Mimesis

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La mimèsis (en grec ancien μίμησις), de μιμεῖσθαι (mīmeisthai, « imiter », de μῖμος, « imitateur, acteur ») est une notion philosophique introduite par Platon dans La République, puis reprise et développée par Aristote.

Le sens a évolué au cours des siècles. Le terme s'applique tout d'abord dans un contexte religieux à la danse, au mime et à la musique. Il ne s'agit pas de reproduire l'apparence du réel, mais d'exprimer la dynamique, la relation active avec une réalité vivante[1]. Chez certains auteurs, la mimèsis désigne au contraire l'imitation du réel : pour Démocrite, l'imitation de la nature par la technique (le tissage imite celui de l'araignée).

Le terme mimèsis ne doit pas être confondu avec le mimétisme animal, ou le mimétisme comportemental (aspect de la psychologie humaine), termes qui désignent une palette de comportements pouvant porter des noms différents dans les multiples sciences de l'Homme (imitation, identification, intussusceptionetc.). La mimèsis porte exclusivement sur le rapport de l'art au réel.

Évolution du concept[modifier | modifier le code]

La conception platonicienne[modifier | modifier le code]

Copie d'un buste de la fin du ive siècle av. J.-C.

Le concept est d'abord discuté par Platon dans La République, aux Livres III et X.

Dans les livres II et III de La République, il est question de la mimesis dans l'éducation. Platon évoque entre autres les qualités d’un discours indirect lorsqu’il est question de mythes, qui sont un moyen efficace de transmettre des vérités essentielles à l'aide de l'imitation. Cependant, il émet des réserves devant la qualité de ces mythes, qui doivent être élaborés avec soins afin de ne pas avoir d'effets néfastes sur les enfants, par exemple. Par ailleurs, Platon évoque trois formes de récits : un récit simple, un récit issu d'une imitation ainsi qu'un récit de la forme mixte. De ce fait, Platon évoque ses craintes envers la poésie pour ce qui est de l‘éducation du peuple. En effet, il considère les citoyens incapables de discerner l’imitation de la réalité[2].

Dans le livre X de La République, ses propos se radicalisent quelque peu. Platon rejette toute valeur accordée aux poètes, aux arts et à l’imitation. Il s'interroge sur la représentation et insiste sur la primauté du réel et de la vérité. Par exemple, il critique la peinture qui imite le réel, mais ne possède pas l’essence de la réalité[3]. En outre, Platon considère que les gardiens de la cité, dégagés de tous les autres métiers, doivent être les artisans de la liberté. Ils ne doivent s'occuper de rien d'autre que de ce qui y conduit, il ne faut donc qu'ils fassent rien d'autre et n'imitent rien d'autre. Cependant, dans la deuxième partie de ce livre, Platon adoucit son propos en considérant que : « S'ils doivent imiter quelque chose, qu'ils imitent ce qu'il leur convient d'imiter dès l'enfance : des hommes courageux, modérés, pieux, libres, et tout ce qui s'en rapproche, et qu'ils évitent de pratiquer des actions qui ne sont pas libres ou d'imiter des choses qui sont basses, ou quoi que ce soit de honteux, de crainte de prendre goût à ce qui constitue la réalité dont provient l'imitation »[4].

Platon établit une hiérarchie de trois degrés par rapport à l’existence réelle des choses[5]:

  1. Le monde des idées, qui englobe la « nature des choses » et par conséquent, la vérité dont seul Dieu serait l’auteur.
  2. Les choses, qui sont fabriquées d’après ce monde des idées par les artisans, comme le ferait un menuisier.
  3. La représentation des choses qui est produite par les poètes ou les peintres.

Les arts d'imitation sont « [...] donc doublement éloigné[s] du vrai »[6].

La conception d'Aristote[modifier | modifier le code]

Buste en marbre d'Aristote.

Le terme est repris dans un autre sens par Aristote, qui lui donne une valeur positive et le met au cœur de sa conception de la littérature et de l'art. Dans la Poétique, Aristote distingue deux types de mimèsis : (a) simple imitation de la nature, (b) la stylisation de celle-ci.

Aristote propose également trois façons d'imiter : comme les choses sont, comme on les dit, et comme elles devraient être. L'imitation est à la base des différents arts, notamment la tragédie, qui est définie comme « l'imitation d'une action noble, conduite jusqu'à sa fin et ayant une certaine étendue ». Suscitant pathos et crainte dans l'esprit du spectateur, la tragédie « accomplit la purgation des émotions de ce genre (catharsis) »[7]. Même l'essence de la poésie est dans la mimèsis ou imitation d'actions, plutôt que dans l'art de faire des vers (1451b). D'après Aristote, l'imitation, la mélodie et le rythme (il considère que les mètres sont une partie des rythmes), sont naturels à tous les hommes parce qu'ils avaient les meilleures dispositions naturelles en ce domaine. Or, il considère qu'à partir de leurs improvisations la poésie est née.

En outre, selon Aristote, l'homme est une espèce qui imite « par nature ». Il se différencie des autres animaux en ce qu'ils sont des êtres fort enclins à imiter, et qu'ils commencent à apprendre au travers l'imitation -, comme la tendance commune à tous, de prendre plaisir aux représentations. Pour mieux rendre compte de cette thèse, Aristote donne l'exemple suivant : « [...] la preuve en est ce qui se passe dans les faits : nous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, comme les formes d'animaux les plus méprisés et des cadavres.»[8]

Tout comme Platon, Aristote estime que la fonction fondamentale de la mimèsis est de révéler les universaux. Toutefois, comme ceux-ci sont inextricablement liés à des événements et des personnages concrets, la tragédie excelle à faire vivre au spectateur les expériences humaines représentées. En ce sens, la mimèsis est une façon d'explorer la réalité humaine et d'en approfondir la compréhension[9].

La mimèsis selon Auerbach[modifier | modifier le code]

En 1948, Erich Auerbach publie un essai, Mimésis. La Représentation de la réalité dans la littérature occidentale. Dans celui-ci, il place la notion de mimèsis en relation avec le contexte historique dans lequel elle prend place. Selon lui, la représentation est liée à une conscience du monde et de l'histoire (p. 325). Ainsi, toute œuvre littéraire est assujettie à une réalité historique, et donc à des manières de penser et d'envisager le monde[10]. Il démontre comment la hiérarchisation des styles était possible dans l'Antiquité, mais qu'elle s'est transformée au Moyen Âge avec le christianisme[11]. La mimésis devient alors moins cohérente, mais plus vraie. La vérité historique est basée sur la foi et non sur le détail. L'œuvre représentée se construit en réponse aux valeurs de la société de laquelle elle émane, mais aussi selon le point de vue de la société qui observe cette œuvre. Auerbach mentionne également « l'Ansatzpunkt » ou « point de départ », qui serait un appui concret et réel pour entreprendre une démarche créatrice et esthétique[12].

Le modèle psychanalytique de Mauron[modifier | modifier le code]

Charles Mauron est un critique littéraire français qui associe la mimèsis littéraire au domaine de la psychanalyse. Pour lui, le mythe est une représentation intérieure inconsciente de l’auteur qui le décrit[13]. La psychocritique va donc chercher à dégager l’inconscient de l’auteur dans les textes qu’il a écrits. Pour Mauron, la mimèsis est une façon d’extérioriser son propre mythe, la manière dont l’auteur perçoit le monde. Ce processus créateur est toutefois inconscient, et c’est au lecteur de tenter de comprendre ce qui relie l’auteur à son œuvre[14]. Toutefois, Barthes critiquera cette approche en soulignant qu’elle limite le texte à une « galaxie de signifiants »[15].

Signature de Roland Barthes.

L’effet de réel chez Barthes[modifier | modifier le code]

Pour Roland Barthes, le signifiant ne sert qu’à représenter la réalité. Le réel de la représentation se manifeste à travers de singuliers détails dans la description. À partir de ces petits détails, il est possible de dégager un effet de réel, qui ne correspond pas à la réalité, mais à la vraisemblance de la réalité[16]. Ainsi, l’analyse littéraire consiste à comprendre comment les mécanismes d’imitation du réel ont été mis en place par l’auteur[17]. Il ne doit pas y avoir de signification rattachée au détail pour que celui-ci soit considéré comme un effet de réel.

La sociocritique de Duchet[modifier | modifier le code]

En 1971, Claude Duchet va proposer une nouvelle façon d’envisager la représentation du réel. Il présente la sociocritique comme une façon de lire le texte selon un point de vue sociologique[18]. Il désire par le fait même associer littérature et société, cette dernière se trouvant à l’intérieur du texte en tant que partie constitutive[19]. Le réel, en tant que signifiant, apparaît alors comme indissociable de la société, comme une sorte d’analogon de celle-ci[20].

Paul Ricoeur, philosophe.

L'analyse de Paul Ricœur[modifier | modifier le code]

Paul Ricœur, philosophe français, a fait une critique du structuralisme qu'il voyait comme une structure basique alors que pour lui, le récit est en perpétuelle évolution. Dans sa trilogie Temps et récit, il propose donc trois formes de mimèsis :

  • Mimèsis I: La Préfiguration (c'est le temps vécu, prénarratif)
  • Mimèsis II: La Configuration (c'est le temps du récit, le temps de la mise en intrigue)
  • Mimèsis III: La Refiguration

Ces mimèsis sont cycliques, elles forment des boucles mimétiques[21].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Baxter, p. 591.
  2. Platon. La République. Nouvelle. Flammarion, 2002. 376e-398b (Livres II et III)
  3. Platon. La République. Flammarion, 2002. 598b (LivreX)
  4. Platon 2014, p. 1556-1557.
  5. Platon. La République. Flammarion, 2002. 597b (LivreX)
  6. St-Germain 2006.
  7. Poétique, 1449b, traduction de Michel Magnien
  8. Aristote, La poétique, Paris, Editions des belles lettres, , 216 p., p. 89
  9. Baxter, p. 592.
  10. Stiénon.
  11. Bourneuf 1969.
  12. Kahn 2012.
  13. « Charles Mauron, des métaphores obsédantes au mythe personnel », sur www.jose-corti.fr (consulté le 10 novembre 2016)
  14. Tadié.
  15. Zima 1992.
  16. Laetitia van de Walle, « Twingo, Vuitton, Lexomil, Carambar et Roudoudou... étude de l'utilisation des marques de publicité dans les romans contemporain », sur Memoire Online (consulté le 10 novembre 2016)
  17. « L'effet de réel (16 mars 2007) », sur unil.ch (consulté le 22 novembre 2016)
  18. Duchet 1971.
  19. Svane 1981.
  20. Glinoer 2014.
  21. « Ricœur | Penser la narrativité contemporaine », sur penserlanarrativite.net (consulté le 3 juin 2016)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources antiques[modifier | modifier le code]

Sources modernes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]