Aller au contenu

Michèle Lalonde

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Michèle Lalonde
Naissance
Montréal
Décès (à 83 ans)
Montréal
Activité principale
Formation
Auteur
Genres
Poésie, théâtre

Œuvres principales

Speak White (1968)
Défense et illustration de la langue québécoise (1979)

Michèle Lalonde est une écrivaine québécoise née à Montréal le et morte dans la même ville le .

Poétesse, elle publie son premier recueil à la fin des années 1950. Membre du comité de rédaction de la revue Liberté de 1961 à 1965, elle écrit des textes engagés à gauche, portant notamment sur les questions sociales et linguistiques. Prenant position contre le capitalisme, pour la décolonisation et pour l'indépendance du Québec, elle compose en 1968 le poème emblématique Speak White. Elle marque les mémoires par la récitation de ce poème durant la Nuit de la poésie du 27 mars 1970.

Dans les années 1970, elle collabore régulièrement à la revue Maintenant et au journal Le Jour, avant de devenir professeure à l'École nationale de théâtre. En 1982, elle fonde la Fédération internationale des écrivains de langue française, qu'elle dirige également jusqu'en 1986. Plus discrète à partir des années 1990, jusqu'à la fin de sa vie, elle mène un combat pour préserver la pérennité de son œuvre et pour la défense des droits d'auteur.

Par ses contributions à la littérature et aux débats politiques et linguistiques au Québec, Michèle Lalonde demeure l'une des voix les plus marquantes de la poésie québécoise du XXe siècle.

Michèle Lalonde vient au monde dans une famille de classe moyenne aux origines modestes. Son père, Hector Lalonde (1906-1980), était un entrepreneur dans le domaine du textile, né à Plantagenet, en Ontario. Sa mère Clairette Sénécal (1910-1990) était originaire de l'est de Montréal. Michèle Lalonde grandit aux côtés de son frère Robert dans une maison de la rue Kent, dans le quartier Côte-des-Neiges[1].

Durant son enfance, dans les années 1940 et 1950, Michèle Lalonde observe la transformation de son quartier. À la suite des nombreux conflits armés qui marquent cette période, Côte-des-Neiges voit s'implanter sur son territoire de nouvelles communautés d'immigrants. Ainsi, ce quartier traditionnellement canadien-français s'anglicise progressivement, ce qui amène la future écrivaine à prendre conscience très tôt de la fragilité de la langue et de la culture des Québécois[2].

Même si ses parents ont peu d'instruction, Michèle Lalonde évolue dans un milieu sensible aux arts. Son père et son oncle avaient déjà joué de la musique dans des clubs de jazz de Boston. Ses oncles maternels étaient également des pianistes. Ainsi, en parallèle à son cursus scolaire, elle suit des cours de diction au Conservatoire Lassalle[2].

Élève brillante, Michèle Lalonde saute deux années d'école primaire. Poursuivant ses études secondaires, elle fréquente la section lettres-sciences du pensionnat du Saint-Nom-de-Marie, un collège classique pour filles du chemin de la Côte-Sainte-Catherine à Outremont. Elle se démarque particulièrement en composition française, en anglais, ainsi qu'en géométrie et en catéchèse. Malgré ses grandes capacités intellectuelles, elle est également une enfant solitaire qui se mêle peu aux autres. Se sentant à l'étroit dans le cadre strict des écoles catholiques, afin d'échapper aux rigueurs imposées par la discipline de son collège, elle préfère se réfugier dans la lecture. Toutefois, son choix se limite à celui que lui autorisent les autorités religieuses, qui voient notamment les auteurs du XVIIIe siècle comme trop sulfureux. Elle apprécie en particulier Charles Péguy, Paul Claudel, Antoine de Saint-Exupéry, Daniel-Rops, Guy de Larigaudie et d'autres auteurs découverts hors de l'école[3].

Durant l'adolescence, Michèle Lalonde produit ses premiers textes; des dialogues et des poèmes, pour l'essentiel. Elle hésite alors entre devenir écrivaine ou comédienne. Naturellement portée vers la réflexion critique et l'introspection, elle est également habitée par une grande soif d'absolu. Ce désir lui donne le goût de l'engagement, porté par toute l'intensité et la sincérité intellectuelle et morale dont elle se sent capable. C'est ainsi qu'elle opte finalement pour la philosophie. À l'automne 1954, Michèle Lalonde commence une licence dans cette discipline à l'Université de Montréal[4].

Michèle Lalonde étudie en philosophie à l'Université de Montréal de 1954 à 1957.

À cette époque, l'enseignement de la philosophie au Québec était largement dominé par le thomisme. Cette école de pensée prédominait non seulement dans les collèges classiques, mais aussi dans les universités. De plus, l'Université de Montréal, qui possédait alors une charte canonique, voyait le choix de ses professeurs et le contenu de ses programmes soumis au contrôle de l'Église et de l'archevêque de Montréal. C'est donc dans ce contexte que Michèle Lalonde reçoit une formation philosophique traditionnelle. Elle est initiée à la pensée de saint Thomas d'Aquin, Aristote, Platon, Descartes, aux scolastiques, ainsi qu'aux « disciplines traditionnelles de la philosophie que sont la logique, l'épistémologie, l'éthique, la philosophie de la nature[5] ». Tandis que certains cours présentent la position de l'Église dans son rapport au monde contemporain, d'autres offrent une orientation plus moderne, notamment la psychologie rationnelle. Cette dernière lui permet d'ailleurs de se familiariser avec la psychologie expérimentale. Enfin, d'autres de ses cours portent sur l'éthique familiale, les vertus cardinales, la philosophie sociale et la philosophie moderne[6].

Pour terminer sa licence, Michèle Lalonde doit produire une thèse. Elle choisit de faire un travail sur La République de Platon, en prenant pour problématique la recherche des fondements philosophiques de l'engagement intellectuel. Dans ce travail, elle réfute une interprétation courante au sujet de Platon, le voyant comme un penseur détaché des nécessités terrestres. Elle affirme que le philosophe est un être sensible au monde réel et qui, par souci des choses humaines, s'engage à les transformer pour les améliorer. Prenant le cas du philosophe rejeté par la cité, tiré de l'histoire de Socrate, elle affirme également que le philosophe ne doit pas renoncer à sa conception de la Justice lorsque celle-ci n'est pas partagée par les foules. Le désaveu du public n'est que la preuve de son aveuglement, et l'approbation par la multitude n'est pas synonyme de raison. Le philosophe engagé doit donc persévérer dans sa recherche du Bien, malgré les échecs et les déceptions qui l'attendent sur sa route. Ce travail donne un aperçu des motivations au cœur de l'engagement de Michèle Lalonde et de son attrait précoce pour la politique[7].

Premiers textes

[modifier | modifier le code]
La poésie d'Anne Hébert est une grande source d'inspiration pour Michèle Lalonde.

Michèle Lalonde publie ses premiers textes dans le journal étudiant Le Quartier latin. À l'automne 1955, elle publie ses poèmes Ils n'ont plus de paumes[Note 1], Paysage, ainsi que Le jour halluciné en . Ses premiers poèmes sont grandement marqués par le style d'Anne Hébert. Michèle Lalonde confiera à plusieurs reprises s'être initiée à l'art poétique par la lecture de cette autrice. Dans un texte consacré à son recueil Le Tombeau des Rois, la jeune étudiante réfléchit tout haut à sa conception de la poésie[8] :

« Il y a un langage de l'invisible. À travers toute la poésie rigoureuse d'Anne Hébert, c'est cela que nous percevons, cette sorte de chant âpre qui nous relie à la transcendance du songe. Le poème se situe à la lisière de l'insondable, et ce que le "Tombeau des Rois" nous apporte, c'est la reconnaissance d'un au-delà poétique dont Anne Hébert retransmet l'invitation impérieuse en une longue magie incantatoire […]
Il y a chez Anne Hébert un dépouillement et une exactitude de la poésie qui sont admirables. Une vérité stricte et nue qui est la pulpe même de l'œuvre […]
La recherche passionnée du dépouillement dans la pensée et le mot, le goût puissant pour la souffrance et pour l'ombre, et cette fidélité intégrale envers les exigences d'une inspiration plus que rigoureuse, tout cela a purifié l'œuvre […]
Ce culte de l'intransigeance conduit à une rare plénitude de l'expression. Chaque mot est gonflé de sens, lourd de toute une épreuve intérieure et ayant une nécessité et une portée exacte dans le cycle du poème […]
L'obscur est ici rançon de l'authentique et c'est à nous qu'il appartient d'en outre-passer la frontière »[9].

Elle trouve ainsi chez Anne Hébert l'expression d'un désir de pureté dans lequel elle se reconnaît pleinement. Si cette poésie demeure exigeante pour le lecteur, non seulement par sa forme épurée, mais aussi par ses thèmes (le songe, la mort), elle constitue tout de même une invitation à s'engager à son tour dans une quête d'absolu et d'authenticité[10].

Michèle Lalonde est également une passionnée de théâtre. Formée en diction au Conservatoire Lassalle, elle suit également des cours d'art dramatique avec Lucie de Vienne, une actrice d'origine française établie à Montréal. Puis, en 1955, elle est costumière pour Bleu et Or, le spectacle de revue de l'année organisé par les étudiants de l'Université de Montréal. Elle met en scène également une pièce de son cru, Ankrania ou Celui qui crie, en . Elle raconte l'histoire d'un jeune garçon très idéaliste nommé Ankrania qui veut se donner la mort. Dans un décor dépouillé à l'extrême, il fait face à la gardienne du temps (Nivance). Tandis qu'il doit choisir entre la vie et la mort, un géomètre, sa fiancée et l'un de ses amis viennent tour à tour pour le pousser vers l'un ou l'autre. Déchiré, incapable de faire un choix, Ankrania finit par mourir[11].

Cette pièce est mise en scène dans le cadre des cours de Lucie de Vienne. Elle permet à Michèle Lalonde de faire la rencontre de jeunes comédiens et comédiennes en début de carrière (dont Claude Préfontaine, Marthe Mercure, Jacques Zouvi, André Pagé[Note 2] et Michelle Rossignol), et aussi de se faire remarquer par la critique. En effet, Ankrania est choisie parmi cinq pièces pour le Festival d'art dramatique de l'Ouest du Québec. Elle est montée sur la scène du Gesù, en [12]. Bien que cette expérience soit heureuse et qu'elle permette à Michèle Lalonde de s'entourer d'artistes de sa génération, elle finit par laisser tomber son projet de devenir comédienne pour se consacrer pleinement à l'écriture. Néanmoins, la dimension de l'oralité demeurera très présente dans ses créations. C'est pourquoi elle prendra d'ailleurs l'habitude d'écrire ses poèmes en position debout, afin qu'ils soient aussi lus de cette manière (à voix haute)[13].

Également en 1957, elle participe à la première Rencontre des écrivains canadiens à la Maison Montmorency, à Québec, dirigée par Jean-Guy Pilon. Cet événement rassemble une cinquantaine d'écrivains et de poètes, parmi lesquels se trouvent un bon nombre de jeunes : Gilles Hénault (37 ans), Wilfrid Lemoine (30 ans), Gaston Miron (29 ans), Hubert Aquin (28 ans), Jacques Brault (24 ans), et enfin Yves Préfontaine (20 ans, comme Michèle Lalonde). Ces Rencontres annuelles permettront à de jeunes auteurs de tisser des liens et de trouver une sorte de solidarité artistique et intellectuelle. Ils y trouvent un espace où ils peuvent librement s'exprimer sur la situation des Canadiens français et sur les moyens à prendre pour changer les choses. Pour Michèle Lalonde, qui fera partie du comité d'organisation, ces Rencontres sont aussi l'occasion de faire entendre sa voix de femme dans un milieu encore très masculin[14].

Geôles (1959), Situations (1959-1960) et Liberté (1961-1965)

[modifier | modifier le code]

Dans cette période d'effervescence, plusieurs revues voient le jour au Québec. En , André Goulet (fondateur des Éditions d'Orphée) décide de créer une nouvelle revue littéraire : Situations. Pour former son comité de rédaction, il recrute Yves Préfontaine, Maurice Beaulieu, Guy Fournier et Michèle Lalonde. Cette revue est créée pour « défendre la liberté d'expression de l'écrivain canadien-français » et s'engager dans la critique sociale, tout en offrant une vitrine pour les auteurs des Éditions d'Orphée[15],[16].

Également en 1959, Michèle Lalonde publie deux œuvres : Geôles, son premier recueil de poésie, rassemblant une vingtaine de poèmes datant de l'époque où elle était encore aux études, et Songe de la fiancée détruite, un poème polyphonique interprété à la radio de Radio-Canada en et [17],[18]. Malgré leur forme exigeante et leur sens parfois énigmatique, la critique accueille chaleureusement ces deux œuvres pour leur grande qualité. À travers les thèmes récurrents de la mort et de l'enfermement, Lalonde trace un parallèle avec la situation du Québec : une société colonisée, bafouée dans sa langue et sa culture, dominée par une puissante minorité anglophone, la religion et les traditions[19].

Pendant ce temps, les événements se précipitent. En , Maurice Duplessis meurt en fonction après plus de quinze années consécutives de pouvoir. Son successeur, Paul Sauvé, meurt subitement lui aussi après trois mois de règne seulement. Au printemps 1960, des élections sont déclenchées. Le 22 juin, à la surprise générale, le Parti libéral dirigé par Jean Lesage remporte la victoire contre le gouvernement sortant de l'Union nationale, dirigé par Antonio Barrette. Dans ce contexte, ce que la jeunesse contestataire croyait jusque-là impossible devient tout à coup envisageable : changer les choses.

Au même moment, Michèle Lalonde est approchée par son ami Jean-Guy Pilon pour collaborer à Liberté, une nouvelle revue qu'il a cofondée avec Jacques Godbout. Au départ, cette revue ne s'engage pas sur le terrain des débats de société, préférant s'en tenir à la publication de textes littéraires. Le premier texte de Michèle Lalonde paraît dans le numéro de l'été 1960, consacré à la poésie d'Alain Grandbois[20].

Engagement pour la gauche et pour l'indépendance

[modifier | modifier le code]
À la revue Liberté, Hubert Aquin travaille étroitement avec Michèle Lalonde.

Alors que la Révolution tranquille se met en branle, les choses bougent à la revue Liberté. En , Jacques Godbout est chassé de la direction et remplacé par Hubert Aquin. Michèle Lalonde devient alors la nouvelle secrétaire du comité de rédaction[21].

En tant que directeur de Liberté, Hubert Aquin rejette la posture apolitique de ses prédécesseurs. Il tient à ce que ses collaborateurs prennent part aux débats de société. Comme il l'écrit en  : « Nous sommes engagés, par notre inquiétude et notre désir de le comprendre et de l'exprimer, à l'égard du Canada français. Rien de ce qui est canadien-français ne nous est étranger. Voilà notre choix global qui ne nous interdit ni les refus particuliers ni même, à l'extrême, un refus global[22] ». Michèle Lalonde se reconnaît pleinement dans cette posture. Pour elle, la création sert non seulement à exprimer une sensibilité personnelle, mais aussi à défendre des convictions dans la cité.

À cette époque, l'un des grands thèmes d'actualité au Québec est l'état lamentable de son système scolaire. Tandis que la majorité de la population active n'a pas dépassé la 7e année, certains souhaitent maintenir ce système en place, en laissant toute autorité à l'Église catholique dans ce domaine. À l'opposé, un autre mouvement se dessine, gagnant peu à peu la classe politique, appelant à une réforme complète du système scolaire. Dans ce débat, Michèle Lalonde prend position en faveur de l'enseignement laïque. Prenant en exemple l'enseignement de la littérature qu'elle a reçu au collège classique, elle affirme : « Mis à part les leçons de grammaire, les dictées à thèmes édifiants et les exemplaires du petit Larousse désexué [...] [p]our satisfaire aux exigences du programme officiel, on n'avait jamais à s'aventurer bien au-delà de quelques auteurs obligatoires, ou des échantillons d'un manuel de morceaux choisis ». Cette approche négative, axée essentiellement sur le côté utilitaire des connaissances et sur l'obéissance aux dogmes catholiques, « conçue et unifiée principalement selon la vocation apostolique des éducateurs », avait dominé jusque-là non seulement l'enseignement de la littérature, mais l'enseignement de manière générale au Québec. À ses yeux, cette attitude avait non seulement maintenu les Québécois dans une pauvreté culturelle, mais aussi, paradoxalement, rendu la jeunesse largement indifférente à la religion[23].

Une autre des grandes questions de cette époque sur laquelle Michèle Lalonde prend position est l'indépendance du Québec. En réponse à un sondage mené par Le Devoir, à savoir si les lecteurs du journal croyaient que l'indépendance du Québec était une chose souhaitable et réalisable[24], Michèle Lalonde affiche ses couleurs. Elle dit que si l'indépendance est souhaitée par une majorité de Québécois, celle-ci exigerait « une volonté de solidarité; une fierté, une générosité et une faculté d'abnégation personnelle au nom du vouloir-vivre national[25] ». La prise de conscience collective des Québécois et « la réussite d'un dialogue authentique et responsable » avec le Canada anglais étant à ses yeux deux facteurs de libération, les Québécois pourraient ainsi affirmer leur personnalité nationale et donc cheminer de manière positive[26]. Cette volonté d'affirmer son existence de manière positive est à ses yeux contraire à un repli sur soi et à l'attitude défensive d'habitude associée au nationalisme, axé sur les traditions et le conservatisme : « L'indépendance ne saurait être la consécration d'une impuissance à dialoguer, mais bien l'aboutissement d'une démarche positive visant à soustraire notre destin au fatalisme d'une condition minoritaire. Cela est certainement réalisable. Encore nous faudra-t-il y mettre le temps et, j'espère, une certaine joie de vivre qui nous arracherait à l'hypnose de la survivance rancunière[25] ». Dans une autre entrevue, elle affirme que la volonté des Québécois à résoudre leur situation collective est une « raison privilégiée de vivre[27] ».

Pour Michèle Lalonde, il y a également une continuité entre la lutte pour les droits fondamentaux des minorités et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, aussi petits soient-ils. S'inspirant de ses lectures d'Albert Memmi et de Frantz Fanon, elle voit la lutte pour l'émancipation des Québécois comme faisant partie d'un grand mouvement international contre la domination coloniale[28] Bien qu'elle croyait que ce processus de décolonisation entraînerait un inévitable recours à la violence, elle s'opposait à y recourir pour faire avancer cette cause politique. Ce choix finira par la placer dans une situation délicate. En 1963, alors que le Front de libération du Québec pose ses premiers gestes d'éclat, Michèle Lalonde est établie à Londres avec son mari qui venait d'obtenir une bourse pour étudier à l'étranger. À l'automne, elle apprend par les journaux que son beau-frère Jules Duchastel est arrêté par la police après avoir participé à un vol de banque commis au nom de l'Armée de libération du Québec[29]. Elle et son mari songent alors à revenir au Québec pour lui prêter main-forte. Toutefois, comme le couple a une jeune fille (Alexandra, née en ) et qu'ils dépendent de la bourse pour vivre, ils se résignent finalement à rester à Londres. Entre-temps, Michèle Lalonde sera profondément attristée par l'absence de soutien des autres écrivains et de leur silence entourant cette affaire. Elle finira par rompre le silence. En , elle publie dans Liberté le poème « Lettre à J. » (Jules) en soutien à son beau-frère[30].

Enfin, bien qu'elle éprouvera de la difficulté à concilier ses responsabilités familiales avec sa carrière d'écrivaine, Michèle Lalonde ne sera jamais tentée par le féminisme organisé, militant. Elle choisira plutôt d'explorer la condition féminine à travers des œuvres plus personnelles[31].

De retour au Québec, en , elle quitte le comité de rédaction de Liberté[32].

Terre des hommes (1967)

[modifier | modifier le code]
Michèle Lalonde rédige le poème Terre des hommes, récité lors du gala d'ouverture d'Expo 67.

Au printemps 1965, Michèle Lalonde est choisie pour produire une œuvre en vue du gala d'ouverture de l'Exposition universelle de 1967 devant se tenir à Montréal. Cet événement visait à offrir au monde entier une vitrine sur les progrès du Québec, en particulier ses réalisations technologiques et matérielles, signes de son émergence en tant que nation. Afin de donner une dimension humaniste et optimiste à cette exposition essentiellement commerciale, les organisateurs choisissent comme thème « Terre des hommes », inspiré de l'ouvrage d'Antoine de Saint-Exupéry. Suivant cette thématique, Michèle Lalonde compose l'un des poèmes les plus marquants de sa carrière : Terre des hommes.

Ce poème se divise en trois parties. Dans la première, Aliénation, Michèle Lalonde reprend la thématique d'Expo 67 en la détournant. Elle s'éloigne de la vision universaliste optimiste voulue par les organisateurs (proche du « village planétaire » de Marshall McLuhan) et présente un monde où les machines triomphent au détriment de l'humanité. Dans cet univers aliénant et étouffant, les humains vivent un cycle infernal de vie et de mort dont ils ne peuvent s'échapper. Dans la deuxième partie, Identification, un homme et une femme dialoguent et expriment leur amour l'un pour l'autre. Cet amour représente une forme d'instinct originel. Seul l'amour, nous dit Michèle Lalonde, amènera la réconciliation nécessaire entre les humains menacés par « les forces de destruction », en particulier l'arme atomique[33]. Dans la troisième partie, Humanisation, le poème se conclut en rappelant que l'avenir appartient aux humains, malgré toutes leurs imperfections, plutôt qu'aux machines[34].

Le poème est présenté le soir du gala d'ouverture, le . Récité par Albert Millaire et Michelle Rossignol accompagnés de deux chœurs sur la musique d'André Prévost, Terre des hommes amène Michèle Lalonde à revoir son approche de la poésie. Dorénavant, afin d'éviter « la récupération par l'establishment littéraire et la récupération commerciale », elle décide de se tourner vers une écriture moins formaliste et plus accessible, lui permettant de prendre contact avec le grand public[35].

Speak White (1968)

[modifier | modifier le code]

En , la comédienne Michelle Rossignol approche Michèle Lalonde. La comédienne a été choisie pour participer à Chansons et poèmes de la résistance, un événement-bénéfice organisé pour soutenir les militants felquistes emprisonnés Pierre Vallières et Charles Gagnon. Plus tôt dans l'année, en mars, Vallières s'était fait connaître par la publication de son ouvrage choc Nègres blancs d'Amérique. À la fois une autobiographie et un manifeste, ce livre raconte le cheminement du militant felquiste et montre la similitude qu'il perçoit entre la lutte des Québécois pour leur émancipation nationale et la lutte des Afro-Américains pour leurs droits civiques[36]. S'adressant à la classe ouvrière, Vallières voulait inciter les gens à se révolter contre la bourgeoisie qui l'exploitait. Il s'adressait en particulier à la minorité anglophone qui méprisait la langue et la culture des francophones[37]. Pour l'événement, donc, Michelle Rossignol demande à Michèle Lalonde de lui fournir un texte à réciter sur scène. Inspirée par les événements de l'actualité, en cette année particulièrement mouvementée, la poétesse produit un texte de circonstance[38].

Pour illustrer l'écrasement de la minorité québécoise par la majorité canadienne-anglaise, et celui de Vallières par la justice, la poétesse se base sur l'expression « speak white », une vieille formule familière aux Québécois de l'époque, pour les dissuader de s'exprimer dans leur langue maternelle dans les commerces, les banques et même les bureaux des services relevant du gouvernement fédéral. Cette expression trouvait sa source dans les plantations aux États-Unis. Elle était utilisée pour donner l'ordre aux esclaves noirs de parler la langue de leurs maîtres. Pour Michèle Lalonde, cette formule à valeur d'injonction n'exprimait pas seulement la haine des anglophones pour les francophones; elle exprimait avant tout un rapport de force, une volonté de dominer. Elle choisit cette expression afin de la mettre en pièces et « d'en faire éclater les implications sur papier[39] ».

Fidèle à son habitude, Michèle Lalonde rédige Speak White debout, en le tapant « à deux doigts sur une machine à écrire ». Le jour de la générale (qui a lieu le jour même du spectacle à la Comédie-Canadienne), elle apporte à Michelle Rossignol une copie du poème, qu'elle accompagne d'indications précises. Convaincue de l'effet que produirait le texte, Michèle Lalonde lui dit : « Si tu le récites comme ça, tu vas voir, la salle va lever[33] ».

Le poème est écrit au nous, portant la voix d'un groupe, d'une collectivité. Il s'adresse à un vous puissant, dominant, avec une déférence toute teintée d'ironie. Vantant la beauté des symboles de la culture anglo-saxonne, le nous offre un puissant contraste avec sa pauvreté culturelle, sous-entendue comme le reflet de sa pauvreté existentielle, liée à la situation d'un peuple soumis (« nous sommes un peuple inculte et bègue / mais ne sommes pas sourds au génie d'une langue / parlez avec l'accent de Milton / et Byron et Shelley et Keats / speak white / et pardonnez-nous de n'avoir pour réponse / que les chants rauques de nos ancêtres / et le chagrin de Nelligan[40] »). Après la beauté vient ensuite la force. En effet, la langue du vous est aussi celle qui commande aux autres, jusqu'à remplacer la langue des soumis dans sa syntaxe même (« mais quand vous really speak white / quand vous get down to brass tacks [...] un peu plus fort alors speak white [...] nous vivons trop près des machines / et n'entendons que notre souffle au-dessus des outils[41] »).

Cette réalité fait écho à celle d'autres peuples en situation d'infériorité. Le nous demande avec ironie au vous qu'on les entende « de Saint-Henri à Saint-Domingue ». Partant de la condition québécoise, le poème donne à celle-ci une dimension universelle. Le poème fait des liens avec la guerre du Viêt-Nam, les persécutions au Congo, l'Allemagne nazie et l'Union soviétique. Il fait également référence à l'actualité de 1968 (notamment Mai 68 en France, ainsi que les émeutes survenues aux États-Unis; en avril après l'assassinat de Martin Luther King; en août dans le quartier Watts au sud de Los Angeles; et celles de la convention nationale du Parti démocrate à Chicago)[42]. Speak White inscrit donc la lutte des Québécois dans la lutte des classes, mais aussi dans la lutte des peuples maintenus dans la pauvreté et l'impuissance par le colonialisme et l'impérialisme. Le texte se termine sur une phrase lourde de sens : « nous savons que nous ne sommes pas seuls[43] ».

Speak White est lu pour la première fois en public le , au Gesù de Montréal. Le spectacle Chansons et poèmes de la résistance part ensuite en tournée à travers le Québec. Lors de la représentation à Sherbrooke, Michèle Lalonde remplace Michelle Rossignol sur scène. C'est à cette occasion qu'elle le lit devant un public pour la première fois. Le poème est ensuite publié dans la revue Socialisme en [44].

Nuit de la poésie du 27 mars 1970

[modifier | modifier le code]

Après avoir assisté à Chansons et poèmes de la résistance, le cinéaste Jean-Claude Labrecque propose d'immortaliser le spectacle par un film et en même temps de le diffuser auprès d'un plus vaste public[45]. L'événement, La Nuit de la poésie du 27 mars 1970, est organisé par Gaston Miron, Gérald Godin, Raôul Duguay et Claude Haeffly sur la scène du Gesù. Rassemblant une cinquantaine d'artistes, Michèle Lalonde y occupe une place privilégiée. Elle apparaît dans un premier temps pour y réciter son poème Amerika : Panneaux-réclame, aux côtés de Michel Garneau et de Michelle Rossignol. Elle reparaît à la fin du film pour y réciter Speak White. Son interprétation puissante et fougueuse, captée par la caméra de Jean-Claude Labrecque, est accueillie par une ovation triomphale[46].

Réception et interprétations de Speak White

[modifier | modifier le code]

Dans ce contexte extrêmement tendu, marqué par l'élection du Parti libéral de Robert Bourassa en avril 1970 et la crise d'Octobre, Speak White devient un phénomène socioculturel qui dépasse largement les attentes de son autrice. Bien qu'il ait été publié dans la revue Socialisme et dans le recueil Chants et poèmes de la résistance, ces deux publications n'avaient pas un tirage assez grand pour répondre à la popularité de l'oeuvre. Souhaitant conserver un certain contrôle sur son poème, Michèle Lalonde craignait que Speak White ne soit strictement interprété comme un texte de combat pour la langue française, plutôt que comme « un texte de combat contre l'exploitation, la discrimination et la domination impérialiste », à cause de son titre polysémique[46]. Elle s'exprimera ailleurs et de façon plus explicite sur la langue, notamment dans son poème La prise de parole, récité lors de la manifestation du contre le bill 63, devant l'Assemblée nationale à Québec[47],[48]. Néanmoins, malgré l'intention de Michèle Lalonde, Speak White sera reproduit sous différentes formes, sans son consentement, avec sa signature, ainsi que « des coquilles et des déformations de sens [et en] versions abrégées, adaptées ou utilisées abusivement à des fins idéologiques […][46] ».

En effet, bien que plusieurs interprétations de ce poème existent, Michèle Lalonde cherchera toute sa vie à rappeler le sens qu'elle souhaitait lui donner à l'origine. Sensible à la précision des concepts et des idées qu'elle emploie, selon elle, Speak White doit être compris comme un poème « qui dénonce toutes formes d'impérialisme ou d'aliénation d'un peuple par un autre à travers la langue[49] ». Elle continuera à réciter Speak White lors de différents événements, entre autres lors des tournées du spectacle Poèmes et chants de la résistance 2 en 1971 et lors du spectacle de clôture de la Superfrancofête (« devant un public médusé », selon la presse de l'époque)[50],[51].

Maintenant (1973-1974), Le Jour (1974-1976)

[modifier | modifier le code]

En , elle se joint à la revue Maintenant, aux côtés de la nouvelle directrice Hélène Pelletier-Baillargeon, la première femme à occuper ce poste. Michèle Lalonde était également la seule femme dans un milieu d'hommes à la revue Liberté. À Maintenant, elle trouve un espace intellectuel où développer sa pensée sur les problèmes politiques de l'heure : la question du joual et du français au Québec, le féminisme et l'évolution de l'identité nationale des Québécois dans l'histoire. Au printemps 1974, elle signe un manifeste-éditorial avec Victor-Lévy Beaulieu (VLB), Hubert Aquin et Gaston Miron sur la question linguistique. Tous, à l'exception de VLB, prendront parti contre le joual[52].

En , dans un numéro consacré au féminisme, elle signe un article dans lequel elle développe sa conception du féminisme. Pour elle, la culture féminine constitue « en elle-même une contestation de notre société ». Toutefois, le féminisme ne doit pas s'attaquer aux hommes pour vaincre la subordination des femmes, mais aux systèmes de production et de reproduction qui reposent sur la force et la violence[53] : « Dans son ensemble la contestation féminine me semble, au Québec, moins virulente qu'ailleurs et moins tournée toutes griffes sorties contre le mâle. Peut-être les femmes d'ici ont-elles conscience de leur double exploitation et peut-être savent-elles très bien à quels hommes humiliés elles ont affaire. Cependant, le militantisme féministe ne semble pas désireux de s'intégrer à la lutte de libération nationale[54] ».

En , à la suite de difficultés financières, la revue Maintenant cesse de paraître. Entre-temps, le poème Speak White est officiellement publié pour la première fois dans un recueil aux Éditions de l'Hexagone. On produit également une série d'affiches avec le texte du poème[55]. De son côté, Michèle Lalonde devient collaboratrice au journal Le Jour où elle demeure jusqu'en 1976, avant de retourner au théâtre.

École nationale de théâtre

[modifier | modifier le code]
Michèle Lalonde enseigne à l'École nationale de théâtre à partir de 1976.

Dernier recours de Baptiste à Catherine (1977)

[modifier | modifier le code]

En 1976, Michèle Lalonde est embauchée comme professeure d'histoire des civilisations à l'École nationale de théâtre. Parmi ses élèves, plusieurs connaîtront une carrière prolifique sur les scènes québécoises : Julie Vincent, Gilbert Turp, Yves Desgagné, Jasmine Dubé, Denis Bouchard et Nathalie Gascon. Avec ses élèves, elle crée sa deuxième pièce de théâtre, Dernier recours de Baptiste à Catherine, en . La pièce se divise en cinq scènes, chacune parlant d'un moment clé de l'histoire du Québec[56].

La première se déroule lors de la Conquête de 1760, à l'intérieur d'une église partiellement détruite. Des soldats anglais discutent avec le grand vicaire de la nomination du prochain évêque à la suite du décès de Mgr de Pontbriand. Leurs dialogues visent à montrer la collaboration qui s'installe entre le clergé et l'armée britannique après la défaite des troupes françaises. Cette collaboration repose sur une appartenance aristocratique, montrant la connivence invisible entre les puissants de différentes nations. La deuxième montre les effets de l'Acte de Québec de 1774. Le clergé, qui a vu ses privilèges protégés par les Britanniques, tente de convaincre la population de repousser les révolutionnaires américains. Une fille de commerçant vient voir son curé pour lui demander une sépulture catholique pour son mari qui s'est suicidé après avoir été évincé du commerce par les marchands anglais. Le curé répond en prêchant la loyauté au régime britannique. La troisième scène se déroule durant les rébellions de 1837. Un patriote nommé Jean-Baptiste s'est réfugié dans l'église. Des soldats britanniques sont à sa recherche et ils somment le curé de leur dire où se cache l'insurgé. La servante du curé, nommée Catherine, plaide pour l'indépendance du Bas-Canada. Elle implore le curé de ne pas livrer Jean-Baptiste aux Anglais. Ceux-ci finissent par envahir l'église, mais ne trouvent pas l'homme qu'ils cherchent. La quatrième parle des conséquences négatives de l'Acte d'Union de 1841. Mis en minorité politiquement, les Canadiens français doivent se tourner vers l'Église pour se sauver. Jean-Baptiste propose à Catherine de s'exiler aux États-Unis. Cette dernière, suivant les conseils de son entourage, refuse de le suivre et « décide d'entrer au couvent et de faire les voeux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté[57] ». La cinquième et dernière scène montre une Église toute puissante, à la veille de la Confédération de 1867. Elle donne pour mission aux Canadiens français d'évangéliser l'Amérique. Elle s'adresse en particulier aux femmes du pays, en leur disant qu'elles seront à la tête de la revanche des berceaux[58].

La pièce reçoit un accueil mitigé. Tout en reconnaissant l'intérêt de l'œuvre, le critique de La Presse juge la pièce statique, l'interprétation sociohistorique étant excessivement prononcée au détriment de la tension dramatique[59]. Le Devoir, plus sévère, juge les personnages désincarnés et les dialogues lourds, empreints de didactisme[60]. Derniers recours devait être, à l'origine, la première partie d'une trilogie qui ne sera finalement jamais complétée. La deuxième partie, Trafic d'influence, sera écrite par Michèle Lalonde avec ses élèves de l'École nationale de théâtre, mais ne sera jamais interprétée[61].

Tout en enseignant, Michèle Lalonde continue de publier des textes, la plupart relativement courts, récités oralement ou éparpillés dans différentes publications.

Défense et illustration de la langue québécoise (1979)

[modifier | modifier le code]

En 1979, Michèle Lalonde publie Défense et illustration de la langue québécoise[Note 3]. Cet ouvrage est un recueil de textes provenant de différentes époques, parfois accompagnés d'une date, d'une courte présentation ou d'une explication. On y retrouve des poèmes sur le sentiment d'abandon, l'impuissance, ainsi que d'autres plus politiques sur la question de la langue et la crise d'Octobre. Certains poèmes sont accompagnés d'indications scéniques et de didascalies, décrivant clairement la manière dont ces textes doivent être lus à voix haute. Cette habitude chère à l'autrice est tout à fait cohérente avec son souci de précision et de clarté : « Michèle Lalonde l'a dit et répété; elle ne veut pas que sa poésie s'étiole dans la solitude d'une lecture intime sous la lampe. Ses poèmes sont faits pour être criés[62] ».

L'ouvrage, lancé à Paris, est accueilli chaleureusement par la critique française[63]. Toutefois, il est démoli au Québec dans les pages de Liberté (où pourtant elle a jadis collaboré) et de Spirale, qui reprochent à l'autrice d'être une bourgeoise d'Outremont, une fausse révolutionnaire, trop politique et pas assez poétique[64],[65].

Nuit de la poésie et référendum de 1980

[modifier | modifier le code]

Le , Michèle Lalonde reçoit le prix Ludger-Duvernay de la Société Saint-Jean-Baptiste, pour souligner l'ensemble de son œuvre et son engagement politique. Elle est la première femme à recevoir cette distinction depuis Anne Hébert, en 1958. Dans son discours de remerciement, elle prend l'occasion d'expliquer sa conception de l'écrivain engagé. Se méfiant des partis politiques en général, en particulier à cause de leur structure hiérarchisée « très peu faite pour les femmes », elle est toutefois fière de s'être engagée aux côtés de « ceux qui ont œuvré à la souveraineté nationale[66] ». À ses yeux, peu importe les idées qu'il défend, l'écrivain est toujours un être engagé car il cherche constamment le mot juste[67].

Après avoir participé à la Nuit de la poésie de 1980, dans le cadre de la campagne référendaire, elle participe au défilé des artistes pour le Oui le . Dans le cadre de cet événement, elle coécrit une chanson avec Pauline Julien, avec qui elle apparaît aux côtés de Gilles Vigneault, Gilles Pelletier, Félix Leclerc, Gaston Miron et Raôul Duguay[68]. Toutefois, le , le projet de souveraineté-association est rejeté.

Malgré la défaite, Michèle Lalonde ne laisse pas tomber la cause indépendantiste. Elle participe à la rédaction de différents manifestes d'intellectuels, dénonçant les manœuvres du premier ministre Pierre Elliott Trudeau visant à rapatrier la Constitution canadienne, sans l'accord du Québec et des autres provinces. Disant défendre la cause nationale, sans être nationaliste, elle signe également un plaidoyer pour la défense du « nationalisme des petites cultures par opposition à des soi-disant non-nationalismes qui sont plus gros et plus forts[69] ».

Fédération internationale des écrivains de langue française

[modifier | modifier le code]

En 1982, elle devient la première présidente de la Fédération internationale des écrivains de langue française. La mission de cet organisme est d'offrir des solutions concrètes aux difficultés de faire circuler les littératures des différents pays francophones sans passer par le filtre du marché de l'édition de France, jugé comme un obstacle. On y propose d'abaisser les tarifs douaniers, de développer la coédition et d'inciter les librairies à diffuser un ensemble de livres représentant les littératures françaises d'Europe, d'Afrique et d'Amérique. Dans le cadre de ces activités, elle participe à des conférences internationales et fréquente des artistes de renom. Entretemps, elle devient également présidente de l'Union nationale des écrivains québécois (UNEQ). Cumulant ces deux fonctions, elle quitte les deux présidences en 1986[70]. Elle milite également un temps au Parti indépendantiste de 1985 à 1988[71].

Dernières années

[modifier | modifier le code]

Dans les dernières années de sa vie, Michèle Lalonde se retire peu à peu de la vie publique. En 1989, la publication du poème Speak What de Marco Micone la scandalise. Selon la professeure Lise Gauvin, « Speak What est un témoin des modifications dans le discours sur la langue pratiqué par les écrivains. Ce manifeste hypertextuel est un exemple de “transfert culturel”, d’un métissage de texte, d’une décontextualisation et d’une recontextualisation dont sont particulièrement friands les écrivains de l’époque dite postmoderne[72] ».

Jugeant que son poème avait été piraté, Michèle Lalonde tentera alors de reprendre le contrôle sur ses œuvres. Préoccupée par la postérité de ses écrits, elle consacre son temps à l'organisation de ses archives et à la récupération de ses droits d'auteurs. Ceci mène à des relations particulièrement difficiles avec ses éditeurs. Elle publie néanmoins en 1995 Terra nostra desolata, poème édité sous la forme d'un livre d'art à petit tirage[73].

Elle considérera que justice lui est rendue lorsqu'elle voit Speak White reprise intégralement dans la pièce 887 de Robert Lepage. En recentrant son interprétation sur l'exploitation des travailleurs et la domination impérialiste, la poétesse dira se sentir enfin comprise[74].

Michèle Lalonde meurt à Montréal le [75].

  • Ankrania ou Celui qui crie (1957)
  • Songe de la fiancée détruite (1958)
  • Geôles (1959)
  • Terre des hommes (1967)
  • De mère en fille (scénario du film d'Anne Claire Poirier, 1968)
  • Speak White (1974)
  • Dernier recours de Baptiste à Catherine (1977)
  • Défense et illustration de la langue québécoise (1979)
  • Portée disparue (1979)
  • Métaphore pour un nouveau monde (1980)
  • Cause commune. Manifeste pour une internationale des petites cultures (1981)

Vie privée

[modifier | modifier le code]

Le , Michèle Lalonde épouse Yves Duchastel, médecin et fondateur du service de neurologie de l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal en 1964[76]. Le couple a trois enfants : Alexandra (née en 1962), Thierry-Laurent (né en 1966) et Morency (né en 1967)[77].

En entrevue, elle confiera régulièrement être angoissée par la crainte de devoir dépendre financièrement de son conjoint et de se retrouver seule pour élever ses enfants. À cette angoisse s'ajoutera le sentiment d'être moins bien considérée que les auteurs masculins, disposant de temps pour écrire sans avoir à se soucier de leurs responsabilités familiales, leur permettant ainsi de se consacrer à des œuvres de plus grande envergure.

Distinctions

[modifier | modifier le code]

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. Ce titre est sans doute une référence à Péguy : « Le kantisme a les mains pures, mais il n'a pas de mains ». Charles Péguy, Œuvres complètes, Nouvelle Revue Française, 1916, t. 4, p. 496. Consulté le 7 octobre 2025.
  2. Comédien et professeur d'interprétation à l'École nationale de théâtre de 1962 à 1965.
  3. Ce titre est une allusion littéraire à l'ouvrage du célèbre poète Joachim du Bellay, La Défense et illustration de la langue française, paru en 1549.

Références

[modifier | modifier le code]
  1. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 19-22.
  2. a et b Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, 22-24.
  3. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 21-24.
  4. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 25.
  5. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 28.
  6. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 27-28.
  7. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 28-30.
  8. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 31-36.
  9. Nous soulignons. Michèle Lalonde, « Anne Hébert », Le Quartier latin, 15 décembre 1955, p. 13. Consulté le 7 octobre 2025.
  10. Michèle Lalonde, « Pourquoi écrivez-vous des poèmes? », Situations, vol. 1, no 7, septembre 1959, p. 80-87.
  11. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 42-43.
  12. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 43-46.
  13. François Rochon, « Michèle Lalonde », L'Encyclopédie canadienne, 29 août 2007. Consulté le 29 septembre 2025.
  14. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 54-56.
  15. Maurice Lemire, Aurélien Boivin, Gilles Dorion, Kenneth Landry, André Gaulin, Roger Chamberland, Alonzo Le Blanc et Lucie Robert, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, t. 3 : 1940-1959, Fides, 1995, p. XXXI. Consulté le 7 octobre 2025.
  16. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 57.
  17. Jean-Guy Pilon, « Portraits d'écrivains. Michèle Lalonde », La Presse, 26 janvier 1963, supplément 1 [cahier des arts, p. 9]. Consulté le 8 octobre 2025.
  18. « Chronologie des pièces de théâtre québécoises jouées à la Société Radio-Canada de 1950 à nos jours », La Barre du jour, juillet 1965, p. 154. Consulté le 8 octobre 2025.
  19. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 48-49.
  20. Michèle Lalonde, « Présence de la femme », Liberté, vol. 2, nos 3-4, mai-août 1960, p. 156-160. Consulté le 16 octobre 2025.
  21. Bulletin de liaison, Société des professeurs d'histoire du Québec, vol. 18, no 2, avril 1980, p. 17. Consulté le 29 septembre 2025.
  22. Hubert Aquin, « Comprendre dangereusement », Liberté, vol. 3, no 5, novembre 1961, p. 680.
  23. Michèle Lalonde, « Enseignement littéraire et catholicisme local », Liberté, vol. 2, no 6, novembre-décembre 1960, p. 332-340. Consulté le 16 octobre 2025.
  24. Sur 4 029 personnes, 2 988 (75,2 %) contre 985 (24,8 %) jugeaient l'indépendance souhaitable et 2 968 (74,7 %) contre 1 004 (25,3 %) la jugeaient réalisable. Voir « Référendum sur l'indépendance du Québec », Le Devoir, 10 juin 1961, p. 9. Consulté le 10 octobre 2025.
  25. a et b Michèle Lalonde, « L'hypnose de la survivance rancunière », Le Devoir, 10 juin 1961, p. 9.
  26. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 80-81.
  27. Jean-Guy Pilon, « Portrait d'écrivain : Michèle Lalonde », La Presse, 26 janvier 1963, supplément 1, p. 9.
  28. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 128.
  29. « ALQ : un quatrième détenu », La Presse, 13 avril 1963, p. 95.
  30. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 95-97.
  31. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 106-111.
  32. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 98-99.
  33. a et b Citation de Michèle Lalonde dans Mario Girard, « La poète de la fulgurance », La Presse, 24 juillet 2021. Consulté le 30 septembre 2025.
  34. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 146-148.
  35. Gaétan Dostie, « Speak White à l'Hexagone », Le Jour, 1er juin 1974, p. 11.
  36. Louise Cousineau, « Notre soirée en cellules avec Pierre Vallières », La Patrie, 24 mars 1968, p. 5. Consulté le 14 octobre 2025.
  37. André Laurendeau, « La théorie du roi nègre », Le Devoir, 4 juillet 1958, p. 4. Consulté le 14 octobre 2025.
  38. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 157.
  39. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 163.
  40. Speak White, Michèle Lalonde, 1968, p. 1. Consulté le 14 octobre 2025.
  41. Speak White, Michèle Lalonde, 1968, p. 1.
  42. Speak White, Michèle Lalonde, 1968, p. 2-3.
  43. Speak White, Michèle Lalonde, 1968, p. 3.
  44. Michèle Lalonde, « Speak White », Socialisme : revue du socialisme international et québécois, no 15, décembre 1968, p. 19–21.
  45. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 164.
  46. a b et c Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 166.
  47. Michel Rioux, « Des extrémistes ont voulu la violence mais les policiers ont perdu la tête », Québec-Presse, 2 novembre 1969, cahier 1, p. 6. Consulté le 14 octobre 2025.
  48. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 167-168.
  49. Biographie de Michèle Lalonde, site Succession Michèle Lalonde, 2025. Consulté le 14 octobre 2025.
  50. « "Poèmes et chants de la résistance 2" pour la dernière fois à Montréal », Québec-Presse, 28 mars 1971, cahier 2, p. 16. Consulté le 14 octobre 2025.
  51. Michel Nadeau, « La politique derrière les drapeaux », Le Devoir, 23 août 1974, p. 4. Consulté le 29 septembre 2025.
  52. Hélène Pelletier-Baillargeon, « Liminaire », Maintenant, mars 1974, no 134, p. 4.
  53. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 218.
  54. Michèle Lalonde, « Anatomie du féminisme », Maintenant, no 140, novembre 1974, p. 17.
  55. Comme le montre la publicité des Éditions de L'Hexagone dans Le Jour, 22 juin 1974, p. 11. Consulté le 29 septembre 2025.
  56. Dernier recours de Baptiste à Catherine, une fresque historique de Michèle Lalonde, Théâtre d'Aujourd'hui, 1977, 5 p. Consulté le 2 octobre 2025.
  57. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 233.
  58. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 231-233.
  59. Martial Dassylva, « Méditation plus que fresque », La Presse, 28 septembre 1977, cahier G, p. 1.
  60. Adrien Gruslin, « Un texte qui interdit le jeu », Le Devoir, 28 septembre 1977, p. 10.
  61. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 237.
  62. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 253.
  63. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 255-256.
  64. François Hébert, « Des dazibaos à Outremont? », Liberté, vol. 22, no 1 (127), janvier-février 1980, p. 99.
  65. André Lamarre, « Lalonde et la langue », Spirale, janvier 1980, p. 1.
  66. Michèle Lalonde, « Le culturel doit envahir le politique », Le Devoir, 10 mai 1980, p. 22.
  67. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 260.
  68. Gilles Lesage, « Deux artistes pour un p.d.g... », Le Soleil, 14 mai 1980, cahier B, p. 1. Consulté le 29 septembre 2025.
  69. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 267-280, 281.
  70. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 283-302.
  71. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 317-326.
  72. Lise Gauvin, Langagement. L’écrivain et la langue au Québec, Éditions du Boréal, 2000, p. 63.
  73. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 327-333.
  74. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 338-339.
  75. Radio-Canada, « La poète et écrivaine Michèle Lalonde s’est éteinte », sur Radio-Canada, (consulté le )
  76. La Presse, 23 décembre 1957, p. 7. Consulté le 9 octobre 2025.
  77. Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, p. 111.

Bibliographie

[modifier | modifier le code]
  • Catherine Bertho Lavenir, Denis Monière, Michèle Lalonde : Penser l'émancipation, L'Action nationale Éditeur, 2025, 369 p.

Liens externes

[modifier | modifier le code]