Nature morte aux fruits

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Nature morte aux fruits
Still life - Caravaggio.png
Artiste
Date
Technique
huile sur toile
Dimensions (H × L)
83 × 135 cm
Mouvement
Localisation

Nature morte aux fruits (en italien Natura morta con frutta) est un tableau du Caravage peint entre 1601-1605 et conservé au musée d'art de Denver dans le Colorado aux États-Unis.

Historique[modifier | modifier le code]

Cette œuvre récemment attribuée au Caravage[1] a été diversement datée entre 1601 et 1605[2].

Provenance[modifier | modifier le code]

Ce tableau est attesté pour la première fois dans les collections du cardinal Barberini en 1671, comme « aux mains » du peintre. Si l’on ignore comment Barberini en est devenu le possesseur, on sait qu’il a acheté, à la mort du premier mécène du Caravage, le cardinal Francesco Maria del Monte, en 1627, une partie de sa collection. Ce tableau pourrait donc avoir été une commande de Del Monte. Une autre possibilité est qu’en 1644, le cardinal Antonio Barberini a hérité de la Nature morte aux fruits de son oncle, le pape Urbain VIII, qui était le plus grand mécène du baroque romain et un collectionneur d’art chevronné. Il est établi qu’Urbain VIII a acquis, en 1603, alors qu’il était encore cardinal, un certain nombre de tableaux directement au Caravage. Partageant les mêmes dimensions et de la même palette que le Sacrifice d’Isaac, connue pour avoir fait partie de ce groupe et datant de la même période dans la carrière du Caravage, la Nature morte aux fruits aurait facilement pu faire partie du lot.

Contexte[modifier | modifier le code]

Corbeille de fruits, à la Pinacothèque Ambrosienne de Milan.

Caravage est reconnu à juste titre pour avoir inventé la nature morte moderne, un genre à ses débuts dans les premières années du XVIIe siècle à Rome où la nature morte existait à l’Antiquité, mais avait disparu au Moyen-Âge[3]. Bien que le Caravage ait très fréquemment incorporé des éléments de nature morte dans ses œuvres, seules la Nature morte aux fruits et la Corbeille de fruits conservée à la Pinacothèque Ambrosienne de Milan ont été identifiées, à ce jour, comme natures mortes indépendantes dues au pinceau du Caravage. Tant l’extraordinaire virtuosité de son exécution que la complexité de signification proposée par sa composition ont valu à la Nature morte aux fruits d’être qualifiée par les chercheurs d’« image capitale pour l’artiste » et de « premier chef-d’œuvre de la nature morte[4] ».

Description[modifier | modifier le code]

La Nature morte aux fruits montre, à gauche, divers fruits et légumes – prunes, pêches, pommes, poires, raisin – dans un panier en osier posé sur une table en pierre, sous l’habituel puits de lumière forte mais douce tombant du haut à gauche, « comme à travers un trou dans le plafond[5] » dont était coutumier le Caravage dans son œuvre. De grands melons, des courges et des citrouilles ; une pastèque et un potiron coupés ouverts de façon à montrer l’intérieur, de longues gourdes tordues qui paraissent vouloir échapper à l’espace bidimensionnel de la représentation, occupent la majeure partie de l’espace.

Analyse[modifier | modifier le code]

Garçon mordu par un lézard, à la National Gallery de Londres.

Au premier degré, ce tableau peut se lire comme une étude de la texture, de la forme et de la lumière relevant du morceau de bravoure, la symbologie des fruits et des légumes était riche et complexe à la Renaissance et, compte tenu de cet élément, le fait que tant de tableaux caravagiens simples en apparence comportent, en fait, comme le Garçon mordu par un lézard, des messages codés. Plusieurs commentateurs ont noté la suggestivité visuelle des fruits et des melons fraichement coupés, et les contorsions des courges protubérantes. Les botanistes affirment que les quelque dix-sept différentes espèces de fruits et légumes dépeints, y compris leurs prédations insectivores identifiables et les ravages de la maladie, dans la douzaine de tableaux laissée par le Caravage, offrent une perspective unique sur l’horticulture de son époque[6]. Dans la plupart de ces représentations, la signification iconographique du fruit est minime, mais dans la Nature morte aux fruits, le caractère sexuel du message est clair[7]. L’érotisation des figues, pêches, melons, et autres courges était une pratique particulièrement fréquente à l’époque allant de Raphaël (1483-1520) au Caravage (1571-1610). Les melons, les grenades, les courges, les figues et les autres fruits sont disposés de manière à suggérer l’intumescence sexuelle et la réceptivité à la pénétration. On remarque ainsi la tige du melon central dirigée vers une figue fendue et les deux gourdes charnues langoureusement posées sur deux melons qui béent, « se portant, en quelque sorte, au-devant du désir qu’ils font naitre[4] ». Ce symbolisme sexuel ne laisse pas néanmoins d’être très ambigu dans la mesure où le symbolisme sexuel qui s’attache à un fruit comme la grenade est celui de la génération et de la fécondation, mais il peut également être assimilé à une bourse. Tout aussi équivoque est la figue, dont l’éclatement est évocateur du sexe féminin appelant à la pénétration, mais dont l’aspect extérieur est souvent comparé au scrotum. Il n’y a pas jusqu’à cette symbolique même qui n’ait sa part d’amphibologie puisque les fruits dépeints présentent des signes de maladie : la pomme, fruit défendu par excellence, s’avère ainsi piquée de vers ; quant à la peau de la figue, elle présente une excoriation manifestement suggestive de l’ulcère syphilitique. Dans la mesure où son imagerie n’est plus confinée aux marges ou éclipsée par la présence humaine, l’érotisation de la nature morte atteint son apogée avec ce tableau qui constitue véritablement la première nature morte érotique autonome de l’histoire de l’art moderne[8].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) John L. Varriano, Caravaggio : The Art of Realism, University Park, Pennsylvania State University Press, 2010, XIII-183 p., p. 69.
  2. John T. Spike, spécialiste du Caravage, privilégie cette dernière date.
  3. Connaissance des arts, vol. 524-526, Société d’études et de publications économiques, 1996, p. 18.
  4. a et b Pierre Arnaud, Elisabeth Angel-Perez, Le Regard dans les arts plastiques et la littérature, coll. Sillages critiques, Paris, Presses Paris Sorbonne, 2003, 153 p. (ISBN 978-2-84050-296-8), p. 10
  5. On sait qu’à cette époque, Caravage était poursuivi en justice par son logeur qui l’accusait d’avoir fait un trou dans le plafond de la chambre qu’il louait, sans doute pour créer cet éclairage caractéristique de son œuvre.
  6. (en) David Winner, Al Dente : Madness, Beauty and the Food of Rome, Londres, Simon and Schuster, 2012, 304 p. (ISBN 978-0-85720-881-1).
  7. (en) John T. Spike, « Caravaggio erotico », FMR : the magazine of Franco Maria Ricci, no 15, 1995, p. 14-22.
  8. (en) John L. Varriano, Tastes and Temptations : Food and Art in Renaissance Italy, University of California Press, 2009, 259 p. (ISBN 978-0-52025-904-1), p. 123.

Articles connexes[modifier | modifier le code]