Nuit obscure de l'âme

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Portrait de Jean de la Croix du XVIIe siècle, anonyme.

La nuit obscure de l'âme (ou nuit noire de l'âme) est le titre donné à un poème par Jean de la Croix, poète espagnol du XVIe siècle, religieux mystique membre des carmes déchaux et déclaré docteur de l'église par l'Église catholique. Son poème a été décrit et commenté (par l'auteur) dans deux ouvrages : La Montée du Carmel et La Nuit obscure.

Cette expression est entrée dans le langage au cours des siècles, d'abord dans un cadre religieux, puis progressivement s'en est éloignée, tout en conservant une symbolique mystique.

Présentation[modifier | modifier le code]

Selon Jean de la Croix[modifier | modifier le code]

La nuit obscure de l'âme est une expression attribuée à l'origine à Jean de la Croix[N 1], et qui désigne une expérience passagère de désolation spirituelle dans l'expérience mystique, un temps où « Dieu est caché », où même la foi semble vaciller. Pour Jean de la Croix, il ne s'agit donc pas d'une expérience négative. Le mystique estime que cette expérience permettrait de purger l'âme de ses défauts et de l'enrichir en vue d'un mariage mystique ultérieur[1]. Ce terme se retrouve dans le titre de son poème La Nuit obscure, ainsi que de son traité (homonyme) : La Nuit obscure[N 2].

Jean de la Croix a décrit cette expérience dans plusieurs de ses ouvrages, où il distingue deux nuits : celle des sens (La Montée du Carmel) et celle de l'esprit (La Nuit obscure). Ces deux ouvrages sont appuyés sur le poème « La Nuit obscure ».

Cet état est différent de l'acédie qui est un dégoût de la vie spirituelle.

Selon d'autres auteurs[modifier | modifier le code]

Dans le christianisme[modifier | modifier le code]

La mystique bénédictin Augustine Baker (en) qualifie cette expérience de « grande désolation »[2]. Pierre Descouvemont compare cette période à un « temps de sevrage », où Dieu après « une lune de miel », fait subir « un sevrage plus ou moins sévère, non pour les punir, mais afin de purifier leur amour »[3].

Sainte Thérèse de Lisieux, religieuse des carmélites du XIXe siècle, a décrit son expérience de la « nuit obscure ». Sa nuit obscure provient du doute de l'existence de l'éternité, doute auquel elle a néanmoins refusé son assentiment intellectuel ou volitif, mais choisit l'approfondissement de sa foi catholique. Cependant, elle dit avoir souffert douloureusement durant cette période prolongée « d'obscurité spirituelle ». Elle a déclaré à ses sœurs religieuses : « Si vous saviez seulement dans quelle obscurité je suis plongée »[4].

Alors que cette crise spirituelle est généralement temporaire, celle-ci peut parfois durer très longtemps. La « nuit obscure » de saint Paul de la Croix au XVIIIe siècle a duré 45 ans, d'où il s'est finalement rétabli. La nuit obscure de mère Teresa de Calcutta, est « peut-être le cas le plus long dans l'histoire ». Elle a indiqué (dans ses courriers) que cette nuit sombre aurait débuté en 1948 et se serait terminée à sa mort en 1997, avec seulement un bref interlude de secours[5]. Le frère franciscain, père Benedict Groeschel, ami de mère Teresa de Calcutta pour une longue partie de sa vie, prétend que "l'obscurité est restée" vers la fin de sa vie[6].

Dans d'autres religions[modifier | modifier le code]

Le soufisme

Certains chercheurs[7] suggèrent que ce concept de « nuit obscure de l'âme » provient d'une influence andalouse soufie Ibn Abbad al-Rundi (es) et, plus généralement, de la Chadhiliyya. Ils ont établi des liens détaillés entre ces enseignements et ceux de Jean de la Croix. D'autres chercheurs cependant, comme José Nieto, soutiennent que cette doctrine mystique est tout à fait universelle et que les similitudes entre les œuvres de saint Jean et Ibn Abbad sont le résultat d'un développement indépendant et non d'une influence mutuelle[8].

Le bouddhisme

Dans la méditation du bouddhisme Vipassanā le pratiquant passe par « seize étapes de la pensée » (nanas)[9],[10] dans leur quête de « réveil ». Parmi celles-ci, cinq à dix étapes consistent en la « connaissance de la souffrance » (dukkha nanas). Des bouddhistes occidentaux ainsi que des professeurs bouddhistes comparent régulièrement cette expérience à la nuit obscure (dont Jack Engler)[11].

Autres auteurs contemporains[modifier | modifier le code]

Ce terme a ensuite été repris par d'autres auteurs. Ainsi, Richard Foster a qualifié la « nuit obscure » de « Sahara du cœur »[12]. Pour Ève Duperray, c'est le temps où l'Homme « mesure son indignité dans un mouvement de descente » avant de mesurer « sa grandeur dans un mouvement de remontée vers la lumière »[13].

Usage contemporain[modifier | modifier le code]

L'expression est fréquemment utilisée par divers auteurs hors du cadre strictement religieux pour évoquer une « descente aux enfers » ou une « traversée du désert » qui aurait cependant le potentiel d'être bénéfique[14],[15].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Cette expression apparait la première fois dans un vers du poème La Nuit obscure.
  2. Ce traité spirituel a été écrit par Jean de la Croix pour expliquer le sens de son poème homonyme.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Jean de la Croix, Œuvres Complètes, Éditions du Cerf, coll. « Œuvres de Jean de la Croix », , 1871 p. (ISBN 978-2204066433), p. 359-527.
  2. (en) « Mystical Theology », sur New Advent, newadvent.org (consulté le 24 mai 2017).
  3. Pierre Descouvemont, Gagner le combat spirituel, Paris, Editions de l'Emmanuel, , 225 p. (ISBN 978-2915-313680), p. 115.
  4. (en) James MARTIN, « A Saint’s Dark Night », The New York Times,‎ (lire en ligne).
  5. (en) David Van Biema, « Mother Teresa's Crisis of Faith », The Times,‎ (lire en ligne).
  6. (en) Fr. Benedict Groeschel, « The Mother Teresa I Knew », Global Catholic Network,‎ (lire en ligne).
  7. (es) Miguel Asín Palacios, Un precurseur hispano-musulman de San Juan de la Cruz : reimpreso dentro de Huellas del Islam, , p. 235-304, ainsi que (es) Luce López-Baralt, San Juan de la Cruz y el Islam, Hiperión, coll. « Libros Hiperión », , 440 p. (ISBN 978-8475173054).
  8. (en) José Constantino Nieto, Mystic Rebel Saint. : A study of Saint John of the Cross, Genève, , 143 p. (ASIN B000UEMCR0), p. 25-27.
  9. (en) « The Sixteen Stages of Insight », sur Vipassana Dhura Meditation Society, vipassanadhura.com (consulté le 6 juin 2017).
  10. (en) Mahasi Sayadaw, The Progress of Insight : (Visuddhiñana-katha), (lire en ligne), p. Chap 6.5.
  11. (en) « Practicing for Awakening Part 2 », sur Barre Center for Buddhist Studies, bcbsdharma.org, (consulté le 6 juin 2017).
  12. Ronald Dunn, Quand le ciel est silencieux, Thomas Nelson, (ISBN 2-86314-200-3, lire en ligne), p. 130
  13. Ève Duperray, L'Or des mots : une lecture de Pétrarque et du mythe littéraire de Vaucluse, Sorbonne, (ISBN 2-85944-296-0, lire en ligne), p. 54
  14. Gilles Sinquin, L'Élévation personnelle, Fernand Lanore, (présentation en ligne), p. 185
  15. Minh Tran Huy, « Francis Scott Fitzgerald. La nuit noire de l'âme », sur magazine-litteraire.com (consulté le 23 janvier 2011)

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Gerald G. May, The Dark Night of the Soul : A Psychiatrist Explores the Connection Between Darkness and Spiritual Growth, Harper San Francisco, , 224 p. (ISBN 0060554231, lire en ligne).
  • (en) Kaye McKee, When God Walks Away : A Companion for the Journey Through the Dark Night of the Soul, Crossroad Publishing Co, , 160 p. (ISBN 978-0824523800, lire en ligne).