Mourir pour Dantzig ?

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« Mourir pour Dantzig ? » est le titre d'un éditorial du socialiste et pacifiste français — et futur collaborationniste[1] — Marcel Déat paru en une du journal L'Œuvre[2] le et devenu un slogan pacifiste juste avant guerre (« Pourquoi mourir pour Dantzig ? »).

Il fait référence à la ville libre de Dantzig (aujourd'hui la ville portuaire de Gdańsk, en Pologne) et au corridor polonais séparant alors l'Allemagne. Le Troisième Reich, qui quelques mois plus tôt avait obtenu les Sudètes lors des accords de Munich, avait en 1939 de nouvelles exigences en réclamant ces territoires, ce à quoi s'opposaient la France et le Royaume-Uni avec le risque d'une guerre en Europe.

Contexte[modifier | modifier le code]

Carte de Dantzig et du corridor durant l'entre-deux-guerres

En mars 1938, Hitler envahit l'Autriche, sans opposition en Europe. Quelques mois plus tard, le , les accords de Munich sont signés entre l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni et l'Italie qui cèdent au Troisième Reich les Sudètes et entrainent indirectement la fin de la Tchécoslovaquie en tant qu'État indépendant (les Allemands envahiront la Bohême et la Moravie en mars 1939). Les Occidentaux ont alors l'impression d'avoir évité la guerre. Alors qu'Hitler s'était engagé officiellement à ne plus avoir de revendications territoriales, quelques mois plus tard, l'Allemagne réclame la rétrocession de Dantzig et du corridor homonyme. La ville libre de Dantzig, à majorité allemande, et le corridor situé juste à l'ouest ont été institués en 1919 par le traité de Versailles pour permettre à la Pologne d'avoir un accès à la Baltique mais sépare la Prusse orientale et Dantzig du reste de l'Allemagne.

Ces évènements interviennent dans une France encore marquée par l'hémorragie qu'a été la Première Guerre mondiale et où existe un fort mouvement pacifique[3].

En France, en octobre 1938, dans le premier sondage mené dans le pays, l'IFOP (Institut français d'opinion publique) tout juste créé, pose différentes questions sur l'attitude que la France devrait avoir face aux revendications allemandes dont une sur Dantzig[4],[5]. Si dans ce sondage, 57 % des Français approuvent les accords de Munich ils sont 70% à refuser toute nouvelle concession à l'Allemagne et à la question « Pensez-vous que si l'Allemagne tente de s'emparer de la ville libre de Dantzig, nous devrons l'en empêcher, au besoin par la force ? " », 76% répondent oui[5]. Une grande majorité de Français ne croit alors pas encore à une guerre imminente (ils le sont encore à 57 % en février 1939 mais plus que 47 % en avril 1939 et 34 % fin juin)[5].

Cette question de Dantzig se pose aussi au Royaume-Uni car le , le lendemain de l'éditorial de Déat, Le Times titrera « Dantzig ne vaut pas une guerre »[1].

Marcel Déat et son éditorial du 4 mai 1939[modifier | modifier le code]

Marcel Déat (1894-1955) est un homme politique, journaliste, intellectuel, normalien et agrégé de philosophie. Député de la SFIO, il a été exclu du parti en 1933 pour ses doctrines de plus en plus autoritaristes et son soutien au gouvernement Daladier. Il participe la même année à la création du Parti socialiste de France, et devient le chef de file des Néo-socialistes. Il est brièvement ministre de l'Air en 1936 dans le gouvernement d'Albert Sarraut. En 1939, il est député de l'Union socialiste républicaine d'Angoulême.

Dans son violent éditorial du 4 mai en Une de L'Œuvre, dans lequel il écrivait régulièrement, il plaide pour un soutien limité de la Pologne, en expliquant que « les Nazis étaient depuis longtemps les maitres de la ville où le malheureux représentant de la S.D.N. ne jouait plus qu'un rôle fantomatique. Dans ces conditions, le rattachement au Reich [de Dantzig] n'était qu'une formalité, assurément désagréable mais nullement catastrophique »[6]. Il met en cause les Polonais dans la situation actuelle en expliquant qu'« un frémissement patriotique a parcouru ce peuple émotif et sympathique au possible. Les voila tout prêts à considérer Dantzig comme un "espace vital" [...] et refusent toute conversation, toute discussion avec l'Allemagne. »[6] Et il poursuit qu'« il ne s'agit pas du tout de fléchir devant les envies conquérantes de M. Hitler, mais je le dis tout net: flanquer la guerre en Europe à cause de Dantzig, c'est y aller un peu fort, et les paysans français n'ont aucune envie de "mourir pour les Poldèves" »[6],[Note 1]. Marcel Déat termine par « Combattre aux côtés de nos amis polonais, pour la défense commune de nos territoires, de nos biens, de nos libertés, c'est une perspective que l'on peut courageusement envisager, si elle doit contribuer au maintien de la paix. Mais mourir pour Dantzig, non ! »[6].

Suites[modifier | modifier le code]

Le 30 août 1939, Hitler adressa un ultimatum à la Pologne et devant le refus prévisible des Polonais, lança l'invasion de ce pays deux jours plus tard, entrainant alors l'entrée en guerre de la France et du Royaume Uni et marquant le début de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

Le 8 août 1940, au début du régime de Vichy, Marcel Deat écrira toujours dans L'Œuvre, qu'il dirigeait désormais, un éditorial de nouveau intitulé « Mourir pour Dantzig » à résonance pétainiste, alors que doit se tenir la première séance du procès de Riom[7] censé juger les « responsables de la défaite ».

Ironie de l'Histoire, en mars 1945, des soldats de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, légion dont la création et l'enrôlement furent fortement soutenus par Déat, furent engagés aux côtés des troupes allemandes dans les durs combats lors du siège de Dantzig (en) par l'Armée rouge.

Aujourd'hui[modifier | modifier le code]

L'expression « Mourir pour Dantzig » revient parfois dans le débat public en Europe. Ainsi en 2005, Jacek Saryusz-Wolski, alors chef de la délégation polonaise au Parlement européen dira « Ils -les Français- n'ont pas voulu mourir pour Dantzig et maintenant ils ne veulent pas perdre leur temps pour Dantzig. »[1] dans le cadre de la guerre en Irak à laquelle la France avait refusé de participer.

En 2014, un appel des intellectuels polonais aux citoyens et gouvernements d’Europe face au risque russe commençait par « Mourir pour Dantzig »[8].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Les Poldèves font échos à un canular créé en 1926 par un journaliste de l'Action française au détriment des députés de gauche avec un faux pays: la Poldévie.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a b et c Gérard Molina, « mourir pour dantzig », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  2. "4 mai 1939 « Mourir pour Dantzig ? »" par André Larané, sur le site d'Hérodote, 24 avril 2019
  3. Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Les Français de l'an 40, (lire en ligne), « IV L'imprégnation pacifiste et la religion de la paix ».
  4. Kevin Alix, « Histoire. Qui a inventé les sondages ? », La Manche libre,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  5. a b et c « Georges Bonnet et Munich Un sondage d'opinion en 1938 », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  6. a b c et d L'Œuvre, 4 mai 1939> sur Gallica
  7. L'Œuvre, 8 août 1940 sur Gallica
  8. "De Dantzig à Donetsk, 1939 – 2014" par Anne-Claire Martin, .euractiv.fr

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]