a et b Paul Sebag, op. cit., p. 26
  33. Tertullien, Adversus Judaeos, traduit par E.-A. de Genoude, 1852 (Tertullian Project)
  34. Talmud de Jérusalem XVI, I ; Kil. Ib, Babylone Bera, 29a ; Ketoufot, 27b ; Baba Kamma, 114b (cité dans Richard Ayoun et Bernard Cohen, Les Juifs d'Algérie, deux mille ans d'histoire, Jean-Claude Lattès, )
  35. a et b Paul Sebag, op. cit., p. 27
  36. Jean-Pierre Allali, « Les Juifs de Tunisie. Saga millénaire », L'Exode oublié. Juifs des pays arabes, éd. Raphaël, Le Mont-Pèlerin, 2003
  37. Paul Sebag, op. cit., p. 28
  38. Paul Sebag, op. cit., p. 28-29
  39. « Mise au jour d'un monument sacré du judaïsme en Tunisie », sur RTL Belgique, (consulté le 5 mai 2013)
  40. « Tunisie : De nouveaux vestiges d'une présence juive antique »
  41. (en) David Corcos, « Constantine », sur Jewish Virtual Library
  42. (en) Isidore Singer et Isaac Broydé, « Constantine », sur Jewish Encyclopedia
  43. (en) « Tuat », sur Jewish Virtual Library
  44. « Liste du patrimoine mondial - Volubilis (Maroc) », sur Unesco
  45. Yann Le Bohec, « La Maurétanie Tingitane : le Maroc des Romains », sur Clio, (consulté le 15 avril 2010)
  46. Yassir Benhima, « Quelques remarques sur les conditions de l’islamisation du Maghreb al-Aqsā : aspects religieux et linguistiques » (consulté le 15 avril 2010)
  47. « North African Mosaic: A Cultural Reappraisal of Ethnic and Religious Minorities », Nabil Boudraa & Joseph Krause, p172
  48. Tertullien, « Contre les Juifs », sur The Tertullian Project
  49. a et b Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale, traduction de William McGuckin de Slane, éd. Paul Geuthner, Paris, 1978, tome 1, p. 208-209.
  50. Gabriel Camps, Les Berbères – Aux marges de l’histoire.
  51. a et b H. Z. Hirschberg, « The problems of the Judaized Berbers », The Journal of African History, 4, 1963. p. 312-339
  52. a et b Haïm Zafrani, Juifs d'Andalousie et du Maghreb, Maisonneuve & Larose, 2002, p. 22
  53. La découverte des juifs berbères.
  54. Richard Ayoun, Bernard Cohen, Les Juifs d’Algérie, édition Jean-Claude Lattès.
  55. Le consensus n'existait pas au XXe siècle : ainsi l'historien Haïm Zeev Hirschberg (1903 1976) avait encore quelques doutes. En 1963, il écrivait prudemment dans l'introduction de son livre Histoire des Juifs d'Afrique du Nord « L'obscurité qui entoure l'histoire de la majorité des communautés de l'intérieur au cours de la première moitié du IIe siècle de notre ère fournit certaines indications permettant d'étoffer la thèse selon laquelle la grande majorité des Juifs du Maghreb sont d'origine berbère ». Certains encore aujourd'hui, s'ils ne contestent pas l'existence du quasi consensus, proposent néanmoins d'autres hypothèses, ainsi Daniel J. Schroeter écrit « Pour beaucoup, la thèse selon laquelle les juifs d’Afrique du Nord seraient dans leur grande majorité d'anciens Berbères convertis au judaïsme, n'est plus à démontrer » ensuite il présente ses recherches de façon prudente « les résultats de l’enquête, loin d'éclaircir les zones d'ombre l'obscurcissent en donnant le jour à de nouvelles thèses… » [2]
  56. (en) The non-Jewish origins of the Sephardic Jews, par Paul Wexler sur Google, consulté le 11 avril 2010.
  57. The Non-Jewish Origins of the Sephardic Jews, New York, SUNY, 1996, p. XV
  58. The Non-Jewish Origins of the Sephardic Jews, New York, SUNY, 1996, p. 105-106.
  59. The Non-Jewish Origins of the Sephardic Jews, State University of New York Press, 1996
  60. Alfredo M. Rabello, Les Juifs d'Espagne avant la conquête arabe, à la lueur de la législation (en hébreu), Jérusalem, Zalman Shazar, 1983, p. 29-30
  61. The Jews in the Visigothic and Prankish Kingdoms of Spain and Gaul (1937), Solomon Katz New York, Kraus Reprint, 1970, p. 42-56. Chapitre « Jewish Proselytism » qui traite du rapport des Wisigoths à la conversion

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Allouche-Benayoun et Doris Bensimon, les Juifs d’Algérie. Mémoires et identités plurielles, Paris, Stavit/Cerf,
  • Esther Benbassa, Shlomo Sand, Maurice Sartre et Michel Winock, « Enquête sur le peuple juif », L'Histoire, no 343,‎ , p. 8-21 (résumé)
  • Pierre Goinard, Algèrie : l’œuvre française, Paris, Robert Laffont, , 420 p. (ISBN 2-221-04209-3)
  • Monceaux, Les colonies juives dans l'Afrique romaine, Revue des études juives, n°87, (lire en ligne), p. 1-28
  • (en) Stern, Inscribing Devotion and Death: Archeological Evidences for Jewish Population in North Africa, Leyde, Brill, (ISBN 9789004163706, lire en ligne)
  • Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie : des origines à nos jours, L'Hamarttan, (ISBN 2738410278)
  • David Bensoussan, Il était une fois le Maroc : témoignages du passé judéo-marocain, éd. du Lys, www.editionsdulys.com, Montréal, 2010 (ISBN 2-922505-14-6); Deuxième édition : www.iuniverse.com, (ISBN 978-1-4759-2608-8), 620p. ebook (ISBN 978-1-4759-2609-5), prix Haïm Zafrani de l'Institut universitaire Élie-Wiesel, Paris 2012.

Lien externe[modifier | modifier le code]