Mutazilisme

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Mutazilites)
Aller à : navigation, rechercher

Le mutazilisme, ou mu‘tazilisme mais aussi Al mu'tazila, est une importante école de théologie musulmane ('Aqîda) apparue au VIIIe siècle. Elle s'oppose aux écoles de théologie aujourd'hui dominantes comme l'asharisme, le maturidisme ainsi que d'autres écoles plus littéralistes comme l'école de théologie du hanbalisme. Vivement critiqué par les courants salafiste et wahhabite, le mutazilisme est aujourd'hui peu représenté dans la communauté musulmane, bien qu'il en fut autrefois un courant majoritaire, notamment durant une période du califat des abbassides. Il réfute l'aspect incréée du coran, jugeant cette considération comme irrationnelle. Il met en avant le libre arbitre, place l'amour et l'ascétisme au centre de la recherche spirituelle de l'être humain, et rejette tout dogmatisme religieux. La recherche scientifique et la philosophie y ont une place prépondérante. Le Kalâm et la Falsafa, en sont les notions les plus importante.

La théologie mutazilite se développe sur la logique et le rationalisme, inspirés de la philosophie grecque et de la raison (logos), que Wassil Ibn Ata combine harmonieusement avec les doctrines de la foi islamique.
Cette démarche, reprise sous différentes formes par les autres courants musulmans, parfois avec réticence, régressa nettement à partir du XIIIe siècle (sous l'impulsion ottomane) chez les sunnites, ceux-ci considérant que la révélation divine n'a pas à être soumise à la critique humaine. Ainsi, après Averroès, on constate « la perte d'audience de la philosophie musulmane au profit de la mystique »[1]. L'approche philosophique héritée du mutazilisme reste aujourd'hui utilisée par des chiites, mais uniquement sur certains points. Très rapidement, encouragée par le calife Al-Ma'mun qui fit du mutazilisme la doctrine officielle en 827 et créera la Maison de la sagesse en 832, la philosophie grecque fut introduite dans les milieux intellectuels persans et arabes. Proche du soufisme sur certains points, et reconnaissant tout être humain comme pouvant être bon quel que soit son mode de vie, il est considéré parfois comme un rempart à l’extrémisme.

Selon une interprétation, « certains théologiens de la ville de Bassorah refusèrent de prendre parti dans les luttes de pouvoir qui, après l'assassinat d'Othman, ensanglantèrent et divisèrent la communauté musulmane, d'où le nom de ce mouvement signifiant "ceux qui s'abstiennent[2]" ».

Histoire[modifier | modifier le code]

Les disputes concernant la succession du prophète de l'islam Mohamed ont entraîné l'apparition du kharidjisme en 657 et du chiisme après 660. Un troisième parti, majoritaire, les musulmans restants partisans du califat, a donc dû se définir. Entre ces trois partis, les divergences sont au début surtout politiques, même si des sensibilités religieuses légèrement différentes existent dès l'origine.

La structuration théologique de chacun de ces trois groupes, chacun affirmant progressivement ses spécificités religieuses, a bien pris deux siècles. Chacun de ces groupes subit des scissions de nature philosophique et théologique. C'est dans ce cadre de la formation de la théologie musulmane majoritaire, qui allait se cristalliser peu à peu sous la forme du sunnisme s'opposant au mutazillisme tous comme le ascharisme et le hanbalisme.

À la fin du califat omeyyade (vers 750), un étudiant, Wāṣil ibn ʿAṭāʾ, se retira de l'école du père fondateur du soufisme Al-Hassan al-Basrî suite à son désaccord sur le statut des croyants qui ont commis un grand péché. Selon les sources, un homme demande à Al-Hassan s'il était d'accord avec les kharijites qui considèrent qu'ils iraient en enfer et sont considérés comme infidèles ou bien avec les murjites pour qui, seul Dieu peut les juger et ils demeureront nouveaux croyants s'ils se repentent avant leur mort. Wasil répondit que les pécheurs étaient dans une situation intermédiaire, car ils ne seraient ni croyants , ni infidèles ; ainsi s'ils se repentaient, ils seraient à nouveau considérés comme croyants. D'autres élèves se joignirent à cette idée en opposition avec la tradition islamique orthodoxe. Il créa, alors, son propre madhhab à Bassorah. Le nom mutazillisme vient du récit d'ibn-Hassan pour signifier « ils se sont séparés de nous »[3].

Ils reprirent le principe de kalam incluant notamment l'itijab : le libre arbitre mis en place par un mouvements antérieurs, celui des Qadarites qui nommèrent l'itizila[4]. Par la suite, les partisans du mutazilisme se nommèrent eux-mêmes Ahl al-ʿadl wa al-tawḥīd (Peuple de la justice et du monothéisme) d'après la théologie qu'ils adoptèrent.

La même période voit également se développer différentes hétérodoxies au sein de l'islam, qui subit également un certain nombre d'attaques athées, comme celles de l'apostat Ibn al-Rawandi.

En 827, le mutazilisme devient la croyance officielle à la cour du califat abbasside, après avoir été officiellement embrassé par le calife perse Al-Ma'mun. Il restera la doctrine officielle sous ses deux successeurs.

Une persécution (la Miḥna) sera même organisée entre 833 et 848 contre les érudits qui n'adhèrent pas au mutazilisme. La Miḥna force les non-adhérents à renoncer ouvertement à la doctrine affirmant que le Coran est éternel et à accepter que celui-ci ait été créé, assimilant cette doctrine à la doctrine chrétienne selon laquelle la Parole de Dieu par laquelle il se manifeste au monde (qui est le Christ selon les chrétiens) serait incréée et co-éternelle avec Dieu lui-même. Cette doctrine serait donc ouverte aux mêmes reproches de polythéisme que le trinitarisme chrétien, et ne serait donc pas monothéiste. Le zèle des motazilistes alla jusqu'au refus de faire libérer les prisonniers musulmans aux mains des Byzantins s'ils affirmaient la non-création du Coran. Une nette résistance de l'opinion à ces persécutions est rapportée par les chroniqueurs. De fait, la Mihna est sans doute en partie la cause du déclin du mutazilisme de l'époque.

Cependant des oppositions se font entendre à la fin du IXe siècle par la madhhab acharite fondée par Abu-l-Hasan Al-Ashʿariy, puis par l'école maturidite. Le calife al-Mutawakkil abandonna le mutazilisme et revint à la doctrine dit "traditionnelle", qui était en train de donner naissance au sunnisme.

Le mutazilisme retrouvera un certain lustre sous le protectorat des émirs chiites buyides, aux Xe et XIe siècles, où il sera de nouveau enseigné.

Le mutazilisme sera de nouveau écarté à l'arrivée des Turcs seldjoukides. « À partir du milieu du XIe siècle, la théologie sunnite, plus orthodoxe, l'avait définitivement emporté. »[2] Le mutazilisme déclina entre le XIe et le XIIIe siècle.

Le mutazilisme a été interdit, ses livres brûlés, et on ne connaissait plus sa doctrine que par les textes des théologiens traditionalistes qui l'avaient attaqué. Au XIXe siècle, la découverte des volumineux ouvrages d'al-Jabbâr ont permis de mieux comprendre l'importance de ce courant de pensée dans la formation de la théologie musulmane actuelle, qu'elle soit sunnite ou chiite.

Doctrine[modifier | modifier le code]

Différentes questions faisaient l'objet de débats parmi les théologiens musulmans lors de la création du mutazilisme, par exemple celles de savoir si le Coran était créé ou incréé, si le mal pouvait être créé par Dieu, celle de la relation entre la prédestination et le libre arbitre (qadar), celle des attributs de Dieu dans le Coran qui pouvaient être interprétés allégoriquement ou littéralement, ou celle de savoir si ceux qui étaient dans le péché trouveraient une punition éternelle en enfer. ces principes furent nommés itizila[5].

Le mutazilisme met l'accent sur cinq principes.

  • Le monothéisme (tawhid) : Dieu ne peut être conçu par l'esprit humain. Ainsi, ils affirment que les versets du Coran décrivant Dieu comme étant assis sur un trône sont allégoriques. Les motazilites affirment que le Coran ne peut pas être éternel, mais a été créé par Dieu, sinon l'unicité de celui-ci serait impossible. Ils poussent leur conception allégorique à l'extrême et nomment leurs opposants anthropomorphistes.
  • La justice divine (adl) : devant le problème de l'existence du mal dans un monde où Dieu est omnipotent, ils mettent en avant le libre arbitre des êtres humains et présentent le mal comme généré par les erreurs de ceux-ci. Dieu ne fait pas le mal et demande aux hommes de ne pas le faire non plus. Si les actes maléfiques d'un homme provenait de la volonté de Dieu, alors la notion de punition perdrait son sens car l'homme suivrait la volonté divine quels que soient ses actes. Le mutazilisme s'oppose donc à la prédestination.
  • Promesse et menace (al-Wa'd wa al-Wa'id) : ce principe regroupe les questions sur le dernier jour et le jour du jugement où Dieu récompensera, avec ce qu'il leur a promis, ceux qui lui ont obéi, et punira ceux qui ont désobéi avec la damnation et les feux de l'enfer.
  • Le degré intermédiaire (al-manzilatu bayn al-manzilatayn) : ce principe, qui a été le premier à distinguer les mutazilites, affirme que le musulman qui commet un grand péché (meurtre, vol, fornication, fausse accusation de fornication, etc.) ne doit être considéré, dans la vie d'ici-bas, ni comme croyant ou musulman (comme pensent les sunnites), ni comme mécréant (kâfir, comme pensent les khâridjites), mais plutôt dans un degré intermédiaire entre les deux. Si le pécheur se repent avant sa mort, il sera considéré à nouveau comme croyant. S'il ne se repent pas, il sera considéré comme mécréant et méritera l'enfer.
  • Ordonner le bien et blâmer le blâmable (al-amr bil ma'ruf wa al-nahy 'an al munkar) : ce principe permet la rébellion contre l'autorité, si celle-ci est injuste, comme un moyen d'empêcher le mal.

Chacun de ces principes est différent, parfois sur de simples points de détail, de ceux prônés par les écoles théologiques de l'islam de l'époque.

Héritages et conséquences du mutazilisme[modifier | modifier le code]

Article connexe : philosophie islamique.

Bien que son rationalisme fût séduisant auprès des classes éduquées de l'époque, le mutazilisme ne se répandit guère parmi les masses, probablement du fait de sa nature élitiste. Après son adoption par les dirigeants et face à la persécution qui s'ensuivit, son impopularité grandit dans le peuple.

Les mutazilistes s'étaient intéressés au début aux attaques que subissait l'islam de la part des non-musulmans ; ils devinrent rapidement obsédés par le débat avec les autres théologies et courants de pensée à l'intérieur de l'Islam lui-même. Les premiers mutazilistes ont pu être considérés comme occupant une position médiane entre les orthodoxes et les non-musulmans. Très rapidement, encouragée par le calife Al-Ma'mun qui fit du mutazilisme la doctrine officielle en 827 et créera la Maison de la sagesse en 832, la philosophie grecque fut introduite dans les milieux intellectuels persans et arabes. L'École péripatétique commença à avoir des représentants parmi eux. Ceux qui cherchaient par une démonstration philosophique à conforter et démontrer le bien-fondé de leur foi religieuse et pour ce faire utilisaient une méthodologie fondée sur la dialectique grecque furent appelés mutakallamin (« ceux qui utilisent le kalâm doublement »).

En réponse au mutazilisme, Abu al-Hasan al-Ash'ari, initialement mutazilite lui-même, développa la méthodologie du Kalâm, et fonda ainsi l'école de pensée acharite. Par la suite, influencée par l'acharisme, l'école maturidite apparut et son fondateur écrivit plusieurs livres réfutant plusieurs des croyances mutazilites. L'acharisme et le maturidisme ont subi des évolutions au cours du temps (notamment aux XIe et XIIe siècles avec Al-Ghazzâliy et Ar-Râziy). Au cours de leur long conflit avec le mutazilisme, l'acharisme et le maturidisme se sont mutuellement influencés et ont évolué parallèlement. L'acharisme et le maturidisme ont très fortement influencé les quatre écoles théologiques sunnites, qui relèvent soit de l'un soit de l'autre. Par ce biais, une influence mutazilite continue à se faire sentir au sein du sunnisme. Le sunnisme lui a emprunté non seulement le principe de la pure transcendance de Dieu et des notions comme l'atomisme (héritée des Grecs), mais aussi son cadre intellectuel, notamment la place de la raison reconnue capable d'un certain savoir théologique, sans le recours de la révélation[2].

Enfin, plusieurs courants chiites, en particulier les zaydites, ont embrassé certaines des doctrines motazilites et les ont incorporées à leurs théologies.

Le mutazilisme d'aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Le grand mufti d’Égypte élu en 1899 Cheikh Mohamed Abdouh fut à l'origine du néo-mutazillisme souhaitant réformer l'islam apportant des changements dans l'enseignement de l'université d'Al-azhar en 1895 parvenant à convaincre Khédive Abbas II (1892-1914) enclin aux réformes ayant eu une éducation européenne, il réussit à faire instaurer un conseil d'administration de l'établissement dont il fut membre. Cependant, suite à la pression des unités Asharite qui s'opposaient à ses idées, il se retira et mourut le 11 juillet 1905[6].

En février 2017, l'Association pour la renaissance de l'islam mutazilite a été créée en France[7]. Pour l'ARIM, le mutazilisme est un héritage qu'il convient d'adapter au XXIe siècle. Il n'est pas un contenu de dogmes prêts-à-penser mais une disposition de l'esprit : celle qui consiste à appliquer le doute, la prudence et l'esprit critique sur l'histoire, les pratiques et les textes de l'islam et celle qui consiste à garantir la liberté de l'individu à décider par lui-même de ce qui lui paraît bon ou mauvais dans sa vie spirituelle.

Personnages célèbres[modifier | modifier le code]

Question book-4.svg
Cette section ne cite pas suffisamment ses sources (indiquez la date de pose grâce au paramètre date)
Pour l'améliorer, ajoutez des références vérifiables [comment faire ?] ou le modèle {{Référence nécessaire}} sur les passages nécessitant une source.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dominique Urvoy, « La philosophie, entre raison et révélation », dans Les textes fondamentaux de la pensée en Islam, numéro spécial du Point, novembre-décembre 2005, p. 59.
  2. a, b et c Roger Arnaldez (professeur à la Sorbonne, auteur de L'homme selon le Coran) dans son article sur « le mutazilisme, théologie de la liberté », paru dans Les textes fondamentaux de la pensée en Islam, numéro spécial du Point, novembre-décembre 2005, p. 35.
  3. « PREMIER TEMPS DE LA KHOUTBAH »
  4. « Présentation du qadarisme »
  5. « Histoire du Qadarisme »
  6. biographie intégrale http://oumma.com/Mohammad-Abdouh-au-coeur-de-la
  7. Association pour la renaissance de l'islam mutazilite (ARIM).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • A.N. Nader, Le systeme philosophique des muʿtazila, Beirut 1956.

Liens externes[modifier | modifier le code]