Matrimoine culturel

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Le matrimoine culturel est l'héritage culturel légué par les générations de femmes précédentes. Bien que le terme matrimoine existe depuis le Moyen Âge pour décrire les biens hérités de la mère, il fut supplanté par la notion de patrimoine et son usage resta longtemps limité. À partir des années 2000, la notion réapparaît dans un sens nouveau sous la plume d'auteurs souhaitant insister sur le rôle des femmes dans le développement culturel.

Genèse de la notion de matrimoine[modifier | modifier le code]

Étymologie[modifier | modifier le code]

Étymologiquement, matrimoine est un dérivé du latin mater, « la mère ».

Matrimoine est emprunté au latin impérial matrimonium « mariage » et au pluriel matrimonia « les femmes mariées » et a donné l'ancien français matremuine (1155), matremoine (1356), matrimoigne (1380) puis matrimoine en 1408[1]. Ce dérivé de mater (« la mère ») sur le modèle de patrimonium (dérivé du latin pater, « le père ») désigne « l'ensemble des biens, des droits hérités de la mère » en opposition à ceux du père[2].

Historique[modifier | modifier le code]

D’après Le Robert historique de la langue française, le mot apparaît dès 1155 en ancien français sous la forme de matremuine. On le retrouve en 1160, dans un manuscrit du poète anglo-normand Wace[3]. Au Moyen Âge, quand un couple se mariait, il déclarait son patrimoine (les biens hérités du père) et son matrimoine (les biens hérités de la mère)[4],[5]. Au XIIe siècle, le mot « patrimoine » l'emporte sur le mot « matremoigne »[3]. Cependant on rencontre le mot matrimoine encore au XIVe siècle[6],[7]. En 1408, l'orthographe du mot évolue de « matrimoigne » à « matrimoine »[1].

Le mot matrimoine est utilisé dans la traduction de La Cité des dames de Christine de Pizan (1405) réalisée par Thérèse Moreau et Éric Hicks en 1986 :

« mes cheres dames si ne vueillés mie user de ce nouvel heritage sicome font les arrogans qui deviennent orgueilleux quant leur prosperité croist et leur richece multiplie »

— Christine de Pizan, La Cité des dames (1405), Harley MS 4431 (British Library)[8]

« mes chères amies, ne faites pas mauvais usage de ce nouveau matrimoine, comme le font ces arrogants qui s’enflent d’orgueil en voyant multiplier leurs richesses et croître leur prospérité. »

— Christine de Pizan, La Cité des dames, traduction par Thérèse Moreau et Éric Hicks (1986)

Le Dictionnaire historique de la langue française signale que le terme matrimoine « a vieilli, étant considéré comme un terme burlesque au XVIIe siècle puis a disparu ». Il « refait son apparition de manière isolée (1968, titre d'un roman d'Hervé Bazin), comme pendant de patrimoine »[1],[3]. Selon Jean Pruvost, il resurgit également en 1968 dans l'Écho de la mode. Il s'agit alors de ne pas négliger ce qu'apporte la mère[3].

En 2000, le chercheur et psychanalyste Amine Azar définit le matrimoine comme « des manières de dire et des manières de faire transmises en lignée féminine par des voies fort variées ». Il décrit le « profond bouleversement » que subit le matrimoine au XVIIe siècle, à travers notamment l'analyse des contes de fées : bouleversement lié aux rejets des valeurs de la société médiévale, à la mise en place de l'absolutisme et de l'État centralisateur. Cette « crise du matrimoine » aurait joué un grand rôle, selon lui, dans la crise de la conscience européenne entre 1680 et 1715[9].

En 2002, l'ethnologue Ellen Hertz retrace avec précision l'histoire de ce mot : elle en conclut que ce « prétendu néologisme n'en est pas un », que « l'histoire de son existence suivie de celle de son effacement révèle tout un programme » et suggère « que l'élargissement du champ sémantique de patrimoine ne fut possible qu'à la condition d'une diminution concomitante de celui de matrimoine ». Elle analyse comment le matrimoine, défini au départ comme les biens maternels, devient peu à peu les biens de l'épouse, puis est englobé dans ceux du couple : « glissement encore conjugué à une appropriation, et ensuite effacement[10] ». Selon Charlotte Foucher-Zarmanian et Arnaud Bertinet, Ellen Hertz érige le matrimoine « en outil critique » dans un « double objectif d'exhumation et de réappropriation » et y englobe ainsi tout ce qui relève de l'Autre. Dans cette optique, « le matrimoine invite alors à la reconstruction d'une contre-histoire des musées et du patrimoine du point de vue des dominés et des vaincus[11] ».

À partir de 2013, les travaux de l'artiste et chercheuse Aurore Évain[12],[13],[14] sur le matrimoine théâtral sous l'Ancien Régime vont conduire les militantes du Mouvement HF pour l'égalité des femmes et des hommes dans les arts et la culture à organiser les « Journées du matrimoine », en partenariat avec d'autres institutions [11],[15],[16]. L'association IDEM en Catalogne publie également un premier livre sur l’héritage culturel des femmes, portant le titre de Matrimoine[17], effectuant un recensement de 66 figures du matrimoine catalan en 2013 sous la direction de Françoise Birkui. Un second ouvrage concernant Paris parait en 2018[18],[19].

En 2015, le Laboratoire d'études de genre et de sexualité de l'université Paris-VIII[20] lance un axe de recherche intitulé « Genre, création artistique et matrimoine »[16], et en 2017, un séminaire « Genre, historiographies et histoires des arts : le matrimoine en question » est proposé par ce département[21].

Le matrimoine en France[modifier | modifier le code]

Débattue en France[22], la notion de matrimoine comme héritage propre à la production artistique et culturelle des femmes est examinée par le ministère de la Culture à travers l'instance consultative du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE) placée auprès du Premier ministre[23]. Cette instance estime d'ailleurs que l'importance du matrimoine, qui relève du bien public et du bien commun, est minimisée en France[23].

Depuis 2015, des Journées du matrimoine sont organisées par différents acteurs et actrices de la culture, notamment le ministère de la Culture, et par les collectifs du Mouvement HF (égalité femmes hommes dans les métiers des arts et de la culture) donnant lieux à des performances (visites guidées, lectures, spectacles, performances, expositions)[24],[25],[26],[27],[28]. En 2016, Carole Thibaut, nommée à la direction du Théâtre des Îlets, inscrit « Journées du matrimoine » dans la programmation annuelle du centre dramatique[29].

Le , le groupe Europe Écologie Les Verts demande au Conseil de Paris de renommer les Journées du patrimoine en Journées du matrimoine et du patrimoine, déclenchant de nombreuses réactions[30],[31],[32]. La Ville s'est engagée à « intégrer le terme “matrimonial” dans sa communication tout en rappelant que l’appellation “Journées du patrimoine” dépend du ministère de la Culture et des institutions européennes »[33].

En , sept étudiants de l'école du Louvre mettent en ligne une carte interactive du « matrimoine parisien » recensant des œuvres financées, imaginées ou conçues par des femmes[34],[35].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a b et c Alain Rey, Marianne Tomi, Tristan Hordé, Chantal Tanet, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, , 2383 p. (ISBN 978-2-85036-187-6), entrée « matrimonial, ale, aux », p. 2166-2167.
  2. Alain Rey, Marianne Tomi, Tristan Hordé, Chantal Tanet, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, , 2383 p. (ISBN 978-2-85036-187-6), p. 1207.
  3. a b c et d Jean Pruvost, « Journées du patrimoine : Et pourquoi pas du “matrimoine” ? », Le Figaro,‎ (lire en ligne).
  4. Frédéric Godefroy, « Matrimoine », dans Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, Paris, F. Vieweg, 1881-1902 (lire en ligne).
  5. « Matrimoine », dans Dictionnaire du Moyen Français (1330-1500), , 4e éd. (lire en ligne).
  6. Michael Jones, Recueil des Actes de Charles de Blois et Jeanne de Penthièvre : Duc et duchesse de Bretagne (1341-1384), Presses universitaires de Rennes, (ISBN 978-2-7535-2448-4, lire en ligne), Actes de Charles de Blois et de Jeanne de Penthièvre, duc et duchesse de Bretagne, 1341-1364.
  7. David Hoüard, Traités sur les coutumes anglo-normandes, publiés en Angleterre, depuis le onzième jusqu’au quatorzième Siècle, vol. IV, Rouen, Le Boucher le jeune, , p. 392–393.
  8. (en) « Christine de Pizan: the Making of the Queen's Manuscript ».
  9. Azar 2000.
  10. Hertz 2002.
  11. a et b Charlotte Foucher-Zarmanian et Arnaud Bertinet, « Musées au prisme du genre », Culture & Musée,‎ , p. 16.
  12. « Le Matrimoine, conférence filmée - Préfecture de Normandie, Rouen », .
  13. Agnès de Féo, « Pourquoi on n'a aucun mal à dire coiffeuse et beaucoup plus à dire professeuse », Slate,‎ (lire en ligne).
  14. Natalie Petiteau, « Connaître les femmes de l’Ancien Régime », Calendrier des lettres et sciences sociales,‎ (lire en ligne).
  15. Lorraine Wiss, « Les enjeux de la parité dans le spectacle vivant », Théâtre/Public,‎ , p. 37.
  16. a et b « Axe 2 : Genre, création artistique et matrimoine », sur CNRS / LEGS (Laboratoire d'études de genre et de sexualité), .
  17. IDEM et Question de genre 2013.
  18. Vallée 2018.
  19. Anne Sollier, « Journée de la femme: 5 parcours dans Paris », Le Figaro,‎ (lire en ligne).
  20. « Laboratoire d'Etudes de Genre et de Sexualité : UMR LEGS du CNRS », sur UMR LEGS - CNRS.
  21. « Séminaire Genre, historiographies et histoires des arts : le matrimoine en question », sur Université Paris 8.
  22. Ronan Tésorière et Marie-Anne Gairaud, « Le Conseil de Paris va étudier «la dénomination Journées du Matrimoine et du Patrimoine» », Le Parisien,‎ (lire en ligne).
  23. a et b Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes de la République française, Inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture. Acte II : après 10 ans de constats, le temps de l'action, Paris, Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, , 132 p. (lire en ligne), Section 5 : Le matrimoine ou la mémoire des femmes artistes : entre occultation et minoration (pp. 87-108).
  24. « Les journées du matrimoine », sur matrimoine.fr.
  25. Christine Mateus, « Osez les Journées du… matrimoine ! », Le Parisien,‎ (lire en ligne).
  26. Mathilde Doiezie, « Lancement des Journées du Matrimoine en septembre », Le Figaro,‎ (lire en ligne).
  27. Alizé Boissin, « Journées du matrimoine : lumière sur « l’héritage des mères » », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  28. Johanna Daniel, « Les Journées du Matrimoine, l’héritage culturel au féminin », Beaux Arts,‎ (lire en ligne).
  29. « Communiqué de presse : Nomination de Carole Thibaut à la direction du Centre Dramatique National de Montluçon- Auvergne », sur Ministère de la Culture, .
  30. Aurore Évain, pour le Mouvement HF, « Vous avez dit matrimoine ? », Blog Mediapart,‎ (lire en ligne).
  31. David Belliard, David Cormand, Charlotte Soulary, Joëlle Morel (Groupe EELV), « Parler des Journées du matrimoine et du patrimoine, c'est en finir avec l'invisibilisation des femmes », Blog HuffPost,‎ (lire en ligne).
  32. Romain Jeanticou, « Des Journées du matrimoine pour réhabiliter l’héritage des femmes dans l’art et la culture - Entretien avec Aurore Évain », Télérama,‎ (lire en ligne).
  33. David Belliard, entretien avec Marie-Anne Gairaud et Christine Henry, « Paris : pour ou contre la Journée du Matrimoine », Le Parisien,‎ (lire en ligne).
  34. Phœbé Humbertjean, « Le “matrimoine” parisien référencé sur une carte interactive », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  35. « “Matrimoine” parisien : un plan interactif liste les œuvres impliquant des femmes », Culturebox,‎ (lire en ligne).

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Amine A. Azar, « La crise du matrimoine en France au détours du XVIe siècle », Ashtaroût,‎ (lire en ligne).
  • Amine A. Azar, « Le bon usage du matrimoine en psychopathologie », Adolescence, vol. 15, no 29,‎ , p. 287-298 (lire en ligne)
  • Olivier Bauer, « Le mot et la chose : l'hostie dans le matrimoine du Québec », Journal of Religion and Popular Culture, no 21,‎ (lire en ligne)
  • Ellen Hertz, « Le Matrimoine », Le Musée cannibale (musée d'ethnographie de Neuchâtel),‎ , p. 153-168 (lire en ligne).
  • IDEM et Question de genre, Le Matrimoine catalan, 66 femmes ; El matrimoni català 66 dones, Trabucaïre, , 104 p. (ISBN 978-2-7324-5770-3)
  • Édith Vallée, Le Matrimoine de Paris – 20 arrondissements – 20 itinéraires, Paris, Christine Bonneton, (ISBN 978-2-86253-755-9)