Massacres d'Odessa

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Les massacres d'Odessa se sont produits durant trois épisodes différents de l'histoire de la ville, en 1905, en 1918 et durant la Seconde guerre mondiale.

Massacre de 1905[modifier | modifier le code]

Les premiers massacres ont lieu pendant la révolution russe de 1905 et découlent d'une décision du tsar Nicolas II. La ville était le théâtre d'une grève générale accompagnée de violentes émeutes, repoussées par la troupe et notamment par les cosaques. Le 27 juin, jour de la mutinerie du cuirassé Potemkine, le gouverneur militaire d'Odessa, le général Kokhanov, a décrété la loi martiale[1]. Le principal meneur de la révolte d'Odessa, l'étudiant Constantin Feldman, juge que l'arrivée du navire, qui arbore le drapeau rouge, peut faire basculer la situation en faveur des insurgés, menés par les sociaux-démocrates locaux qui demandent aux cosaques et à tous les soldats de déposer les armes et de s'unir aux insurgés d'Odessa, sous peine de faire bombarder la ville par le Potemkine. Informé de la situation à Odessa et de la menace du cuirassé mutiné, le tsar Nicolas II proclame l'état de guerre dans la ville[2].

Le 29 juin, l'arrivée du corps de Vakoulintchouk à Odessa est l'occasion de manifestations politiques : des orateurs incitent la population à poursuivre la révolte. Vers midi, le gouverneur Kokhanov ordonne aux cosaques de réprimer l'agitation. Durant l'après-midi et jusque dans la nuit, la ville est alors le théâtre d'un déchaînement de violences. Des heurts ont lieu sur l'Escalier Richelieu, qui relie le centre-ville au port : une séquence célèbre du film Le Cuirassé Potemkine a montré la troupe tirer sur les manifestants massés sur l'escalier. Cette scène est parfois confondue avec la vérité historique, y compris dans certains ouvrages comme celui de Richard Hough, mais elle semble être en grande partie issue de l'imagination de Sergueï Eisenstein[3] ; Neal Bascomb, auteur d'un autre livre sur l'événement, souligne que si des violences se sont bien déroulées sur l'escalier durant la journée, les cosaques n'y ont pas chargé avant minuit. Néanmoins, il estime que si l'on ignore combien de personnes ont péri à Odessa lors de la répression, le nombre de victimes peut aller jusqu'à six mille[4].

Massacre de 1918[modifier | modifier le code]

La deuxième vague de massacres a lieu en février 1918 pendant la guerre civile russe et découle de la décision de Vladimir Ioudovskiy (ru) du « Milrevkom » bolchévik, président de la république soviétique d'Odessa, de déchaîner la terreur rouge en ville. Quatre cents officiers sont exécutés à bord du croiseur Almaz[5], transformés en bloc de glace sur le pont à force de jets d'eau, ou jetés vivants dans la chaudière[6]. En outre, quatre cent familles accusées d'être « bourgeoises » sont massacrées par une foule en colère rassemblée par les nouvelles autorités[6].

Massacres de la Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Carte de l'holocauste en Transnistrie.
Les ghettos sont marqués avec des étoiles, les massacres avec des « têtes de mort » rouges

La troisième vague de massacres a lieu pendant la seconde Guerre mondiale et découle de la décision du maréchal Antonescu, dictateur de la Roumanie fasciste, allié de l'Allemagne nazie entre 1941 et 1944, dont sont complices Mihai Antonescu vice-président du Conseil du Royaume de Roumanie, le gouverneur de Transnistrie et d'Odessa Grigore Alexianu (1941-1943) et le général Nicolae Macici commandant du IIe corps de l'Armée roumaine occupant alors cette région de l'URSS. Cette troisième vague de massacres commence au soir du [7].

Hormis ceux des camps d'extermination et des sièges de Leningrad et Stalingrad, qui se sont étalés sur des mois, le massacre de plus de quarante quatre mille civils entre le 22 octobre et le 1er novembre 1941 est le plus important de la Seconde Guerre mondiale[8], à l'exception d'Hiroshima et Nagasaki. Sept mille Allemands de la mer Noire de la milice locale d'auto défense des nationaux (de) sévissant dans la campagne, il s'est prolongé par l'extermination dans les camps du Yédisan d'environ 115 000 Juifs et 15 000 Roms déportés de toute la Roumanie. Après la guerre, tous ces responsables ont été déclarés « criminels de guerre » et exécutés en 1946, à l'exception de Macici, gracié par le roi Michel Ier.

Conquête de la Crimée et d'Odessa[modifier | modifier le code]

Le , les IVe et Ve corps de l'armée roumaine, commandée par le général Nicolae Ciupercă passent le Dniestr au niveau de Tighina et de Dubăsari (« L'Ordre Opératif du Grand État-Major » nr. 31 du ). Le plan d'attaque formulé personnellement par le maréchal Antonescu fut désastreux pour l'armée roumaine, qui s'est embourbée durant plusieurs mois, avec de lourdes pertes. Odessa, ayant souffert d'importants dommages, fut finalement prise par les armées roumaines, alors aliées de l'Allemagne nazie[9].

À cette époque, la plus importante communauté juive d'Union soviétique vivait à Odessa, soit 133 000 personnes d'après le recensement de 1926[10]. Dès les premiers jours d'occupation, de nombreux incendies furent allumés et les juifs persécutés.

Des massacres antisémites en représailles après l'explosion du quartier général roumain d'Odessa[modifier | modifier le code]

Le , six jours après l'entrée des troupes roumaines à Odessa, des partisans soviétiques font exploser le quartier général roumain de la ville. L'explosion tue le général Ion Glogojanu, commandant d'Odessa, 16 officiers, 46 sous-officiers et soldats roumains ainsi que 4 officiers de marine allemands. Les soldats roumains ont échoué dans la capture des véritables auteurs de l'attentat, cachés dans les catacombes de la ville (aujourd'hui, les catacombes utilisées par les partisans constituent une attraction touristique). Le soir même, le général Antonescu ordonne des représailles implacables contre la population civile, en particulier contre les Juifs, prétendant, conformément à sa propagande, que tous les Juifs sont communistes[11],[12].

Aussitôt, le nouveau commandant d'Odessa, le général Trestioreanu annonce qu'il va prendre des mesures pour pendre les Juifs et les communistes sur les places publiques. Durant la nuit, 5 000 Juifs sont exécutés, pendus en groupes de 3 à 5 victimes à chaque lampadaire le long des boulevards d'Odessa.

Le 23 octobre, 19 000 Juifs sont exécutés et leurs cadavres arrosés d'essence et brûlés[13].

Le maréchal Antonescu donne ensuite l'ordre d'exécuter 200 « communistes » (lire « Juifs ») pour chaque officier victime de la bombe et 100 pour chaque soldat. À ce titre, tous les « communistes » et un membre de chaque famille juive doivent être emprisonnés comme otages.

Antonescu demande que les otages qui ne sont pas encore morts connaissent les mêmes souffrances que les roumains morts dans l'explosion. Le 24 octobre au soir, les Juifs emprisonnés sont transportés en dehors de la ville et fusillés devant des fossés anti-chars par groupes de quarante ou cinquante. L'opération se révélant trop lente, les 5 000 juifs restants sont enfermés dans trois entrepôts et mitraillés. Puis les entrepôts sont incendiés le 25 octobre, jour de l'enterrement des Roumains victimes de l'attentat du 22 octobre. Quarante mille Juifs sont ainsi tués ce jour-là[14],[15],[16].

Le 1er novembre, la ville ne compte plus que 33 885 Juifs, essentiellement des femmes et des enfants qui vivent terrorisés dans le ghetto[17]. Les Juifs d'Odessa et de sa région sont ensuite déportés vers la Transnistrie, à Bogdanovka, Domanevka et Akhmetchetka. Ils sont logés dans des conditions déplorables, entassés dans des ruines, des étables ou des porcheries. Ils souffrent de nombreuses maladies avant d'être massacrés à partir du mois de décembre[18]. Ceux qui n'ont pas encore été déportés le sont par train à partir de janvier 1942. Le 10 avril 1942, il ne reste plus à Odessa que 703 Juifs[19].

Selon les rapports officiels, les militaires roumains, aidés par les autorités locales, ont abattu entre le 18 octobre 1941 et le 17 mars 1942, jusqu'à 25 000 juifs et en ont déporté plus de 35 000, dont une bonne partie ont trouvé ensuite la mort[20]. Le rapport fait également état de 50 000 juifs tués à Bogdanovka, et de plusieurs milliers d'autres à Golta et dans la région avoisinante. La Jewish Virtual Library retient le nombre de 34 000 victimes entre le 22 et le 25 octobre, et le musée américain sur l'Holocauste soutient que « les forces roumaines et allemandes ont tué presque 100 000 juifs à Odessa pendant l'occupation de la cité ». D'autres sources estiment le nombre de personnes tuées en Transnistrie à 115 000 juifs et 15 000 Tziganes[21].

Odessa fut enfin libérée par l'Armée rouge en . Ce fut l'une des quatre premières villes à recevoir le titre de Ville Héroïque en 1945[22],[23].

Pendant cette période, Ion Antonescu reste paradoxalement en relation avec son ami d'enfance Wilhelm Filderman, président de la Fédération des communautés juives de Roumanie. Le 19 octobre 1941, il se justifie ainsi auprès de lui : « À Odessa, les Juifs avaient poussé les troupes soviétiques à une résistance inutilement prolongée, simplement pour nous infliger plus de pertes[24] ».

Après la Seconde Guerre mondiale, le maréchal Ion Antonescu, Mihai Antonescu, vice-président du Conseil du Royaume de Roumanie, le professeur Grigore Alexianu, gouverneur de Transnistrie et d'Odessa (1941-1943) ainsi que le général Nicolae Macici furent traduits devant le « Tribunal du peuple » de Bucarest qui les condamna à mort le pour crimes « contre la paix, contre le peuple roumain, les peuples de la Russie soviétique, les juifs, les gitans et autre crimes de guerre », pour avoir provoqué la mort de 500 000 militaires et civils dans la guerre et pour la déportation ou l'exécution de près de 300 000 juifs roumains ou ukrainiens et 15 000 gitans. Ils ont été fusillés en juin 1946 (sauf Macici, gracié par le roi Mihai Ier)[25],[26].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Richard Hough, La Mutinerie du cuirassé Potemkine, Robert Laffont, 1962, page 66
  2. Hough 1962, p. 70-75
  3. Hough 1962, p. 81-85
  4. Bascomb 2008, p. 352
  5. (ru) S. Volkoff (ru), Трагедия русского офицерства: Офицерский корпус России в революции, Гражданской войне и на чужбине, p. 60, Centrepolygraphe (ru), Moscou, 2002 (ISBN 5-227-01562-7).
  6. a et b (ru) М. А. Elizarov, Левый экстремизм на флоте в период революции 1917 года и гражданской войны: февраль 1917 — март 1921 гг. - thèse de doctorat, Faculté d’histoire de l'université d’État, Saint-Pétersbourg, 2007.
  7. (ro)Duțu A., Dobre F., Loghin L., Armata română în al doilea război mondial (1941-1945) - Dicționar enciclopedic, Ed. enciclopedică, 1999
  8. Ch. Browning, Ordinary men, p. 136, réed. Penguin Books, Londres, 2001.
  9. (ro)Duțu A., Dobre F., Loghin L., Ouvrage cité.
  10. Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Tome 1, Foliohistoire, 2006, p. 518
  11. (ro) L'Holocauste en Roumanie - Le télégramme du général Iacobovici au Cabinet militaire, le , ((ro): Holocaustul în România - Telegrama lui Iacobici către Cabinetul militar din 22 octombrie 1941), http://www.ispaim.ro/doc/Romana/09%201.5.doc.
  12. Raul Hilberg, T. 1, p 545
  13. Raul Hilberg, T. 1, p 546
  14. Raul Hilberg, T. 1, p. 547
  15. (ro)Rotaru, J., Burcin, O., Zodian, V., Moise, L., Mareșalul Antonescu la Odessa, Editura Paideia, 1999
  16. (ro)Giurescu, C., România în al doilea război mondial
  17. Raul Hilberg, T. 1, p. 549
  18. Raul Hilberg, T. 1, p. 676
  19. Raul Hilberg, T. 1, p. 678
  20. (en)Richardson, Tanya: Kaleidoscopic Odessa: History and Place in Contemporary Ukraine, University of Toronto Press, 2008, p.33
  21. (en)Gyemant Ladislau: The Romanian Jewry - Historical Destiny, Tolerance, Integration, Marginalisation, http://www.jsri.ro/old/html%20version/index/no_3/ladislau_gyemant-articol.htm
  22. (ro)Rotaru, J., Burcin, O., Zodian, V., Moise, L. Vol. cit.
  23. (ro)Giurescu, C. Vol. Cit.
  24. Hilberg, TII, p.1437
  25. (ro)Ciucă, Marcel-Dumitru: „Procesul mareșalului Antonescu”, ed. Saeculum și Europa Nova, București, vol. 2:211, 1995-98.
  26. (ro)Ciucă, M-D.: „Procesul mareșalului Antonescu”, vol. 2:432-439.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Yves Durand, Le nouvel ordre européen, Paris 1990.
  • (ro)Constantiniu, Florin: Une histoire sincère du peuple roumain, 4e édition revue et augmentée,  éd. Univers encyclopédique, Bucarest 1997
  • (ro)Carp, Matatias: Le Livre Noir ((ro) Cartea Neagră), vol. 1, ed. Diogene, 1996.
  • (ro)Rotaru, J., Burcin, O., Zodian, V., Moise, L., Mareșalul Antonescu la Odessa, Editura Paideia, 1999.
  • (ro)Geller, Iaacov: Rezistența spirituală a evreilor români în timpul Holocaustului, ed. Hasefer, 2004
  • (ro)Ioanid, Radu (edit.): Lotul Antonescu în ancheta SMERȘ, Moscova, 1944 – 1946. Documente din arhiva FSB, ed. Polirom, Iași, 2006.

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • (ro)Raportul Comisiei Internaționale pentru studierea Holocaustului în România,

http://www1.yadvashem.org/about_yad/what_new/data_whats_new/report1.html#romania

Articles connexes[modifier | modifier le code]