Nick Drake

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Nick Drake
Description de cette image, également commentée ci-après
Nick Drake en 1969.
Informations générales
Nom de naissance Nicholas Rodney Drake
Naissance
Rangoun (Birmanie)
Décès (à 26 ans)
Tanworth-in-Arden (Royaume-Uni)
Genre musical folk, folk rock
Instruments guitare, piano
Années actives 1969-1972
Labels Island
Site officiel Bryter Music

Nick Drake est un auteur-compositeur-interprète et musicien britannique né le à Rangoun, en Birmanie, et mort le à Tanworth-in-Arden, dans le Warwickshire.

Issu d'une famille de la classe moyenne supérieure, Drake commence à jouer de la musique à un jeune âge, d'abord du piano, puis de la clarinette, du saxophone et de la guitare, qui devient son instrument de prédilection à l'adolescence. Il signe un contrat avec la maison de disques Island Records en 1968, alors qu'il est encore étudiant à l'université de Cambridge. Il enregistre trois albums dans les années qui suivent, Five Leaves Left (1969), Bryter Layter (1970) et Pink Moon (1972). Leurs ventes sont médiocres, d'autant que Drake répugne à donner des interviews et à se produire en public. Souffrant de dépression et d'insomnie, il abandonne sa carrière musicale après l'échec de Pink Moon et retourne vivre chez ses parents. Le 25 novembre 1974, il meurt d'une overdose d'amitriptyline, un antidépresseur, à l'âge de 26 ans.

La musique de Nick Drake commence à être découverte par le grand public dans les années 1980, lorsque des artistes comme Robert Smith des Cure ou Peter Buck de R.E.M. la citent comme une influence. Le groupe The Dream Academy lui dédie sa chanson Life in a Northern Town, qui se classe dans le Top 15 des ventes au Royaume-Uni et aux États-Unis en 1985. Devenu l'archétype du musicien romantique maudit, Drake fait l'objet d'une première biographie en 1997 et d'un documentaire télévisé l'année suivante. En 1999, sa chanson Pink Moon est utilisée dans une publicité de Volkswagen, ce qui donne un coup de fouet significatif aux ventes de ses albums. Ses chansons apparaissent dans de nombreux films et connaissent des reprises par des artistes très divers.

Biographie[modifier | modifier le code]

Enfance[modifier | modifier le code]

Nicholas Rodney Drake naît le à Rangoun, en Birmanie, dans une famille de la classe moyenne supérieure. Son père Rodney (1908-1988) est arrivé en Birmanie dans les années 1930 pour rejoindre la Bombay Burmah Trading Corporation (en) en tant qu'ingénieur[1]. En 1934, il rencontre la fille d'un vétéran de l'Indian Civil Service, Mary Lloyd (1916-1993), « Molly » pour sa famille. Rodney la demande en mariage en 1936, mais ils doivent attendre un an l'accord de la famille de Molly[2]. Les Drake rentrent au Royaume-Uni en 1950[3] et s'installent dans le domaine de Far Leys, près de Tanworth-in-Arden, dans le Warwickshire. Outre Nick, ils ont également une fille, Gabrielle, née en 1944.

Les Drake apprécient la musique et en écrivent tous deux. Après sa mort, des chansons écrites et enregistrées par Molly Drake ont fait surface ; son fils et elle partagent la même voix fragile et un certain fatalisme[4],[5]. Encouragé par sa mère, Nick Drake apprend à jouer du piano très jeune et commence à composer ses propres chansons. Il les enregistre sur un magnétophone à bandes conservé dans le salon familial[6].

Nick Drake étudie au Marlborough College de 1962 à 1966.

En 1957, Nick Drake entre à l'internat d'Eagle House School (en), dans le Berkshire. Cinq ans plus tard, il entre au Marlborough College, où ont étudié son père, son grand-père et son arrière-grand-père avant lui. Il développe un intérêt pour le sport, notamment le sprint, et devient brièvement capitaine de l'équipe de rugby de l'école. Ses camarades de classe se souviennent de lui comme d'un élève confiant, « à l'autorité calme », parfois distant[7]. Son père Rodney se souvient : « Dans l'un de ses rapports, [le proviseur] disait que personne ne semblait bien le connaître. Toujours pareil avec Nick. Les gens ne le connaissaient pas vraiment[8]. »

Drake joue du piano au sein de l'orchestre de l'école, et apprend la clarinette et le saxophone. Avec quatre camarades, il monte un groupe, « The Perfumed Gardeners », en 1964 ou 1965. Le groupe reprend des chansons Pye et des standards du jazz, ainsi que des titres des Yardbirds ou de Manfred Mann ; Drake joue du piano, et à l'occasion chante ou joue du saxophone. Chris de Burgh fait brièvement partie du groupe avant d'être exclu par les autres membres, qui jugent ses goûts « trop pop »[9]. Les résultats scolaires de Drake faiblissent : alors qu'il avait sauté une classe à Eagle House, il commence à négliger ses études en faveur de la musique. En 1963, il passe sept GCE (en) de niveau ordinaire, moins que ce à quoi s'attendaient ses professeurs, et il échoue en physique-chimie[10]. En 1965, Drake achète pour 13 livres sa première guitare acoustique, une Levin (en), et commence à expérimenter l'accord ouvert et le picking[11].

Cambridge[modifier | modifier le code]

En 1966, Drake obtient une bourse pour étudier la littérature anglaise au Fitzwilliam College de l'université de Cambridge. Il retarde son entrée pour passer six mois à l'université d'Aix-Marseille à partir de février 1967. À Aix, il commence à pratiquer sérieusement la guitare, et il joue souvent en public dans le centre-ville avec des amis pour gagner de l'argent. Drake commence également à fumer du cannabis ; il se rend au Maroc au printemps parce que, d'après son compagnon de voyage Richard Charkin, « c'est là qu'on trouvait la meilleure herbe[12] ». C'est probablement à Aix que Drake découvre le LSD[13], et les paroles qu'il écrit à cette époque (notamment Clothes of Sand) suggèrent un intérêt pour les hallucinogènes[14].

The Roundhouse en 2007.

À son retour en Angleterre, il emménage chez sa sœur, à Hampstead, avant d'entrer à Cambridge en octobre. Ses professeurs le considèrent comme un étudiant brillant, mais qui manque d'enthousiasme, voire paresseux[15]. Il peine à nouer des liens avec ses condisciples comme avec le corps enseignant. Dann note que les photos officielles de l'époque montrent un étudiant maussade et détaché[16]. Cambridge attache une grande importance à ses équipes de rugby et de cricket, mais Drake ne s'intéresse plus du tout au sport : il préfère dans sa chambre à fumer du cannabis, écouter des disques et jouer de la guitare[16]. En septembre 1967, il fait la connaissance de Robert Kirby, un étudiant en musique qui s'occupera des orchestrations des instruments à cordes et à vent sur ses deux premiers albums[17]. Drake a alors déjà découvert les scènes folk britannique et américaine, et tombe sous l'influence de Bob Dylan, Josh White et Phil Ochs. Il commence à se produire dans les clubs locaux et les cafés londoniens, et en février 1968, lors d'un concert avec Country Joe and the Fish au Roundhouse de Camden Town, il est remarqué par Ashley Hutchings, le bassiste du groupe Fairport Convention. Hutchings se souvient avoir été impressionné par le talent de guitariste de Drake, mais surtout par son apparence : « Il avait l'air d'une vedette. Il avait l'air exceptionnel, on aurait dit qu'il mesurait 2 mètres 10 de haut[8]. »

Hutchings présente Drake à Joe Boyd, un producteur américain de 25 ans, propriétaire de Witchseason Productions, une filiale d'Island Records[18]. Boyd, qui a découvert Fairport Convention et popularisé John Martyn et The Incredible String Band, possède une solide réputation dans le monde du folk britannique[8]. Il noue rapidement une relation étroite avec Drake et devient son mentor. Après avoir écouté une démo de quatre titres enregistrée par Drake dans sa chambre universitaire, Boyd lui offre un contrat de management, de publication et de production et le pousser à travailler sur un premier album. Le chanteur décide d'ores et déjà décidé de ne pas terminer sa troisième année à Cambridge[8].

Five Leaves Left[modifier | modifier le code]

Nick Drake commence à enregistrer Five Leaves Left, son premier album, à la fin de l'année 1968, avec Joe Boyd comme producteur. Les séances se déroulent aux studios Sound Techniques de Londres ; le chanteur sèche les cours pour se rendre à la capitale en train. Inspiré par la production de Songs of Leonard Cohen, le premier album de Leonard Cohen, Boyd souhaite mettre en évidence la voix de Drake et inclure des instruments à cordes. Il recrute des musiciens de studio de la scène folk londonienne, parmi lesquels Richard Thompson (guitariste de Fairport Convention) et Danny Thompson (contrebassiste de Pentangle). Il embauche John Wood (en) comme ingénieur du son, et choisit Richard A. Hewson pour les arrangements des instruments à cordes.

Les premières sessions sont difficiles et irrégulières, prenant place sur le temps laissé libre par l'enregistrement du Unhalfbricking de Fairport Convention . Le chanteur et le producteur ne sont pas d'accord sur la direction que doit prendre l'album : Boyd préconise l'approche de George Martin selon laquelle le studio doit être un instrument à part entière, tandis que Drake préfère un son plus organique. Dann observe que Drake paraît « tendu et anxieux » sur les enregistrements pirates de ces sessions, et note les nombreuses tentatives ratées d'orchestration de Boyd[19]. Tous deux sont insatisfaits du travail de Hewson, qu'ils trouvent trop banal[20], et celui-ci suggère de le remplacer par son ami Robert Kirby (en), qu'il a rencontré à Cambridge et qui lui a déjà proposé des arrangements pour ses chansons. L'idée d'embaucher un étudiant en musique sans expérience ne séduit guère Boyd, mais l'assurance inhabituelle dont fait preuve Drake l'impressionne et il accepte un essai[21]. La musique de chambre élaborée par Kirby pour accompagner les chansons de Drake devient partie intégrante du son de l'album final[22]. Il manque encore de confiance en lui pour oser s'occuper de la pièce maîtresse de l'album, River Man, et Boyd se voit contraint d'allonger le budget de Witchseason pour embaucher le compositeur vétéran Harry Robinson, avec pour consigne de s'inspirer de Delius et Ravel.

Retardé de plusieurs mois en raison de problèmes de postproduction, Five Leaves Left sort le 3 juillet 1969[23]. Les démarches promotionnelles sont limitées, les critiques dans la presse musicale rares et peu enthousiastes. En juillet, Melody Maker le décrit comme « poétique » et « intéressant » ; en octobre, NME trouve qu'il manque de variété[24]. Les stations de radio ne le diffusent quasiment pas, hormis John Peel sur la BBC[25]. Drake est mécontent de la pochette intérieure, qui présente les chansons dans le mauvais ordre, avec des paroles excisées des versions enregistrées[26]. Sa déception est palpable dans le témoignage de sa sœur Gabrielle : « Il était très discret. Je savais qu'il faisait un album, mais je n'ai su où il en était que lorsqu'il entra dans ma chambre et le jeta sur mon lit en disant « Le voilà. » avant de ressortir aussitôt[18] ! »

Londres, Bryter Layter[modifier | modifier le code]

Nick Drake met un terme à ses études à Cambridge neuf mois avant les examens et part à Londres à l'automne 1969 pour se concentrer sur sa carrière musicale. Son père se souvient lui avoir écrit dans l'espoir de le faire changer d'avis, en vain[4]. Le jeune homme passe ses premiers mois dans la capitale sans domicile fixe, dormant parfois dans l'appartement de sa sœur à Kensington, mais le plus souvent chez des amis, dans un sofa ou à même le sol[27]. Finalement, afin d'apporter un peu de stabilité (et un téléphone) dans la vie de Drake, Joe Boyd lui loue une chambre à Belsize Park, dans le district de Camden[28].

En août, Drake enregistre seul trois chansons pour l'émission de John Peel sur la BBC. Deux mois plus tard, il joue en première partie de Fairport Convention au Royal Festival Hall de Londres, puis fait des apparitions dans des clubs folk de Birmingham et Hull. Ces concerts sont difficiles pour le jeune homme, qui passe de longs moments à réaccorder sa guitare entre les chansons sans jamais former de lien avec son public, et il décide d'abandonner toute idée de performance en public[29].

La publicité générée par Five Leaves Left est faible, mais Boyd désire construire sur cet élan, aussi mineur soit-il. Le deuxième album de Nick Drake, Bryter Layter, toujours produit par Boyd avec Wood comme ingénieur du son, propose un son plus enjoué et jazzy[30]. Déçu par les faibles ventes de Five Leaves Left, Drake cherche à s'éloigner de son image pastorale, et accepte la suggestion de son producteur d'inclure basse et batterie sur ses enregistrements. Des musiciens de Fairport Convention participent encore à l'enregistrement, ainsi que John Cale sur les titres Northern Sky et Fly. Trevor Dann note que, si Northern Sky sonne en partie comme étant plus l'œuvre de Cale que de Drake, il s'agit probablement de celle de ses chansons qui avait le plus de potentiel pour devenir un tube[31]. Dans son autobiographie (parue en 1999), Cale admet avoir pris de l'héroïne à cette époque[32], et Brian Wells, vieil ami de Drake, commence à soupçonner que celui-ci en consomme également[33]. Boyd et Wood sont persuadés que l'album sera un succès commercial[34], mais il se vend à moins de trois mille exemplaires. Une nouvelle fois, les critiques sont mitigées : Record Mirror loue le « magnifique guitariste » qu'est Drake, « net et avec un sens parfait du timing, accompagné d'arrangements doux et élégants », alors que Melody Maker décrit l'album comme « un mélange maladroit de folk et de cocktail jazz[29] ».

Peu après la sortie de Bryter Layter, Boyd vend Witchseason à Island Records et part à Los Angeles pour travailler sur des bandes originales de films pour Warner Bros. La perte de son mentor et l'échec commercial de l'album aggravent la morosité de Drake. Son attitude se modifie : il en a assez de vivre seul, et paraît clairement nerveux et mal à l'aise dans la série de concerts qu'il donne début 1970. L'une de ses dernières apparitions en concert a lieu en juin de cette année, au collège technique d'Ewell, à Londres. Ralph McTell, présent ce soir-là, se rappelle que « Nick était monosyllabique. Il était particulièrement timide lors de ce concert-là. Il a fait la première partie, et quelque chose d'horrible a dû se produire. Il jouait sa chanson Fruit Tree, et il est parti en plein milieu. Il a quitté la scène, juste comme ça[35] ». Sa frustration tourne à la dépression, et en 1971, sa famille le convainc d'aller voir un psychiatre au St Thomas' Hospital de Londres. Embarrassé de se voir prescrire des antidépresseurs, il tente de le cacher à ses amis[36]. Il en sait suffisamment sur la drogue pour se préoccuper des effets secondaires, et s'inquiète de l'effet cumulé des médicaments et de sa consommation habituelle de cannabis[37].

Pink Moon[modifier | modifier le code]

Island Records désire que Drake fasse la promotion de Bryter Layter par des interviews dans la presse, des passages à la radio et des concerts. Drake, qui consomme à l'époque ce que Kirby a décrit comme des « quantités incroyables » de cannabis[38] et présentant « les premiers signes d'une psychose », refuse. À l'hiver 1970, il s'est totalement isolé à Londres[39] : déçu par l'échec de son deuxième album, il se renferme sur lui-même, s'éloigne de sa famille et de ses amis et quitte rarement son appartement, hormis pour jouer un concert à l'occasion ou acheter de la drogue. « C'était une très mauvaise période, se souvient sa sœur Gabrielle. Il m'a dit, une fois, que tout avait commencé à aller mal à partir de [ce] moment-là, et je crois que c'est à ce moment-là que les choses ont commencé à mal tourner[40]. »

Alors qu'Island ne désire ni ne s'attend à un troisième album[41], Drake rentre en contact avec Wood en octobre 1971 pour commencer à travailler sur ce qui sera son dernier album. Les sessions se déroulent sur deux nuits, avec Drake et son ingénieur du son seuls dans le studio[6]. Les chansons de Pink Moon sont brèves et sombres : l'album comprend onze titres pour une durée de 28 minutes, « juste ce qu'il faut » selon Wood. « On ne voudrait vraiment pas que ça dure plus longtemps »[8]. Insatisfait du son de Bryter Layter, qu'il trouve « trop plein, trop élaboré[42] », Drake apparaît sans accompagnement sur Pink Moon, hormis un overdub de piano sur la chanson-titre. « Il était bien décidé à faire ce disque très dépouillé, nu, se souvient Wood. Il voulait définitivement qu'il lui ressemble plus que tout autre chose. Et je crois que d'une certaine façon, Pink Moon ressemble plus à Nick que les deux autres disques[43]. »

Une publicité pleine page pour Pink Moon.

Une fois l'album achevé, Drake dépose les bandes sur le bureau d'un réceptionniste, au siège d'Island, et part sans parler à personne. Les bandes restent là tout le week-end, et ne sont remarquées que la semaine suivante. En février, une pub pour Pink Moon parue dans Melody Maker commence ainsi : « Pink Moon, le dernier album de Nick Drake : nous n'en avons entendu parler que lorsqu'il a été terminé »[44]. Pink Moon se vend encore moins bien que ses deux prédécesseurs, mais fait l'objet de quelques bonnes critiques. Dans le magazine ZigZag, Connor McKnight écrit : « Nick Drake ne fait jamais semblant. L'album ne fait aucune concession à la théorie selon laquelle la musique devrait servir à s'évader. Il s'agit seulement de la vision de la vie qu'a un musicien à un moment donné, et on ne peut pas en demander davantage[45]. »

Chris Blackwell, fondateur d'Island Records, a le sentiment que Pink Moon pourrait faire découvrir Drake au grand public, mais son équipe est déçue par le peu de bonne volonté de l'artiste à l'égard de toute activité promotionnelle. Muff Winwood, manager d'A&R, se rappelle s'être « arraché les cheveux » de frustration, et admet que sans l'enthousiasme de Blackwell, « nous lui aurions plutôt botté les fesses[46] ». Toutefois, après avoir été harcelé par Boyd, Drake accepte un entretien avec Jerry Gilbert, de Sounds Magazine[47]. Dans l'unique interview de Drake jamais publiée, le « chanteur folk timide et introverti » n'évoque guère que son dégoût des concerts[48]. « Il n'y avait aucun lien d'aucune sorte, a déclaré Gilbert. Je ne crois pas que nos regards se sont croisés une seule fois. Si l'on voulait être méchant, on aurait pu dire que ce n'était qu'un gamin pourri avec une cuillère en argent dans la bouche qui ne faisait que se lamenter sur son sort[48]. » Démoralisé et convaincu qu'il ne pourra plus jamais écrire, Drake décide d'abandonner la musique. Il joue avec l'idée de se lancer dans autre chose, envisageant même de s'engager dans l'armée[49].

Réclusion et décès[modifier | modifier le code]

Dans les mois qui suivent la sortie de Pink Moon, Drake devient de plus en plus asocial, s'éloignant de ses proches[50]. Il retourne vivre chez ses parents, à Far Leys, et si ce retour en arrière lui déplaît, il admet que sa maladie le rend nécessaire. « C'est désagréable à la maison, dit-il à sa mère, mais partout ailleurs c'est impossible à supporter[4]. » Son retour est souvent difficile pour sa famille : comme l'explique sa sœur Gabrielle, « les bons jours chez mes parents étaient les bons jours de Nick, et les mauvais jours étaient les mauvais jours de Nick. Et c'était le centre de leurs existences, vraiment[8]. »

Il mène une vie frugale, sa seule source de revenus étant un acompte hebdomadaire de 20 £ envoyé par Island Records. À un moment, il est tellement pauvre qu'il ne peut se permettre l'achat d'une nouvelle paire de chaussures[51]. Il lui arrive souvent de disparaître pendant des journées entières, avant d'arriver impromptu chez des amis, muet et renfermé. Robert Kirby a décrit une visite typique de Drake : « Il arrivait sans mot dire, s'asseyait, écoutait de la musique, fumait, buvait, dormait, et deux ou trois jours plus tard il n'était plus là, il était parti. Et trois mois plus tard, il revenait[52]. »

En parlant de cette période, John Martyn (qui, en 1973, écrit la chanson-titre de son album Solid Air pour et en référence à Drake) le décrit comme la personne la plus renfermée qu'il ait jamais rencontrée[53]. Il lui arrive d'emprunter la voiture de sa mère et de rouler pendant des heures, sans but, jusqu'à ce qu'il n'ait plus d'essence et doive appeler ses parents pour qu'ils viennent le chercher. Ses amis se rappellent à quel point son apparence a changé à cette époque[54]. Lorsque sa maladie se fait particulièrement forte, il refuse de se laver les cheveux ou de se couper les ongles[49]. Début 1972, Drake, victime d'une dépression nerveuse, est hospitalisé pendant cinq semaines[33].

En février 1974, Drake rentre en contact avec John Wood, affirmant qu'il est prêt à travailler sur un quatrième album[55]. Boyd, qui se trouve alors en Angleterre, accepte d'assister à l'enregistrement. La première session est suivie d'autres en juillet. Dans son autobiographie, le producteur se souvient avoir été interloqué par la colère et l'amertume de Drake : « [Il disait que] je lui avais dit qu'il était un génie, et que d'autres avaient renchéri. Pourquoi n'était-il pas célèbre et riche ? Cette rage devait avoir couvé sous ces dehors inexpressifs pendant des années[56]. » Boyd et Wood ont tous deux remarqué une détérioration notable du talent de Drake. D'après Boyd : « C'était glaçant. C'était vraiment effrayant. Il était si... Il était dans un tel état qu'il ne pouvait pas chanter et jouer de la guitare en même temps. Nous avons enregistré les guitares et overdubbé le chant. Tout s'est fait en une journée, nous avons commencé dans l'après-midi et terminé vers minuit — juste pour ces quatre titres[33]. » Le retour au studio Sound Techniques semble toutefois avoir fait plaisir à Drake. Sa mère se rappelle : « Nous étions tellement heureux de voir Nick heureux, parce qu'il n'y avait plus eu de bonheur dans la vie de Nick depuis des années[33]. »

À l'automne 1974, Island ne verse plus d'argent à Drake, et sa maladie l'a coupé de tous, hormis quelques amis proches. Il a essayé de rester en contact avec Sophia Ryde, qu'il avait rencontrée pour la première fois à Londres en 1968[57]. Les biographes de Drake ont décrit Ryde comme « la plus proche » d'avoir été sa petite amie, mais elle préfère parler de « meilleure amie »[58]. En 2005, Ryde a révélé dans une interview qu'une semaine avant sa mort, elle avait tenté de mettre un terme à leur relation : « Je ne pouvais plus le supporter. Je lui ai demandé un peu de temps. Et je ne l'ai plus jamais revu. » De même que la relation entretenue avec sa consœur, la chanteuse folk Linda Thompson, la relation de Drake avec Ryde ne sera jamais consommée[59].

La pierre tombale de Nick Drake porte l'épitaphe « Now we rise / And we are everywhere », extrait des paroles de From the Morning, la dernière chanson de Pink Moon, son dernier album.

Nick Drake meurt dans la nuit du 24 au 25 novembre 1974 à Far Leys, d'une surdose d'amitriptyline, un antidépresseur. Il était allé se coucher tôt, après être allé rendre visite à un ami dans l'après-midi. Sa mère affirme qu'il s'est rendu dans la cuisine vers l'aube, probablement pour manger un bol de céréales. Il agissait souvent ainsi, mais cette fois-ci, personne ne l'entendit. Il retourna dans sa chambre un peu plus tard et prit quelques pilules « pour l'aider à dormir[60] ». Drake avait l'habitude d'avoir ses propres heures ; il avait souvent du mal à dormir, et restait souvent éveillé tard dans la nuit pour écouter ou jouer de la musique, se levant tard le matin suivant. Drake ne laisse pas de Lettre d'adieu, mais une lettre adressée à Sophia Ryde est trouvée près de son lit[61].

L'enquête qui suit indique que la cause du décès est un « empoisonnement à l'amitriptyline – auto-administré dans le cadre d'une maladie dépressive », et conclut à un suicide. Certains membres de sa famille en doutent[62], mais de l'avis général, Drake avait déjà lâché prise, que sa mort soit accidentelle ou non[29]. Son père a qualifié ce décès d'inattendu et d'extraordinaire, mais dans une interview en 1979, il admet avoir « toujours [été] inquiet à cause de la dépression de Nick. Nous cachions l'aspirine et les cachets et ce genre de choses[59] ». Boyd a affirmé préférer croire que la surdose était accidentelle. Il se souvient que les parents de Drake l'avaient trouvé d'humeur très positive durant ses dernières semaines, et qu'il prévoyait de retourner à Londres pour reprendre la musique. Boyd croit que cette embellie fut suivie d'un « retour douloureux au désespoir », et estime que Drake a pu prendre une dose importante d'antidépresseurs pour tenter de retrouver cet optimisme ; il déclare préférer imaginer Drake « faisant un effort désespéré pour vivre et non un abandon calculé à la mort[63] ». À l'inverse, Gabrielle Drake préfère croire que son frère s'est suicidé, « dans le sens où je préfèrerais qu'il soit mort parce qu'il voulait en finir, plutôt qu'en raison d'une tragique erreur. Cela me paraîtrait si terrible[59]... »

Le 2 décembre 1974, après une messe à l'église de Sainte-Marie-Madeleine de Tanworth-in-Arden, le corps de Drake est incinéré au crématorium de Solihull. Ses cendres sont enterrées sous un chêne dans le cimetière de l'église[64]. Une cinquantaine de personnes assistent aux funérailles, parmi lesquelles des amis de Marlborough, Aix, Cambridge, Londres, Witchseason et Tamworth[65]. Brian Wells a par la suite remarqué que beaucoup d'entre eux se sont rencontrés pour la première fois ce matin-là, témoignant de la tendance de Drake à compartimenter sa vie[66]. Molly Drake se souvient que « beaucoup de ses jeunes amis vinrent, et il y en avait beaucoup que nous n'avions jamais rencontrés »[67].

Popularité posthume[modifier | modifier le code]

La mort de Drake n'est pas immédiatement suivie de nécrologies, de documentaires ou de compilations[68]. Il reste méconnu durant le reste des années 1970, même si son nom apparaît ponctuellement dans la presse musicale. Après un article de Nick Kent paru dans NME en 1975, Island Records précise : « ... nous n'avons aucune intention de rééditer les trois albums de Nick, ni à présent, ni dans un futur proche[69] ». Durant cette période, les parents de Drake reçoivent de plus en plus d'admirateurs à leur demeure de Far Leys. En 1979, Rob Partridge devient attaché de presse chez Island Records, et commande la parution du coffret Fruit Tree. Partridge est un admirateur de Drake, qu'il a vu jouer en 1969 : « La première chose que j'ai faite en arrivant chez Island, c'est de suggérer que nous montions une rétrospective : les albums, plus tout ce que l'on pouvait trouver d'autre. Je n'espérais pas vraiment des millions de chansons surgies des archives, de concerts ou de quoi que ce soit d'autre, mais il n'y avait vraiment pas grand-chose... » Le coffret rassemble les trois albums de Drake, ainsi que les quatre titres enregistrés avec Wood en 1974. Il est accompagné d'une biographie détaillée rédigée par le journaliste américain Arthur Lubow. Toutefois, Fruit Tree se vend très mal, et passe largement inaperçu de la presse musicale : Island le supprime de son catalogue en 1983[11].

Au milieu des années 1980, des musiciens comme Peter Buck, de R.E.M., ou Robert Smith, de The Cure, citent Drake comme une de leurs influences. Smith indique que le nom de son groupe provient d'un vers de la chanson de Drake Time Has Told Me (« a troubled cure for a troubled mind », « un remède troublé pour un esprit troublé »)[70]. Drake acquiert une notoriété accrue en 1985 avec la sortie du single de The Dream Academy Life in a Northern Town, qui lui est dédié. Sa réputation ne cesse de croître, et à la fin des années 1980, son nom apparaît fréquemment dans les journaux et magazines musicaux britanniques[71] ; s'il reste en majeure partie une icône confidentielle, il n'est plus un parfait inconnu. Pour beaucoup, il représente l'archétype du héros romantique maudit[72], « une énigme enveloppée dans un mystère[39] ».

Début 1999, BBC2 diffuse un documentaire de 40 minutes, A Stranger Among Us — In Search of Nick Drake, dans le cadre de sa série Picture This. L'année suivante, le réalisateur néerlandais Jeroen Berkvens réalise un documentaire intitulé A Skin Too Few: The Days of Nick Drake, dans lequel figurent des entretiens avec Joe Boyd, Gabrielle Drake, John Wood et Robert Kirby. Toujours en 2000, The Guardian place Bryter Layter en tête de sa liste des « 100 meilleurs albums alternatifs »[53]. En 2000, Volkswagen utilise la chanson-titre de l'album Pink Moon pour une publicité aux États-Unis, entraînant une augmentation nette des ventes de ses disques[73] : à cette occasion, Pink Moon se place dans les cinq disques les plus vendus sur Amazon.com[74].

Depuis, de nombreux musiciens ont cité Drake parmi leurs influences, comme Lucinda Williams, Badly Drawn Boy, Brad Mehldau ou Lou Barlow. En 2002, Tom Flannery a sorti un album intitulé Drinking with Nick Drake. En 2004, près de trente ans après sa mort, Drake entre pour la première fois dans les hit-parades avec deux singles (Magic et River Man) sortis pour promouvoir la compilation Made to Love Magic. Cette même année, la BBC diffuse un documentaire radiophonique sur Drake, avec Brad Pitt comme narrateur[29]. Ses chansons apparaissent dans de nombreuses bandes originales de films :

Style musical[modifier | modifier le code]

Obsédé par la pratique de la guitare, Nick Drake reste souvent éveillé tard la nuit pour essayer des accords et travailler ses chansons. Sa mère se rappelle l'avoir entendu travailler à toute heure. « Je crois qu'il écrivait ses plus belles mélodies au point du jour[11] ». Guitariste autodidacte[34], Drake possède un style caractérisé par l'utilisation des clusters[77]. Ces accords sont généralement difficiles à réaliser avec une guitare, mais il contourne la difficulté en utilisant des accordages différents (accord ouvert), qui permettent de jouer des clusters en utilisant des accords simples. Dans beaucoup de ses chansons, ses mélodies vocales accentuent l'effet dissonant de ces accordages peu orthodoxes[77].

À Cambridge, Drake étudie la littérature anglaise, et il est particulièrement attiré par les œuvres de William Blake, William Butler Yeats et Henry Vaughan. Ses textes ne présentent toutefois pas les métaphores et l'imagerie typiques de ces influences[6]. Drake utilise plutôt des codes et symboles élémentaires[78], tirés en majeure partie de la nature. La lune, les étoiles, la mer, la pluie, les arbres, le ciel, la brume et les saisons apparaissent souvent chez Drake, influencé par son enfance à la campagne[6]. Ses premiers textes présentent des images tournant essentiellement autour de l'été, mais à partir de Bryter Layter, son langage devient plus automnal, une saison communément associée à la perte et au chagrin[6]. Drake écrit toujours avec détachement, se plaçant en observateur plutôt qu'en acteur, « comme s'il contemplait sa vie depuis une distance incommensurable et infranchissable[78] ».

Cette incapacité apparente à se lier a entraîné de nombreuses spéculations sur la sexualité de Drake[79]. Joe Boyd, qui perçoit une qualité virginale dans ses paroles et sa musique, affirme n'avoir jamais vu ou entendu le chanteur agir d'une façon sexuée avec quiconque, homme ou femme[80]. Robert Kirby décrit les paroles de Drake comme « une série d'observations très vives et complètes, comme une série de proverbes épigrammatiques », même s'il doute que Drake se soit jamais considéré comme un poète. D'après lui, ses paroles visaient à « compléter et renforcer une ambiance dictée en premier lieu par la mélodie[51] ».

Discographie[modifier | modifier le code]

Albums[modifier | modifier le code]

Compilations[modifier | modifier le code]

Singles[modifier | modifier le code]

  • 2004 : Magic
  • 2004 : River Man

Références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

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  39. a et b Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte ; aucun texte n’a été fourni pour les références nommées global
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  79. Dann 2006, p. 217.
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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Traduction de Nick Drake: The Biography, Bloomsbury, (ISBN 1-58234-035-8), dont cet article emploie la pagination.
  • (en) Amanda Petrusich, Nick Drake's Pink Moon, New York, Continuum, coll. « 33⅓ », (ISBN 978-0-8264-2790-8).

Filmographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Tim Clements, A Stranger Among Us – Searching for Nick Drake, 1999 (40 min)
  • (en) Jeroen Berkvens, A Skin Too Few: The Days of Nick Drake, 2000 (48 min)

Liens externes[modifier | modifier le code]