Organisation industrielle

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L'organisation industrielle (en anglais industrial organization selon le titre d'un livre de Joe Bain considéré par l'American Economic Association[1] comme le père de l'Industrial Organisation Economics moderne), est aussi appelée en France économie industrielle. C'est la branche de la microéconomie consacrée aux comportements stratégiques des acteurs économiques liés à différentes structures de marché.

L’économie industrielle — et plus encore l’économie de l’innovation — ne se sont développées que tardivement en France, par rapport à l’émergence de l’industrial organization aux États-Unis. Il faut en effet attendre les années 1970 pour que les premiers manuels soient publiés en français et que cet enseignement ne soit introduit dans le cursus de licence ou maîtrise de sciences économiques des universités.

Précision sur l'appellation[modifier | modifier le code]

Comme les stratégies de prise en main d'un marché ne sont possibles qu'hors du cadre de la concurrence pure et parfaite, l'organisation industrielle est parfois nommée en français concurrence imparfaite. Cela montre que l'appellation n'est pas spécifique à l'industrie et concerne tous les acteurs et secteurs économiques dont celui des services.

Les deux dénominations reprennent les titres des versions française et anglaise de l'ouvrage de Jean Tirole, Concurrence imparfaite, Economica, Paris, 1986 et Industrial Organization, MIT press 1988, qui constitua le point de départ de ce champ en France.

Par ailleurs, l'appellation "industrielle" peut être trompeuse: en anglais, le terme "industry" désigne plutôt un secteur ou une filière qu'une structure proprement industrielle (au sens du secteur industriel, secondaire, transformatif par opposition aux secteurs primaire - extractif - et tertiaire - services). En particulier, l'étude économique du fonctionnement d'une industrie se rapproche plutôt de la recherche opérationnelle, de l'ingénierie de production et de la logistique que de l'économie industrielle.

Les outils et domaines d'étude principaux[modifier | modifier le code]

L'organisation industrielle tire l'essentiel de ses outils de la microéconomie et de la théorie des jeux.

Les questions posées par l'organisation industrielle visent à ouvrir un certain nombre de boîtes noires de la microéconomie néoclassique. Elle se demande ainsi

  • pourquoi il existe des entreprises (plutôt qu'un monde de travailleurs indépendants) ?
  • pourquoi la taille et la structure varient en fonction des produits, des marchés et du temps ?
  • pourquoi la prédiction du prix au coût marginal n'est que très rarement vérifiée ?

Dans ce cadre, l'organisation industrielle a absorbé l'étude des monopoles et des oligopoles, ainsi que la problématique schumpetérienne du lien entre la capacité d'extraire des profits et la capacité à supporter des dépenses liées à la recherche et à l'innovation. Elle s'interroge ainsi également sur les raisons de la diversité des biens et par voie de conséquence à la dynamique de l'innovation.

Historique[modifier | modifier le code]

L'émergence de l'économie industrielle est contemporaine de celle des grands groupes industriels du début du XXe siècle[2], mais resta longtemps un domaine isolé d'études empiriques sans donner lieu à une théorisation en termes économiques ni à des travaux économétriques pointus[3]. En 1968, George Stigler faisait ainsi remarquer que l'économie industrielle ne constituait pas un sujet à proprement parler, ses problématiques sur le plan de la structure, des comportements des entreprises et de la concurrence relevant de la problématique générale des sciences économiques, l'allocation de ressources rares[4].

À partir du début des années 1980, l'adoption des outils de la théorie des jeux pour modéliser le comportement des entreprises donna naissance à une littérature très majoritairement théorique, produite et lue par des chercheurs auparavant non-spécialistes de l'économie industrielle[3]. En 1988, Richard Schmalensee définit ainsi l'économie industrielle par trois thèmes essentiels[3] :

  • L'étude des déterminants du comportement, de la taille, de l'échelle et de l'organisation des entreprises privées ;
  • La concurrence imparfaite, c'est-à-dire dans quelle mesure le fonctionnement et la performance du marché (en tant que moyen d'allocation des ressources entre agents) est affecté lorsque les conditions de la concurrence pure et parfaite ne sont pas respectées ? Ce thème couvre en particulier les questions de choix de prix, de quantité et de capacité, ainsi que la concurrence hors-prix : sélection des produits, publicité, changement technique.
  • L'étude des politiques publiques concernant l'activité économique, en particulier en matière de droit de la concurrence, de dérégulation, et de privatisations, ainsi que des politiques industrielles affectant le progrès technique.

Incidences pratiques[modifier | modifier le code]

De par sa nature très mathématisée, l'organisation industrielle est très orientée vers l'approche théorique.

Elle comprend cependant une branche empirique importante.

  • Elle a des liens naturels avec tout ce qui est études et stratégie marketing.
  • Elle est un élément de plus en plus décisif des décisions portant sur le droit de la concurrence.

Par ces divers biais, elle est une des branches de l'économie trouvant le plus d'applications directes.

Industrial organization versus Industrial Dynamics[modifier | modifier le code]

L’économie industrielle se diffuse en France selon deux principales orientations correspondant aux deux voies suivies par la discipline:

  • Un premier courant prolonge l’approche américaine où l’économie industrielle reste centrée sur les questions des structures de marché et sur l’évaluation de leur efficacité en matière d’allocation des ressources. L’Institut d’économie industrielle (IDEI) à Toulouse constitue le fleuron de cette démarche, grâce à l’implication de deux universitaires français, Jean-Jacques Laffont et Jean Tirole, qui feront le lien entre leurs deux attaches : l’une au Massachusetts Institute of Technology (Boston) aux États-Unis et l’autre à Toulouse, où ils vont créer l'un des meilleurs pôles européens en matière de recherches et de formation de docteurs dans le champ de l’industrial organization, connu aujourd’hui sous le nom de Toulouse School of Economics (TSE). Pour une grande part, l’économie industrielle concerne la microéconomie en situation d’information imparfaite.
  • Un deuxième courant, prenant appui sur les différentes approches structuralistes très présentes parmi les économistes français et parmi certains gestionnaires travaillant sur la firme, va développer une approche de l’économie industrielle plus orientée vers la question productive que sur celle du marché. Prenant appui sur une association, l’Association pour le développement d’études sur la firme et l’industrie (ADEFI, association aujourd’hui en sommeil) et sur une revue scientifique (la Revue d’économie industrielle), proposant des outils de politique industrielle (notamment les politiques de filière des années 1980) et, plus tard, sur une école d’été (l’école méditerranéenne d’économie industrielle, Cargèse), l’étude des systèmes productifs devient centrale dans ces travaux. La publication du volumineux Traité d’économie industrielle en 1988 constitue le point d’orgue de cette démarche.

Ces travaux s’efforcent de fédérer un ensemble d’équipes dispersées (Paris, Nice, Strasbourg, Grenoble, Montpellier, Lyon, Bordeaux). Par opposition au courant précédent, ces analyses entendent se concentrer sur les processus de création des ressources en les replaçant dans un cadre contextuel large : stratégies des acteurs, analyses organisationnelles des firmes, prise en compte des technologies et de leurs modifications mais aussi place centrale des Institutions dont l’État. La montée des questionnements scientifiques associés aux différentes formes de l’informatisation de la société va réactualiser l’analyse de l’innovation, longtemps négligée, comme le propose Jean-Luc Gaffard (1990).

Quand Bo Carlsson (1987, 1992) proposera d’opposer l’Industrial Organization (IO) centré sur la question de l’allocation des ressources existantes à l’Industrial Dynamics (ID) orienté vers la création de ressources et l’innovation technologique, le second courant se revendiquera clairement du champ de la Dynamique industrielle (Arena, 1990). Ce dernier se décline cependant dans des approches hétérodoxes diversifiées (évolutionnisme, régulationisme, institutionalisme, etc.) et veut s’opposer à la « nouvelle économie industrielle ».

En français, il est assez classique de reprendre cette opposition en proposant les termes d'organisation industrielle et d'économie des organisations.


Une discipline irriguant la science économique[modifier | modifier le code]

Les années 1980 et début des 1990 correspondent à l’âge d’or de l’économie industrielle et de l’innovation, dans la diversité des approches développées. Plusieurs facteurs expliquent pourquoi elle va à cette époque prendre une position dominante dans l’ensemble du champ de la science économique et participer à son renouvellement.

  • Premièrement, elle est productrice de concepts novateurs et de nouvelles approches (économie de l’innovation, théorie des coûts de transaction, théorie des marchés parfaitement disputables, économie de la connaissance, etc.).
  • Deuxièmement, elle est en prise avec les problèmes auxquels sont alors confrontées les économies en termes de concurrence par l’innovation ou de reconversion industrielle (retour à Schumpeter et développement de l’évolutionnisme) : il s’agit de problèmes productifs.
  • Troisièmement, la crise du keynésianisme a laissé la place libre aux approches néoclassiques en macro-économie et les courants hétérodoxes ont trouvé dans la méso-économie un espace et des outils pour penser dans leur propre champ (jusqu’au retour de l’institutionnalisme).

Les approches initiées dans le champ de l’économie industrielle et de l’innovation vont trouver des applications dans de nouveaux champs disciplinaires qu’ils vont contribuer à renouveler : économie bancaire, nouvelle économie internationale, l’économie spatiale et, plus tard, l’économie géographique, l’économie du développement, etc. On peut même parler d’une banalisation tant aujourd’hui il est communément admis que la rivalité concurrentielle ou l’avantage compétitif passe par l’aptitude des firmes et des économies à innover.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Lire en ligne
  2. (en) A. D. Chandler, The Visible Hand: The Managerial Revolution in American Business, Harvard University Press,‎ 1977
  3. a, b et c Schmalensee, "Industrial Economics: An Overview", The Economic Journal, 1988.
  4. (en) George Stiglitz, The Organization of Industry, Irwin,‎ 1968, cité par Schmalensee (1988).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean Tirole, Théorie de l'organisation industrielle, Paris, Economica,‎ 1993 (ISBN 2-7178-2218-6 et 2-7178-2217-8)
    Ouvrage de référence demandant une familiarité avec la théorie des jeux et la microéconomie de base.
  • Yves Morvan, Fondements d'économie industrielle, Paris, Economica,‎ 1991
  • (en) Luis Cabral, Introduction to industrial organization, MIT Press,‎ 2000 (ISBN 0-2620-3286-4)
    Manuel d'introduction, plus basique et plus récent que l'ouvrage de Jean Tirole.
  • Les trois volumes du Handbook of Industrial Organization constituent la référence de ce champ à un niveau recherche (M1 et au-delà).
    • (en) Handbook of Industrial Organization, vol. 1, Elsevier Science Pub. Co., coll. « Handbooks of Economics »,‎ 1989 (ISBN 0-4447-0434-5)
    • (en) Handbook of Industrial Organization, vol. 2, Elsevier Science Pub. Co., coll. « Handbooks of Economics »,‎ 1989 (ISBN 0-4447-0435-3)
    • (en) Handbook of Industrial Organization, vol. 3, Elsevier Science Pub. Co., coll. « Handbooks of Economics »,‎ 2007 (ISBN 0-444-82435-9)
  • (en) Richard Schmalensee, « Industrial Economics: An Overview », The Economic Journal, vol. 98, no 392,‎ Spet. 1988, p. 643 - 681 (ISSN 0013-0133, résumé)
    Revue de littérature des principaux thèmes de l'économie industrielle.
  • Carlsson B., 1987, Reflections on industrial dynamics: the challenges ahead, International Journal of Industrial Organization, 5(2)
  • Carlsson B., 1992, Industrial Dynamics: A Framework for Analysis of Industrial Transformation. Revue d’économie industrielle, no.61, 7-32.
  • Arena R., 1990, La dynamique industrielle : tradition et renouveau, Revue d’économie industrielle, no.53, 5-17.
  • Arena R., de Bandt, J., Benzoni L., Romani P.M. (coord.), 1988, Traité d’économie industrielle, Economica, Paris. *
  • Gaffard J.L., 1990, Économie industrielle et de l’innovation. Précis Dalloz, Paris

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]