Mohammed al-Maghout

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Mohammed al-Maghout
Magout.jpg
Le poète syrien Mohammed Al-Maghout
Biographie
Naissance
Décès
Nom dans la langue maternelle
محمد الماغوطVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Activités

Mohammed Al-Maghout (arabe : محمد الماغوط) poète, dramaturge, écrivain et scénariste syrien. Né en 1934 à As-Salamiya, il est mort le à Damas. Pionnier de la poésie arabe contemporaine, il a renouvelé les formes traditionnelles dans des textes où se mêlent violence, désespoir et ironie. Sa vie fut marquée par la prison et l'exil au Liban, prix payé pour sa farouche indépendance.

Biographie[modifier | modifier le code]

Mohammed Al-Maghout est né en 1934 dans une famille d'agriculteurs ismaéliens d'As-Salamiya, dans le gouvernorat de Hama en Syrie. Il entreprend des études d'agronomie à Damas, mais y renonce rapidement, se sentant peu d'intérêt pour la matière. En 1955, il est emprisonné pour son appartenance au parti nationaliste syrien, alors interdit. Il fait la connaissance du poète Adonis en prison et se lance dans l'écriture ; cette expérience de la prison et de la torture aura d'ailleurs une influence capitale sur sa vie et son œuvre.

À la fin des années cinquante, exilé au Liban, il participe au renouveau poétique au sein de la revue shi'r ("poésie"). Il se marie avec la poétesse Sania Saleh, décédée en 1984, dont il aura deux filles : Cham et Salafé. Mohammed Al-Maghout ne s'est pas cantonné à l'écriture de poésie, mais reste également très célèbre comme écrivain de scénarios (films et séries), dramaturge et essayiste polémique. Malgré son refus de toute soumission, Mohammed Al-Maghout a pu poursuivre sa vie d'écrivain en Syrie, où il s'est même vu décerner des honneurs nationaux en 2002.

Il est décédé le 3 avril 2006 et est enterré dans sa ville natale.

Poésie[modifier | modifier le code]

Mohammed Al-Maghout est considéré par ses pairs comme un des précurseurs du vers libre en langue arabe. Ses premiers poèmes furent publiés dans la revue shi'r (poésie) à la fin des années cinquante. Sa poésie exprime dans une langue simple la contradiction entre les espoirs des gens simples et les promesses non tenues du nationalisme arabe ; elle exprime également le refus catégorique de toute soumission à l'ordre social, politique ou religieux.

Malgré la déception, le pessimisme, l'humour noir et l'ironie palpables dans chacun de ses vers, Mohammed Al-Maghout ne sombre jamais dans le cynisme tant - au contraire - semble sourdre de sa poésie un humanisme diffus, comme si malgré les nombreux travers qui le caractérisent, il conservait à l'être humain une profonde affection.

Al-Maghout possède un sens aiguë de la sentence qui frappe l'esprit et des mots féroces qui tombent juste. Au niveau du style, il se caractérise par la clarté de son langage parfois très proche de la prose, l'abandon de la rime et de la métrique, ainsi que par la répétition de structures simples dans ses vers.

Muhammad Al-Maghout a publié les recueils de poésie suivants, en langue arabe :

  • 1959: Tristesse au clair de lune (Houzn fi douwi l-qamar)
  • 1964: Une chambre aux millions de murs (Ghourfa bi malayiini l-joudran)
  • 1970: La joie n'est pas mon métier (Al-farahou laysa mihnati) ; traduction en français : Mohammed al-Maghout, La joie n'est pas mon métier, trad. Abdellatif Laâbi, Éditions de la Différence, 1992, rééd. 2013
  • 2001: Le Bourreau des fleurs (Sayyafou z-zouhour)
  • 2004: Est d'Eden, Ouest de Dieu (Sharqou adan, gharbou Llah)
  • 2006: Le Bédouin rouge (Al-badawi l-ahmar)

Extrait[modifier | modifier le code]

(Extrait traduit de "Mort et agonie de Sania Saleh", in "Le bourreau des fleurs", Beyrouth, 2001.)

« Trente ans, Et tu me portes sur ton dos comme le soldat blessé Et moi je ne peux Te porter quelques pas vers ta tombe, Que je visite avec lourdeur Dont je reviens avec lourdeur Car je ne fus de toute ma vie Fidèle ou attentif À l'amour, ou l'honneur, ou l'héroïsme, Je n'aime ni ville, ni campagne, Ni lune ni arbre, ni riche ni pauvre, Ni ami ni voisin, ni café, Ni montagne ni plaine, ni enfant, ni papillon. Dès lors, ma répugnance pour le terrorisme Ne me laisse aucune chance, Pas même celle d'aimer Dieu. »

Cinéma[modifier | modifier le code]

  • Les Frontières (Al-houdoud)
  • Le Rapport (At-taqrir)

Télévision[modifier | modifier le code]

  • Les Histoires de la nuit (Hakayat al-lil)
  • Où est la faute (Win al-ghalat)
  • La Vallée du musc (Wadi l-misk)

Théâtre[modifier | modifier le code]

  • L'Oiseau bossu (Al-'ousfour al-ahdab)
  • Le Clown (Al-mouharij)
  • Le Village de Tashrin (Dayat tishreen)
  • Exil (Ghourba)
  • À ta santé, ô patrie (Ka'sak ya watan)
  • Anémones (Shaqa'iq an-nou'maan)
  • Hors du troupeau (Kharij as-sarib)


Etude sur L'Oiseau bossu :

Mohamed Al-Maghout – L’Oiseau bossu

Mini-mémoire

Par Mohamed SABAH- Sorbonne Nouvelle- Paris 3

  Dans le chaos absolu de la société arabe, avec toutes ses diversités de cultures et son riche patrimoine, certains écrivains optent pour des mécanismes textuels basés sur l’ironie afin de représenter intelligemment les problèmes sociaux et sociétaux qui rongent les pays et compromettent les aspects de la vie contemporaine. Mohamed Al-Maghout en fait partie. Sa façon de se moquer des atrocités des régimes politiques en les réduisant subsume les calvaires par lesquels passe le citoyen arabe. Dans son œuvre nous constations la présence d’une dimension praxéologique, là c’est l’être humain, ses actions et ses conditions qui sont en question.

  Dans ce mini-mémoire nous essayons d’examiner comment l’un des écrivains arabes les plus importants a reçu et manier ce procédé littéraire « l’humour noir » qui est devenu indispensable à la société et au service de sa Cause.

I-                 Présentation de l’écrivain :

  Mohammed Al-Maghout (Arabe : محمد الماغوط) poète, dramaturge, écrivain et scénariste syrien. Né en 1934 à As-Salamiya,  il est mort le 3  avril  2006  à  Damas. Pionnier de la poésie arabe contemporaine, il a renouvelé les formes traditionnelles dans des textes où se mêlent violence, désespoir et ironie. Sa  vie  fut  marquée par la prison et l'exil au Liban, prix payé pour son indépendance indomptable.

  Descendant d’une famille d'agriculteur  d'As-Salamiya, dans le gouvernorat de Hama en Syrie, il entreprend des études d'agronomie à Damas, mais y renonce rapidement, se sentant peu d'intérêt pour la matière. Au cours de cette période, il a rencontré le professeur et poète Suleiman Awad, qui publiait ses écrits dans les périodiques "littérature" et "l'écrivain". Là, il a découvert la poésie moderne, en particulier des œuvres du poète français Arthur Rimbaud.

  En 1955, il fut emprisonné pour son appartenance au parti nationaliste syrien, alors interdit. Il fait la connaissance du poète Adonis en prison et se lance dans l'écriture ; cette expérience de la prison et de la torture aura d'ailleurs une influence capitale sur sa vie et son œuvre.

  À la fin des années cinquante, exilé au Liban, il participe au renouveau poétique au sein de la revue shi'r ("poésie"). Il se marie avec la poétesse Sania Saleh, décédée en 1984, dont il aura deux filles : Cham et Soulafa. Mohammed Al-Maghout ne s'est pas cantonné à l'écriture de poèmes, mais il reste également très célèbre comme écrivain de scénarios (films et séries), dramaturge et essayiste polémique. Malgré son refus de toute soumission, Mohammed Al-Maghout a pu poursuivre  sa vie d'écrivain en Syrie, où il s'est même vu décerner des honneurs nationaux en 2002.

  Conscient de la complexité de la situation en Syrie, l’écrivain savait qu’il avait affaire à un peuple quasi marginalisé et intellectuellement kidnappé à cause de la stratégie d’appauvrissement matériel et intellectuel menée soigneusement par le régime en place. En effet, Al-Maghout cherchera d’autres  moyens  d’expression, plus puissants et plus accessibles. Il a trouvé dans le théâtre le but désiré, afin  de frayer une  voie  pour acheminer  et  transmettre ses idées à ce peuple opprimé. Ses pièces successives en témoignent : Tishreen et Gharba, dans lesquelles il voulait s'adresser au public simplement et sans complication.

Parmi ses œuvres :

1-   Je vais trahir ma patrie : Hallucination dans la terreur et la liberté. C’est une collection d’articles dénonçant la politique  dans le monde arabe d’une façon satirique.

2-   Tristesse à la lumière de la lune - poésie. Magazine dar al-sh’ir (la maison de la poésie)- Beyrouth 1959.

3-   L’Oiseau bossu : Pièce de théâtre qui n’a jamais été jouée sur scène.

4-   Les Frontières : un  film  qui  ridiculise la  revendication  de créer  l'union  arabe et la coopération arabe prétendues.

Et tant d’autres œuvres en différents genres littéraire et artistique, et abordant des sujets  tabous qui concernent directement un large pan de la population.

II-             L'impact des environnements politique et social dans la vie et la pensée de Mohammed al-Maghout :

  Le grand poète arabe Youssouf al-khal a dit à propos de Mohamed Al-maghout : Al-Maghout est descendu sur nous comme un dieu grec. Tandis que sa femme la poétesse Sania Saleh a dit à propos de son mari : le drame d’al-Maghout c’est qu’il est né dans une chambre aux rideaux baissés et dont le nom est  Le Moyen-Orient. Et le point culminant de ce drame est sa détermination à changer cette réalité, seul, en n’ayant comme arme de changement que sa poésie[1]. Ces deux points de vue exprimés par deux personnalités très importantes dans la vie de l’écrivain peuvent résumer son parcours de vie brillant  sur le plan des différents aspects de la vie, et plus particulièrement celui littéraire/artistique et celui politico-social.

  Al-Maghout a toujours aspiré à la liberté par le biais de la modernité ; la modernité en politique, en culture et en société. Toutes ces modernités ont été incarnées en la  personne  de  l’écrivain ainsi  qu’en  sa  production littéraire. Les ambitions et les rêves de l’écrivain sont restés en dehors de son temps et de son espace. D’ailleurs, l’esprit  de rébellion  a été  planté  dans son âme depuis l’enfance.  A cet effet et à l’aide de sa plume, il a essayé  de briser les restrictions intellectuelles imposées au peuple par les dictateurs. Mais, le drame politique c’est que le changement est impossible  dans ce monde arabe enfermé dans sa peur, et où il ne faut qu’imiter, recopier et combattre le renouveau.

Al-Maghout est l’un de ceux qui croient au dicton : « Si la pauvreté était un homme, je le tuerais ». L’écrivain a beaucoup souffert de la faim, de la peur, de la privation et du vagabondage ; ce qui engendra des répercussions positives sur sa poésie, ses écrits, sa rébellion  et son amour pour la vie. Cette amertume de vie l’impliquera plus tard dans la vie politique par le biais de la littérature.

  Al-Maghout affirme que l'homme qui est très sérieux et qui n'abandonne pas son sérieux est un malade. Ses écrits contenaient de nombreuses critiques voire de diatribes ; c'est le point culminant de l’amertume. L'écriture sarcastique est une expression de douleurs et  de peines. L’écrivain affirme également qu’il se moquait de la  douleur  elle-même, car il l’a bien connue, mais il ne s’est jamais lié d’amitié avec elle. Le plus probable c’est parce que sa patrie est aussi loin que son exil.

  Al-Maghout dit : « je voulais étudier l’agronomie pour combattre les insectes humains, mais j’ai échoué et l’échec est l’une de formes de la mort ». Pendant cinq ans  d’une période de sa vie, l’écrivain n’a connu que les cigarettes, l’alcool  à  cause d’une trahison qu’il a subie de la part d’un ami. Il a fait également l’objet de nombreuses arrestations débouchant sur des emprisonnements, et finalement il a écrit la grande partie de son œuvre, en prison,  sur  des papiers à cigarettes.

  Dans les années 50 du siècle révolu, Al Maghout avait été détenu après l'assassinat d'Adnan al-Maliki (Un colonel de l'armée) imputé au parti nationaliste syrien auquel appartenait l’écrivain. Par conséquent, ses membres firent l’objet de poursuites et d’arrestations.

  L'âme humaine, dans le paroxysme de l’oppression et de l’injustice qu’on lui inflige, recourt  à  l'arme de la  satire  pour  se débarrasser des fardeaux de la vie. A savoir que l’humour noir du dramaturge est l'outil  idéal pour défaire les pressions de la vie à tous les niveaux, qu’ils soient personnels, ou provoqués par les bouleversements politiques, sociaux ou économiques. Dans ces conditions, l’écrivain a écrit sa pièce de théâtre L’Oiseau bossu, dans laquelle il dénonce les performances politique et sociale des gouvernements irrationnels. Sur ce, nous constatons que l’humour noir de l’écrivain est « idéologisé » , car ce dernier se cantonne dans le camp de l’opposition et la critique du régime en place alors.

III-          Résumé de la pièce de théâtre :

  Les évènements  de la première partie  de la pièce se déroulent  dans une prison où les détenus parlent des raisons de leurs arrestations et comment ils sont arrivés  dans cet endroit. Les différends trouvent leur chemin dans les discussions par le biais de la différence des points de vue. Puis les prisonniers décident d’unir leurs  paroles devant  leur geôlier. Tandis que les évènements  de   la  deuxième partie se passent dans un grand espace désolé devant une maison de village délabrée. Son  sol  est recouvert  de poussière, de paille et de  fiente  de poules. Tous les personnages parlent de leurs préoccupations en attendant la venue du représentant d’Etat des affaires agricoles. Celui-ci ne viendra pas et à sa place arrive un représentant d’Etat des affaires industrielles qui ne fait qu’avilir les personnages.

  Il s’agit d’une série de portraits représentant la société syrienne : un vieil homme, un étudiant, un nain, un cordonnier et un gardien de prison… Ils sont tous dans une cage (la patrie) et le gardien de prison, qui les surveille, les accuse de temps en temps d’être des traîtres et leur sape la liberté d’expression, ce qui fait allusion à l’Etat. D’autres figures représentatives apparaissent pour retoucher l’image de la situation sociétale dessinée dans la pièce ; telles: la femme enceinte, le représentant d’Etat des affaires industrielles, la grand-mère, un paysan inconnu, un enfant, une enfant… Ces personnages sont momifiés, enfermés vivant dans leurs peurs, leur désespoir et leurs attentes.

  L’absence d’évènements importants reflète l’absurdité de la vie et son inertie sans liberté. La pièce se signale par un style exubérant mêlant l’absurde à l’émotion et au sarcasme sous-jacent.

  L’oiseau  représente la liberté, tandis que l’adjectif  bossu  renvoie  à l’auteur lui-même. Parce qu’Al-Maghout  l’a écrite  durant sa détention, dans une cellule au plafond  tellement bas que l’écrivain devait se courber pour pouvoir s’asseoir.

IV-          Les aspects de l’humour noir dans l’œuvre :

1-    L’Humour noir :

  Comme ce procédé  d’humour  noir  consiste à représenter  une réalité atroce et lancinante pour mettre en surbrillance ainsi la cruauté et l’absurdité du monde, l’écrivain a peint un tableau poignant des enfants qui rendent l’âme sous les bombardements et les ruines, qui sont les victimes des guerres :

-Le célibataire : l’idée ! L’épée et la chair, ô grand maître ! Imaginez une plaine à perte de vue  jonchée d’enfants morts et (aux corps) déformés, et leurs colliers bleus et rouges ruissellent de sang  sur le sol.

-Le gardien (geôlier) : du sang rouge sur le sol.

-Le célibataire : ou, en bref, imaginez que tous les enfants de l’Orient sont déchiquetés, aux nez et aux doigts coupés, empilés dans des coffres[2].

  L’écrivain était témoin, comme ses concitoyens appartenant à la même génération, de toutes les secousses qui frapperont la région arabe, depuis l’exode palestinien de 1948 (commémoré dans la mémoire collective arabe sous le nom de Al-nakba), en passant par les guerres de 1967 et 1973, puis les événements surgis en Syrie entre 1981 et 1986 (les carnages perpétués par le régime de Hafez Al-Assad à Hama et à Alep), ceux du Liban en 1982-1992, et tous les fléaux qui se sont abattus sur le  monde  durant  son existence. Dans ce chaos absolu de guerres et  de sang,  les  images des  innocents - dont des enfants- semblent collées aux  paupières  de  l’écrivain, lui  interdisant  de  dormir tant que sa conscience humaine est éveillée. En n’ayant que sa plume, comme nous l’avons  déjà  mentionné, il s’en est emparé pour décrire ces images  affreuses surgissant des guerres  féroces, traumatisant  l’âme et l’existence de l’écrivain. Cette manière cruelle de dénoncer une réalité atroce nous (le public) frappe fort, nous choque et nous invite à réfléchir à l’absurdité de l’existence et aux conditions de vie de l’être humain. Ces descriptions transforment notre lecture en des représentations  cérébrales  qui suscitent de vives émotions. Ces émotions sont vite absorbées par la banalité des personnages qui parlent de ces épouvantes. La négligence du gardien, qui représente l’Etat, cacherait une jouissance de voir ces enfants décédés, alors même qu’on s’attendrait à ce que ce personnage dénonce cette pensée répréhensible. L’humour  noir,  ici,  divulgue un des aspects laids de l’Être humain ; ce sentiment sublime qui est censé fédérer tous les Hommes. La citation met en exergue la pensée et le courage singuliers de l’écrivain qui semble défier les Tyrans en leur adressant une diatribe mêlée de son propre chagrin, en ayant recours à ce procédé humoristique : ces dirigeants  qui s’évertuent à minimiser l’ampleur de la crise à travers  une  simplification  outrancière  des  souffrances du  peuple.

C’est donc la réalité telle quelle, sans recourir à l’euphémisme et sans camoufler les horreurs. C’est un portrait de violences physiques bien brossé compte tenu  des  charges d’humour  noir  émanant  des  termes.

2-    Se railler des Intellectuels qui n’assument pas leurs responsabilités : l’Autodérision :

-        Le cordonnier : impossible ! N’êtes-vous pas un Intellectuel ? ce que vous avez dit devrait  signifier  quelque chose, de  merveilleux ou de sobre. Je ne sais pas, mais il y a quelque chose. Non seulement vous, mais tous ces doux et bienveillants  qui portent leurs cercueils dans une main et leurs  peignes dans l’autre main. C'est vrai que je ne suis pas un intellectuel mais je comprends les choses d'une manière ou d'une autre. Je les touche avec la main comme un ours[3].

  L’auteur représente les Intellectuels en tant qu’un groupe de personnes que rien ne distingue, sinon le fait qu’ils tiennent dans leurs mains leurs cercueils, mais ils sont sans identités. Celles-ci sont  dispersées  dans  leurs douceurs et leurs peurs.  La satire ici surgit de la douleur,  celle-ci rend les connaissances sans valeurs dans un pays confisqué. Cette  satire culturelle concerne l’auteur lui-même. Là, la politique ne  passe  pas inaperçue, c’est  elle qui œuvre à ce que les Intellectuels restent enfermés dans leurs craintes; par la voie des menaces, des arrestations et  d’autres  formes de sauvageries dictatoriales. Les Intellectuels sont  vaincus par cette politique malveillante dans une patrie dirigée par des tyrans ; ce qui octroie à la satire une dimension de résistance politique qui nous fait recourir in fine à l’autodérision, quand, tout ce que nous entreprenons,  échoue.   Pourtant, dans  les profondeurs de cette  satire, il existe des intentions réformatrices qui suivent la logique selon laquelle la réforme doit commencer  par  celui qui  la  réclame avant de  passer à l’idée  de  reformer les autres.

  L’autodérision, ici, ne  tient   pas  de  l’avilissement, l’auteur  ne se flagelle pas et  il  ne le fait pas non plus envers ses collègues intellectuels. Il s’agit de pousser ces derniers à jouer un rôle plus puissant et à  sortir de leur bulle, ainsi que d’aiguiser  l’esprit critique  de  ses lecteurs. Pour  faire  passer l’idée, il faut trouver  un  modus  operandi pour sortir de cette impasse existentielle. L’écrivain s’évertue à éveiller les consciences et à équilibrer la confiance en commençant  par lui-même, afin d’éviter  tout reproche de la part des adversaires.

3-    L’Ironie :

  Ce procédé qui consiste à blesser les autres en se moquant d’eux, est bien mis en relief. Cette moquerie a un sens significatif :

-        Le grand-père : nous lui dirons beaucoup de chose, aussi nombreuses que les étoiles.

-        La grand-mère : (sarcastiquement) voire  aussi  nombreuses  que les dents dans ta bouche.

-        Le grand-père : (Glissant ses doigts dans  sa bouche pour tâter ses dents) : ma chère bonne vieille femme : nous lui dirons brièvement  que tout est sec et sur le point de s’embraser  dans ce village : les hommes, les femmes, les branches d’arbres et les moutons, et qu’une forte brise puisse nous emporter sur un autre continent[4].

  Il s’agit  de deux  personnes âgées qui attendent impatiemment  l’avènement  d’un certain « Représentant d’Etat des affaires agricoles ». Cette citation souligne les  souffrances  de  la province et  des  régions rurales. Les  responsables ne prennent pas en considération  le   fait que ces régions sont les terres nourricières  du pays.  L’écrivain focalise  son  attention sur la négligence et le manque de soin de l’Etat  vis-à-vis  des  paysans  dont  les champs sont  fissurés et dont  les  épis de blé  sont  morts à cause de la  sécheresse.

  Le  comique de cette situation  réside dans le fait que la vieille femme se moque de son mari qui spécule beaucoup sur l’aide  qui sera  apportée  par l’Etat, par l’intermédiaire de ce Représentant. Cette ironie reflète le désespoir total  exprimé par les personnages âgés et non par des personnages qui sont plus ou moins jeunes. En effet, le vieux couple a suffisamment vécu pour savoir très bien que l’Etat ne fait que se payer de mots, ne donne que  des promesses  sans  engagements. L’humour noir peut prendre ici la forme d’un discours démagogique véhiculé par le Représentant, donc par l’Etat lui-même. Le vieil homme, qui était auparavant un  héros de guerre, n’est plus qu’un vieux monsieur qui se berce d’illusions. L’ironie de la vieille dame n’enferme aucune méchanceté ; elle affirme, au contraire, la présence des femmes dans la société et leurs implications dans les problèmes sociétaux  d’une  patrie dont les conditions de vie sont misérables. Cette ironie sert de contrepoids à la critique de l’Autre (les stratégies nulles de l’Etat) à travers  le  Proche (son mari), et à la dénonciation  de  la soumission  du  peuple.

4-    Comique de situation : Quiproquo :

  L’auteur définit  la  situation qui  découle  d’un malentendu – très souvent,  causé délibérément  par les autorités  – extrêmement répandu  que  ce soit  dans le cas des homonymes ou dans celui du cordonnier. Celui-ci était la victime des actions d’autrui, et  dans  sa candeur, il  croit  aux  bonnes intentions des autres.

-        L’étudiant : Tu as vraiment excité ma curiosité! Pourquoi on  vous  a  arrêté ?

-        Le cordonnier : je ne sais pas

-        L’étudiant : comment ça  vous ne le savez pas ? vous n’avez pas de mémoire ?

-        Le cordonnier : bien sûr, mais je ne sais pas, je ne sais pas. Et si je le savais, que Dieu m’assènerait un  coup de marteau sur la tête. Tout ce que je sais  c’est  que  je travaillais comme cordonnier, un cordonnier simple  et inconnu. J’ouvrais ma boutique comme la forêt durant toutes les saisons, petite, confortable et  le  vent y soufflait comme un cœur qui bat. Puis des garçons, qui avaient les mêmes âges que mes enfants, sont venus accrocher aux murs de la boutique des photos quelconques, représentant des héros quelconques ; je ne m’y suis pas opposé. D’autres garçons  sont venus accrocher d’autres photos, cela ne me dérangeait pas. J’étais  prêt  à  accrocher leurs  pantalons  tant que cela ne me faisait pas du tort ; en même temps cela pouvait cacher les larges fissures de la porte de la boutique. Une heure plus tard, non, voire des heures  plus tard, je me baignais dans le sang  et  dans les  cris : signe ici, non, signe  là, non ici…. Et moi, je  criais en  pleurant  et en  suppliant.

  La scène est aussi bouleversante que factuelle. Elle représente une des façons dont les régimes totalitaires sévissent auprès des citoyens.  La  citation  ne met pas l’accent sur les tortures, mais sur les raisons de cette torture en ayant  recours au quiproquo. C’est un simple cordonnier qui gagne sa vie en réparant les chaussures des gens. Il est l’incarnation parfaite du citoyen marginalisé, enfermé et désocialisé. Il  est  la  simplicité même, il  ne  sait pas  ce qui se  passe autour  de lui ; car il a d’autres responsabilités qui pèsent lourd sur son être. Les  enfants  ont  accroché  des  photos  dans  sa boutique, et tout  ce qui l’intéresse c’est de cacher les défauts de la porte de la boutique. Soudain  on  vient le chercher, le torturer, lui faire signer des papiers dont il ne connait pas le contenu ; pour la simple raison que les photos symbolisent  une  éventuelle  opposition, et  le cordonnier était victime de ce malveillant quiproquo. Le cordonnier n’y est pour rien, et, malgré  cela, il a été torturé par iniquité. L’injustice  dans ce quiproquo n’est pas l’antonyme de la justice,  parce  que sous le règne de ces mafias tout le monde est suspect. Ce sarcasme politique démontre  la dangerosité  de ces régimes qui dévoilent ce qu’ils  veulent et cachent également ce qu’ils veulent.  L’Homme n’a  aucun  rôle et  ne peut vivre sereinement quoi qu’il fasse et quoi qu’il dise.

5-    Comique de répétition :

  Le comique se définit par « ce qui peut faire rire », même si ce rire provoqué était spontané  et  non intentionnel. Ce procédé est illustré dans la citation suivante ; là, nous sommes confrontés à deux situations comiques :

-        Le Représentant : Ô peuple honorable ! Ô peuple honorable !

-        La grand-mère : d’accord, d’accord, nous vous avons entendu, Ô peuple honorable, et ensuite ?

[….]

-        Le Représentant : Ô peuple honorable ! Ô peuple honorable[5] !

  Nous constatons que l’utilisation de l’apostrophe suivie d’un syntagme nominal est répétée cinq fois ; les trois premières fois étaient successives, alors que  les  deux dernières  étaient  séparées par  un  court  développement verbal, il s’agit  de  quatre lignes. Au cours de ces dernières, le Représentant se met en colère à cause de l’humiliation qu’il a subie à la suite d’une interruption  faite  par la grand-mère. Pris de colère, il  entame  une  escalade verbale contenant une forte dose d’insultes et de mépris envers ceux qui sont censés être aidés et surtout  représentés  par  lui. Nous  avons  l’impression que le Représentant les traite comme  s’ils  étaient des pestiférés. Cet accès de colère dévoile le vrai visage  de  ceux  qu’il représente  réellement.

  Dans un laïus, dont l’arrière-plan  est  politico-économique, le locuteur s’adresse à ses interlocuteurs par des termes qui puissent solliciter leur enthousiasme.  Politiquement parlant, il essaie de jouer du nationalisme et de l’héroïsme, afin  de  cacher son  discours  creux ; c’est le cas du représentant de l’Etat.

  Quand la grand-mère l’interrompt, cela provoque un rire chez le lecteur/spectateur. La perception du rire vient du fait que l’on constate quelque chose de risible ; cette anomalie est l’interruption qui se fait satiriquement. La grand-mère s’avère  consciente  que le  discours du Représentant  ne véhiculera  aucune  information factuelle. Donc, elle  lui  coupe la parole. Ce  geste  est  aussi audacieux que significatif dans les pays dont les régimes au pouvoir sont tyranniques. L’interruption dénonce ces discours creux, ce long développement verbeux  riche  en  boniment, pauvre en actes et en solutions concrètes et efficaces. Ce discours  manque  de sincérité  et s’éloigne de la vérité. Le comique ici est un  rire  douloureux  qui  désapprouve cette  situation absurde  et  cette irrationalité du gouvernement.

  Pour finir, Al-Maghout  a dit : Si la  liberté était de la neige, je dormirais à la belle étoile.  Sa méthode consistant à mettre en évidence des faits contradictoires et des pensées négatives, il transmet l’idée à bon escient et sans  recourir  à  une attaque directe. Le nom d’Al-Maghout est ainsi gravé dans la mémoire de l’Histoire en tant que grande figure d’Intellectuel engagé.

  Dans cette pièce de  théâtre, le beau, l’amusement, le douloureux, la diatribe et l’humour noir  sont réunis afin de résumer les souffrances de ce pays.  Entre  nuit  et jour, entre  espoir  et  désespoir, entre  l’amertume  des  défaites et le courroux des négligés, l’écrivain tient sa plume courageusement  pour peindre l’image de la souffrance  de l’homme  arabe face  aux  fléaux qui l’atteignent  par ses politiciens, son  armée  et ses  médias. Pour  cet écrivain  à  l’âme rebelle,  la confiscation de la liberté est aussi dangereuse que toutes ces calamités dans lesquelles vit l’homme, ou ce qui en reste, dans cette chambre aux rideaux baissés étant le Moyen-Orient.  Le besoin de la liberté est un axiome incontestable. L’humour et la satire politiques constituent donc une façon de répondre à l’absurdité des régimes en place dans une région géographique où le despotisme est un problème endémique.

Al-Maghout essaierait-il de concentrer les effets de l’humour noir dans ce passage de la pièce ?

Le nain : tu as besoin de la liberté pour te ruer sur tout

Demain  quand  tu cours  dans  l'arène dramatique

En descendant les escaliers  sans  poussière  derrière  les  pieds

Parce que  la  poussière  gît dans la  nourriture  et  les blessures

En étant rempli  par la fiente  des étoiles et les larmes des vieux camarades

Lève tes mains vers tes fouetteurs

En leur disant : Pardonnez-moi

Tout en cherchant ces pardons à la lumière des cigarettes et des lampes

Afin d'accepter le fouet  périssable

Et le lécher avec tes moustaches comme un chat[6]


[1] - Préface de la pièce de théâtre L’oiseau bossu, rédigée par la poétesse.

[2] - Mohamed Al-Maghout, L’oiseau bossu, version Pdf numérisée par librairie Al-Maddawi, P.6

[3] -Ibid, P.12

[4] -Ibid, P.19

[5] -Ibid. P.22

[6] - Ibid. P.10

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Roman[modifier | modifier le code]

  • 2007 : La Balançoire (Al-arjouha)

Recueil d'articles[modifier | modifier le code]

  • 1987 : Je trahirai ma patrie (Sa akhounou watani)

Références bibliographiques[modifier | modifier le code]

  • La Syrie au présent, dir. DUPRET B., GHAZZAL Z., COURBAGE Y., AL-DBIYAT M., p. 459 in article "Le théâtre syrien aujourd'hui", ZITER E.
  • Biographie en arabe : Lou'i Aadam, Watan fi watan, Dimashq, 2007 (en arabe).

Liens externes[modifier | modifier le code]