Mutineries de Spithead et de Nore

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Mutinerie de Spithead)
Aller à : navigation, rechercher
The Delegates in Council, or beggars on horseback, caricature contemporaine

La mutinerie de Spithead, aussi connue sous le nom de « République flottante de Spithead » et la mutinerie de la Nore, sont deux importantes mutineries dans la Royal Navy entre mars et juin 1797 sur des flottes au mouillage près des côtes anglaises.

Le contexte[modifier | modifier le code]

À la fin du XVIIIe siècle, le Royaume de Grande-Bretagne fonde principalement sa puissance militaire sur sa marine, considérée comme la meilleure au monde. Pourtant, malgré cette puissance de la Royal Navy, les conditions de vie à bord pour les équipages sont très mauvaises et la solde du marin, très basse, n'a pas été augmentée depuis longtemps. En 1797, les effectifs de la Navy, du fait de la reprise de la guerre avec la France, approche les 100 000 hommes pour une population britannique alors de 8 millions[1]. La Navy est composée pour son écrasante majorité de simples marins qui se divisent en trois catégories : les marins volontaires, qui sont les plus aguerris[1], ceux de la marine marchande recrutés de force par la presse[1] et les quota men[1]. Le Premier ministre britannique William Pitt, pour satisfaire la demande d'effectifs de la Navy, avait institué un quota d'hommes que devait fournir chaque comté britannique[1]. Les trois catégories sont traités de la même manière, très durement, par les officiers de la Navy. Une stricte discipline entraîne de fréquentes punitions corporelles sur des équipages de moins en moins bien formés et moins susceptibles d'accepter les dures conditions de la vie à bord.

La mutinerie de Spithead[modifier | modifier le code]

C'est dans ces conditions qu'en mars 1797 éclate la mutinerie de Spithead. Les hommes des navires de l'escadre de la Manche[1], au mouillage dans le Spithead, un bras de mer abrité du vent entre l'île de Wight et Portsmouth, envoient onze pétitions à leur ancien amiral, Richard Howe, désormais à la retraite, et demandent à être reçus et entendus. Le 16 avril, les marins qui prévoyaient la mutinerie depuis plusieurs semaines, refusent d'obéir à l'ordre de prendre la mer. Toutefois, ils maintiennent la discipline à bord des vaisseaux, et créent une structure de commandement composé d'une assemblée générale souveraine, avec des délégués élus. C'est à partir de ce moment qu'on a pu parler de la « république flottante » de Spithead.

Il s'agit alors d'une mutinerie à tous les égards, puisque bien que les marins aient maintenu la discipline à bord, ils ont tout à la fois refusé d'obéir à un ordre direct venant de supérieurs hiérarchiques et ont de plus déposé leurs officiers.

L'Amirauté, après avoir tenté sans succès de réduire la mutinerie par la force, accepte finalement d'envoyer Richard Howe pour négocier avec les mutins. Après plusieurs concessions, concernant principalement les conditions de vie à bord et la solde[1], l'ensemble de la flotte consent à reprendre son service le et l'affaire est close par un « pardon royal »[1].

Mutinerie de la Nore[modifier | modifier le code]

Dans le même temps, le 12 mai[1], une autre mutinerie plus violente éclate au mouillage de la Nore, un banc de sable situé dans l'estuaire de la Tamise[1], près de Sherness dans le Kent. Les officiers y sont maltraités par leurs équipages, fouettés, enduits de goudron, etc. Les mutins réclament le droit de refuser des officiers impopulaires[1], plus de permissions, une répartition plus équitable des prises de mer — seul un quart des cargaisons des navires ennemis sont alors partagés entre les marins sans grades —[1], le pardon pour les déserteurs qui acceptent de revenir dans la Navy[1]... Les navires arborent alors un pavillon rouge, symbole de la mutinerie[1]. Ces exigences commencent bientôt à être partagées par les marins de l'escadre de la mer du Nord du port de Yarmouth[1].

L'Amirauté ne cède pas et fait le blocus de la flotte amarrée au Nore dans le but de les affamer. Les mutins décide alors de faire le blocus de la Tamise pour bloquer le ravitaillement de Londres[1].

Pendaison de Richard Parker.

L'Amirauté va réussir à rallier certains bateaux mutins[1] puis n'hésite pas ensuite à ouvrir le feu sur les autres bateaux[1]. L'unité des mutins se délite et leurs chefs ne sont plus écoutés quand ils donnent l'ordre de fuir vers le port de la République batave de Texel[1]. Le 13 juin, la mutinerie est achevée[1] et la répression de l'Amirauté, (à laquelle participera Lord Saint-Vincent) sera très dure : 59 matelots sont condamnés à mort[1] dont 29 furent effectivement pendus, les autres jetés en prison et/ou punis au fouet[1]. 200 à 300 marins, sur les 3500 mutins, fuient à l'étranger pour échapper à la pendaison[1].

Recherche de responsabilités[modifier | modifier le code]

Ces deux mutineries laisseront de profondes traces et un grand traumatisme dans la Royal Navy et dans l'establishment londonien. Lord Arden déclarera : « C'est la crise la plus affreuses que ces royaumes [Angleterre et Écosse] aient jamais vu »[1]. Une partie de la population anglaise voit cette mutinerie favorablement[1] ce qui inquiète le gouvernement.

On accuse alors la France révolutionnaire d'être à l'origine de cette mutinerie[1]. La presse britannique compare un des meneurs, Richard Parker, à Robespierre[1]. Le Premier ministre William Pitt et son ministre de l'Intérieur William Cavendish-Bentinck, duc de Portland, sont persuadés d'une manœuvre du Directoire français[1], évoquant une mobilisation au même moment de la flotte française de Brest ou celle de la République batave, alliée de la France, à Texel[1]. Ils accusent également la London Corresponding Society fondée quelques années plus tôt et qui promeut le suffrage universel[1]. Cette idée d'un complot extérieur à la Navy restera ancrée dans l'historiographie britannique tout au long du XIXe[1] alors que dès la crise, Aaron Graham, un magistrat envoyé secrètement par le gouvernement britannique espionner dans les ports et les tavernes autour de la Nore avait conclu qu'il n'y avait aucun signe d'une implication de sociétés secrètes révolutionnaires britanniques, ni d'agent étrangers et que les marins restent très attachés au roi[1]. D'ailleurs le 4 juin, jour d'anniversaire du souverain, chaque navire mutin tira une salve et hissa l'emblème royal[1]. Les idées politiques et les revendications tirent sans doute leurs origines dans les mouvements égalitaristes des Bêcheux ou Piocheurs (Diggers) et les Niveleurs (Levellers) du siècle précédent et de la guerre civile anglaise[1]. Il fut aussi avancé un peu plus tard le rôle des mouvements nationalistes irlandais. Les Irlandais constituaient alors 25% des effectifs de la Navy et certains y avaient envoyés dans la marine par des cours de justice pour leur activité nationaliste. Mais on ne retrouve pas d'Irlandais dans les meneurs de la mutinerie et leur proportion dans les délégués (12%)[1], est inférieure à leur présence dans la Navy[1]

Plusieurs historiens britanniques au XXe siècle comme EP Thomson, spécialistes de l'histoire des classes populaires[2], confirmeront qu'il s'agissait d'une révolte spontanée[1], due aux conditions de vie (par exemple, les coques recouvert de plaques de cuivre depuis une vingtaine d'années avait limitée le passage au radoub des navires, donc allonger la période en mer)[1], à la solde qui n'avait pas été augmentée depuis 1652[1] alors que les prix avaient monté, et aux modes de recrutement de la Navy à cette période, pour satisfaire une demande de marins très importante[1].

Les conséquences[modifier | modifier le code]

La mutinerie ne représentait pas un réel risque extérieur pour la Navy[1]. L'escadre de Spithead était une escadre importante, mais la France à ce moment là, ne représentait pas un risque en Manche[1]. La Navy avait néanmoins réglé le problème assez rapidement en acceptant de négocier. La flotte de la Nore était elle une flotte secondaire, assez disparate dont une partie servait aux taches de pilotage dans l'estuaire de la Tamise[1]. Le risque était plus si la mutinerie gagnait l'escadre de la mer du Nord, dont aurait alors pu profiter l'expérimentée marine hollandaise[1]. Mais les mutins, qui maintenaient une discipline à bord, avaient toujours signifié qu'ils combattraient si une flotte ennemie attaquait[1].

Une crainte obsessionnelle de la mutinerie se développera dans l'esprit des officiers, la discipline sera appliquée plus strictement ; la crainte d'une rébellion sera grande dans les années qui suivirent. Tout cela n'empêchera cependant pas la Navy d'être un peu plus tard l'élément décisif de la résistance de l'Angleterre face à Napoléon. En effet, la bataille de Trafalgar en 1805 démontra la supériorité de la marine britannique, qui ne souffrit dès lors d'aucune rivale dans le monde jusqu'au début du XXe siècle.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, w, x, y, z, aa, ab, ac, ad, ae, af, ag, ah, ai, aj, ak, al, am, an, ao, ap, aq, ar et as Paul Dowswell, « La Révolution a-t-elle inspiré les mutins de la Navy ? », Guerres & Histoire, no 41,‎ , p. 52.
  2. (en) The Making of English Working Class, Edward Palmer Thompson, Penguin, 1998.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Marc Belissa, Révoltes et révolutions en Irlande et en Angleterre, 1773 - 1802 Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Olivier Chaline , Les mutineries de 1797 dans la Navy, dans Histoire, économie et société, 24e année, n°1, Armand Colin, 2005.
  • Ann Veronica et Philip MacDougall (sous la direction); The Naval Mutinies of 1797, Boydell, 2011 (en)