Massacre des Italiens d'Aigues-Mortes

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Massacre des Italiens d'Aigues-Mortes
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Illustration de l'attaque des ouvriers italiens. En arrière-plan, l'assaut de la boulangerie.

Lieu Aigues-Mortes (France)
Résultat probablement 17 morts et 150 blessés.
Chronologie
- tuerie
verdict du procès : acquittement

Le massacre des Italiens d'Aigues-Mortes est une suite d'événements survenus les et , à Aigues-Mortes (Gard, France), ayant conduit au massacre de travailleurs italiens de la Compagnie des Salins du Midi, par des villageois et des ouvriers français. Les estimations vont d'une dizaine de morts (officiellement 8) à 150 morts (selon la presse italienne de l'époque), ainsi que de nombreux blessés, victimes de lynchages[1], coups de bâton, noyade et coups de fusils.

Cet événement est aussi l'un des plus grands scandales judiciaires de l'époque, puisqu'un acquittement général fut prononcé.

Contexte[modifier | modifier le code]

La deuxième moitié du XIXe siècle, en France, est marquée par une forte progression de l'immigration, que ce soit des Belges dans le nord ou des Italiens dans le sud-est. Un réel sentiment nationaliste au sein de la population tend à naître avec entre autres l'apparition de ligues d'extrême droite dont la Ligue de la patrie française. Durant cette période, l'étranger commence à ne plus du tout être accepté par les populations, car les immigrés sont considérés comme des voleurs de travail et des malfrats, comme en témoignent certains écrits.

L'apparition de surnoms à caractère péjoratif, comme « rital » pour les Italiens, montre bien encore l'évolution des mentalités. En corrélation avec cette montée de la méfiance et de la défiance envers les immigrés, des mesures sont mises en place par l'appareil étatique comme des quotas, ou l'obligation dès 1890 d'avoir une carte de séjour obligeant chaque étranger à se faire connaître auprès de la mairie du village où il réside, dans une logique de rationalisation et de régulation de l'immigration.

C'est donc dans ce contexte qu'éclate l'affaire d'Aigues-Mortes, alors que les relations entre nationaux et étrangers sont sensiblement tendues.

Description des événements[modifier | modifier le code]

Attaque des ouvriers italiens par les saliniers d'Aigues-Mortes.
Arrivée de la troupe sur les lieux, à 18 heures, après le drame.

La Compagnie des Salins du Midi lance à l'été 1893 le recrutement des ouvriers pour le battage et le levage du sel. L'embauche est en réduction en raison de la crise économique que connaît l'Europe alors que la perspective de trouver un emploi saisonnier a attiré, cette année-là, un plus grand nombre d'ouvriers. Ceux-ci se partagent en trois catégories surnommées :

  • les « Ardéchois », paysans, pas forcément originaire d'Ardèche, qui laissent leur terre le temps de la saison ;
  • les « Piémontais » composés d'Italiens originaires de tout le Nord de l'Italie et recrutés sur place par des chefs d'équipe, les chefs de colle ;
  • les « trimards » composés en partie de vagabonds[2].

En raison du recrutement opéré par la Compagnie des Salins du Midi, les chefs de colle sont contraints de composer des équipes comprenant des Français et des Italiens[3]. Dès le début de la matinée du , une rixe éclate entre les deux communautés qui se transforme rapidement en lutte d'honneur[4].

Malgré l'intervention du juge de paix et des gendarmes, la situation va rapidement dégénérer[5]. Certains trimards rejoignent Aigues-Mortes et y affirment que des Italiens ont tué des Aiguemortais, ce qui fait grossir leurs rangs de la population et des personnes qui n'ont pas réussi à se faire embaucher[5].

Un groupe d'Italiens est alors attaqué et doit se réfugier dans une boulangerie que les émeutiers veulent incendier. Le préfet Gustave Le Mallier fait appel à la troupe vers 4 heures du matin, elle n'arrive sur les lieux qu'à 18 heures, après le drame[6].

Dès le début de la matinée, la situation s'envenime, les émeutiers se rendent dans les salins de Peccais où se trouve le plus grand nombre d'Italiens que le capitaine des gendarmes Cabley essaie de protéger en promettant aux émeutiers de les chasser une fois raccompagnés à la gare d'Aigues-Mortes[7]. C'est durant le trajet que les Italiens assaillis par les émeutiers sont massacrés par une foule que les gendarmes ne réussissent pas à contenir.

Selon les autorités françaises, il y eut officiellement 8 morts. On connaît l'identité de sept d'entre eux :

On ne retrouva jamais le cadavre d'un neuvième Italien, Secondo Torchio. De même, à la suite de ces événements, 17 Italiens étaient trop gravement blessés pour pouvoir être évacués en train : l'un d'eux mourra du tétanos un mois plus tard[8].

Conséquences[modifier | modifier le code]

« Leurs témoignages [ceux des blessés], auxquels s'ajoutaient d'imprécises dépêches d'agences (on parla de centaines de morts, d'enfants empalés et portés en triomphe, etc.), contribuèrent à faire grossir la vague d'indignation qui, comme nous le verrons par la suite, était en train de se former en Italie. »

— Barnabà 1993, p. 82.

L'affaire devient un enjeu diplomatique et la presse étrangère (en particulier italienne) prend fait et cause pour les ouvriers italiens[9]. Des émeutes anti-françaises éclatent en Italie[10]. Le , les jurés de la Cour d'assises d'Angoulême, sujets aux préjugés xénophobes, prononcent l'acquittement général. Alors que la culpabilité des seize inculpés français a été clairement établie par la justice, le jury populaire a en effet cédé aux pressions nationalistes[11]. Un règlement diplomatique est trouvé et les parties sont indemnisées : les ouvriers italiens d'une part, l'État français de l'autre pour les émeutes devant le palais Farnèse (ambassade de France à Rome). Le maire d'Aigues-Mortes, le nationaliste Marius Terras, dut démissionner[12].

Références culturelles[modifier | modifier le code]

Une pièce de théâtre, Sale Août de Serge Valletti[13], se fonde sur cet événement.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Laurent Dornel, « Enzo Barnaba, Le sang des Marais. Aigues-Mortes , une tragédie de l'immigration italienne. Essai », Annales, vol. 51, no 5,‎ , p. 1151–1152 (lire en ligne, consulté le ).
  2. Noiriel 2009, p. 33-43.
  3. Noiriel 2009, p. 51.
  4. Noiriel 2009, p. 53.
  5. a et b Noiriel 2009, p. 55.
  6. Noiriel 2009, p. 56.
  7. Noiriel 2009, p. 58.
  8. Barnabà 1993, p. 80–81.
  9. Noiriel 2009, p. 134-136.
  10. Noiriel 2009, p. 139.
  11. Milza 1981, p. 87.
  12. Noiriel 2009, p. 149.
  13. Valletti 2010.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]