Micro-travail

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Le micro-travail (ou microtravail) désigne une pratique de travail à la tâche. Il est surtout caractérisé, selon certains chercheurs, par l'extreme parcellisation et standardisation du travail en micro-tâches numériques[1] et par un intense détachement en termes physiques, administratifs et temporels du travail comme l'on l'entend dans le sens commun[2], au point que le théoricien Vili Lehdonvirta, un de ses majeures définiteurs, le rapproche à un héritier du taylorisme du XIXe siècle en ce que, de même que celui-ci avait réduit le travail industriel en micro-unités, le micro-travail est défini par une réduction minimale du travail de l'information en micro-unités[3].

C'est en fait une pratique qui s'est développée notamment à travers la plateforme Amazon Mechanical Turk (MTurk) à partir de 2005[4]. Cette plateforme est définie comme une marketplace où l'on peut s'inscrire pour travailler en executant des micro-tâches à la demande ou, en langage technique, de HITs (Human intelligence tasks)[1], tels que rédiger de courts commentaires, cliquer, regarder des vidéos ou des photos, effectuer une présentation PowerPoint, traduire un texte, donner de la visibilité à un site Web, créer des playlists musicales, tagguer des images ou reconnaitre des visages ou des objets dans les photos[1],[5].

À la difference des plateformes de production participative (crowdsourcing) développées dans les années 2000 et qui proposaient des tâches requérant un haut niveau de savoir-faire et de compétences, les plateformes de micro-travail font appel à une « main d'œuvre » non qualifiée en mesure d'exécuter des micro-tâches finalement très simples[6],[7]. Ainsi, le micro-travail se configure essentiellement, comme l'affirment le sociologue Antonio Casilli et d'autres, en tant qu'un « centre d'élevage d'algorithmes »[6], : les micro-tâches exécutées sur ces plateformes ont pour premier but d'affiner la capacité d'élaboration des algorithmes, de les entrainer, voire d'apprendre aux machines à faire le travail à la place de l'homme.

Aux micro-tâches s'appliquent des micro-paiements : certaines sont payées en centimes de dollars, un ou deux dollars pour les plus élaborées. L'institut américain Pew Research Center estime que les deux tiers des tâches proposées sur MTurk sont rémunérées moins de 10 centimes[8] et la moyenne horaire de salaire était évaluée par des chercheurs à 1,38 dollar/heure en 2010[9], ce qui est très peu pour un travailleur américain, mais beaucoup pour l'Inde où le salaire minimum est de moins de deux euros par jour[10].

Selon une étude de la Banque mondiale de 2013, il y aurait aujourd'hui plus d’une centaine de plates-formes de micro-travail dans le monde, comptabilisant autour d'un million d’inscrits[11],[8]. C'est une forme de digital labor[12],[11],[13].

Les enjeux du micro-travail[modifier | modifier le code]

Précarité, fiscalité[modifier | modifier le code]

Le micro-travail est caractérisé par une forte précarité qui relève du fait que cette pratique de travail se situe hors de toute garantie traditionnellement associée à l'emploi formel : comme le remarquent Vili Lehdonvirta et Paul Mezier, le travail sur une plateforme comme MTurk « se distingue presqu'entièrement du « travail standard ». Il n'y a pas de siège physique de travail, pas d'horaires fixes, ni d'autre contrôle de l'employé. Aucune fonction ou responsabilité n'est stable, il n'y a pas d'engagement dans le temps entre le travailleur et son employeur, seules comptent les secondes ou les minutes nécessaires à compléter une tâche. Il n'y a pas de titre professionnel, pas de superviseur identifiable, ni même de collègue, car les interactions nécessaires à l'achèvement d'une tâche sont anonymes et négociées par les algorithmes. Toute la relation consiste dans une transaction basée sur le marché et négociée par une plateforme numérique. »[2].

La précarité du micro-travail s'amplifie lorsque celui-ci est délocalisé : une étude du Oxford Internet Institute[14] souligne l'existence d'une dissymétrie entre le travail numérique dans les pays du Nord et les pays du Sud. Les pays du Sud deviennent des producteurs de micro-tâches numériques ; les sièges de micro-travail les plus importants se situent aujourd'hui au Pakistan, en Inde, au Népal, en Asie du Sud-Est et en Afrique, et la plupart des postes sont occupés par des femmes. Les tâches sont vendues par l'Inde ou les Philippines aux États-Unis, à l'Australie, au Canada, et au Royaume-Uni[15].

Même si depuis 2013, Amazon a progressivement fermé son Mechanical Turk aux marchés internationaux pour se concentrer sur les travailleurs américains et indiens[16], il semblerait que sur des forums roumains, pakistanais ou indonésiens, des travailleurs échangeaient des codes pour pouvoir tricher sur le service[17].

Une autre thématique à cet égard est celle de la réglementation fiscale du travail numérique et en particulier celle du micro-travail, avec la difficulté d'identifier des établissements stables et celle de structurer une harmonisation fiscale internationale[18]. Un rapport sur le secteur de la fiscalité numérique de Pierre Collin et Nicolas Colin commandé en 2013 par le ministère de l'Économie et des Finances français est specifiquement dedié à cela.

Tous les problèmes ici énoncés ont mené dans ces dernières années à plusieurs initiatives et à des tentatives d'encadrement et de règlementation du micro-travail : le projet Dynamo[19], par exemple, de rencontre entre les chercheurs de Stanford et les travailleurs du numérique; ou bien les projets de traçage en temps réel des marchés du micro-travail tels que le M-Turk tracker[20],[21] ou le projet iLabour de Vili Lehdonvirta[22],[23], ou encore les forums et les plateformes crées pour dénoncer les conditions de travail trop précaires et les rémunérations insuffisantes, tels que Fair Crowd Work[24] et Turkopticon[25].

Le micro-travail dans le contexte du capitalisme numérique[modifier | modifier le code]

Selon Antonio Casilli, le micro-travail plonge ses racines dans une des formes actuelles du capitalisme, à savoir celle du numérique[1], il écrit : « chaque clic, chaque j'aime ou commentaire lapidaire, chaque recommandation est insérée dans des processus de production spécifique »[1], jusqu'à ce que même l'acte d'être en ligne pourrait être considéré comme une forme de digital labour, en ce qu'il produit une valeur économique[26].

C'est dans ce même cadre que se place la thématique, de plus en plus récurrente aujourd'hui, de la valeur et de l'éventualité d'une monétisation des données personnelles[27], dans un monde numérique centralisé et gouverné par des plateformes qui ont pour premier but celui d'élaborer et d'harmoniser les données des utilisateurs d'un point de vue algorithmique de plus en plus optimisé aux fins de l'identification et du ciblage commercial. Dans ce cadre, alors, le micro-travail se présente comme une forme explicitement rémunérée de ce que, en général, tout tout un chacun fait quotidiennement en tant qu'usager numérique : cliquer, regarder des photos et de vidéos, mais aussi « travailler » de façon gratuite et masquée pour les algorithmes, comme dans le cas des reCAPTCHAs que Google nous propose et qui servent à entrainer le bon fonctionnement de Google Books ou de Google Maps[28].

Cela revient à une certaine ambiguïté entre consommation et production de valeur qui caractérise le monde du numérique en général et que les théoriciens américains de l'université du Maryland George Ritzer et Nathan Jurgenson ont exprimé dans le concept de « prosumption », hybridation de « production » et de « consommation »[29]. Le danger le plus consistant, donc, pourrait être circonscrit à l'activité progressive d'externalisation du travail de l'espace règlementé de l'entreprise à l'espace flou et indéfini des plateformes du numérique[30] et à une condition du travailleur toujours plus précaire, marginalisée et standardisée – position exemplifiée par l'anonymat et la répétitivité des tâches du micro-travail – que certains, comme Alain Supiot, prospectent comme des formes de « subordination dans l'autonomie »[31].

Plateformes de micro-travail[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d et e Dominique Cardon, Antonio Casilli, Qu'est-ce que le Digital Labor ?, Bry-sur-Marne, INA, coll. « Études et controverses », 2015, p. 17.
  2. a et b (en) Identity and Self-Organization in Unstructured Work - Vili Lehdonvirta et Paul Mezier, Université du Hertfordshire, 2013, p. 9 [PDF].
  3. (en) Dr. Vili Lehdonvirta et Dr. Mirko Ernkvist, « Converting the Virtual Economy into Development Potential: Knowledge Map of the Virtual Economy », infoDev, avril 2011, p. 23 [lire en ligne] [PDF].
  4. (en) Identity and Self-Organization in Unstructured Work - Vili Lehdonvirta et Paul Mezier, Université du Hertfordshire, 2013, p. 8 [PDF].
  5. (en) Antonio A. Casilli, « Digital Labor Studies Go Global: Toward a Digital Decolonial Turn », in International Journal of Communication, no 11, Special Section « Global Digital Culture » pp. 3934–3954 et 3936.
  6. a et b Dominique Cardon, Antonio Casilli, Qu'est-ce que le Digital Labor ?, Bry-sur-Marne, INA, coll. « Études et controverses », 2015, p. 92.
  7. (en) Dr. Vili Lehdonvirta et Dr. Mirko Ernkvist, « Converting the Virtual Economy into Development Potential: Knowledge Map of the Virtual Economy », infoDev, avril 2011, p. 24 [lire en ligne] [PDF].
  8. a et b Le micro-travail : Des corvées peu gratifiantes et mal rémunérées - Gabriel Simeon, entretien avec Antonio Casilli, 01net, 22 mars 2017
  9. (en) The Labor Economics of Paid Crowdsourcing - John J. Horton et Lydia B. Chilton, EC’10, 7-11 juin 2010, pp. 209 et 216 [PDF]
  10. Quel est le salaire minimum en Inde ? - Lucia García Botana, consoGlobe, 6 juin 2016
  11. a et b Catherine Quignon, « Microtravail et microsalaire pour experts ou tâcheron », Le Monde,
  12. Jean-Laurent Cassely, « Le prolétariat du web accède à la conscience de classe et lance sa première action collective pour améliorer ses conditions de travail », Slate,
  13. (en) Florian Vörös, « De la firme à la plateforme : Penser le digital labour », Poli no 13, entretien avec Antonio A. Casilli pp. 42-51 [lire en ligne]
  14. (en) V. Lehdonvirta, H. Barnard, M. Graham, I. Hjorth, « Online labour markets – levelling the playing field for international service markets ? », colloque IPP2014 : Crowdsourcing for Politics and Policy, Université d'Oxford, 2016.
  15. (en) Antonio A. Casilli, « Digital Labor Studies Go Global: Toward a Digital Decolonial Turn », International Journal of Communication no 11, 2017, pp. 3942- 3943 [lire en ligne] [PDF].
  16. (en) Difference and Dependence among Digital Workers: The Case of Amazon Mechanical Turk - Lilly Irani, South Atlantic Quarterly, janvier 2015, pp. 227-228 [PDF]
  17. Dominique Cardon, Antonio Casilli, Qu'est-ce que le Digital Labor ?, Bry-sur-Marne, INA, collection « Études et controverses », 2015, p. 93.
  18. Dominique Cardon, Antonio Casilli, Qu'est-ce que le Digital Labor ?, Bry-sur-Marne, INA, coll. « Études et controverses », 2015, p. 39.
  19. Le prolétariat du web accède à la conscience de classe et lance sa première action collective pour améliorer ses conditions de travail - Jean-Laurent Cassely, Slate, 4 décembre 2014
  20. (en) M-Turk tracker
  21. (en) P. G. Ipeirotis, « Analyzing the Amazon mechanical turk marketplace », ACM XRDS, vol. 17, no 2, 2010, pp. 16-21.
  22. (en) iLabour: The Construction of Labour Markets, Institutions and Movements on the Internet - Oxford Internet Institute, 1er septembre 2015
  23. (en) O. Kässi, V. Lehdonvirta, « Building the online labour index : a tool for policy and research », CSCW 2016 workshop on The Future of Platforms as Sites of Work, Collaboration and Trust, San Francisco, 2016
  24. (en) Fair Crowd Work
  25. (en) Turkopticon
  26. Dominique Cardon, Antonio Casilli, Qu'est-ce que le Digital Labor ?, Bry-sur-Marne, INA, coll. « Études et controverses », 2015, p. 20.
  27. (en) Jaron Lanier, Who Owns the Future?, New York, Simon & Schuster, 2013
  28. Dominique Cardon, Antonio Casilli, Qu'est-ce que le Digital Labor ?, Bry-sur-Marne, INA, coll. « Études et controverses », 2015, p. 21.
  29. (en) G. Ritzer et N. Jurgenson, « Production, consumption, presumption: The nature of capitalism in the age of the digital 'prosumer' », Journal of Consumer Culture, no 10, 2010, pp. 13-36 [lire en ligne] [PDF].
  30. (en) Florian Vörös, « De la firme à la plateforme : Penser le digital labour », Poli no 13, entretien avec Antonio A. Casilli p. 47 [lire en ligne].
  31. A. Supiot (dir.), Au-delà de l'emploi : Transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe, Rapport pour la Commission Européenne, édition augmentée, Paris, Flammarion, 2016.

Annexes[modifier | modifier le code]

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