Marche pour l'égalité et contre le racisme

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La Marche pour l'égalité et contre le racisme[1], surnommée par les médias Marche des beurs, est une marche antiraciste qui s'est déroulée en France du 15 octobre 1983 au 3 décembre 1983. Il s'agit de la première manifestation nationale du genre en France.

Genèse[modifier | modifier le code]

Durant l'été 1983, de rudes affrontements opposent policiers et jeunes dans le quartier des Minguettes à Vénissieux, une ZUP dans la banlieue lyonnaise. Pendant les affrontements, Toumi Djaïdja, le jeune président de l'association SOS Avenir Minguettes, est grièvement blessé par un policier et transporté d'urgence à l'hôpital. Rodéos, incendies de voitures, dégradations urbaines, courses poursuite avec la police, sont à nouveau filmés, largement repris dans la presse[2],[3],[4],[5],[6]. L'année 1983 est marquée par des faits divers racistes tragiques dont cinq Maghrébins tués pour motifs racistes selon le Ministère de l'Intérieur, 21 selon les organisations de lutte contre le racisme[7].

Le père Christian Delorme – qui entend défendre Toumi Djaïdja des accusations calomnieuses dont il estime que le jeune homme est l'objet – et le pasteur Jean Costil, de la Cimade, proposent alors aux jeunes des Minguettes une longue marche, inspirée par Martin Luther King et Gandhi[8]. Deux revendications principales : une carte de séjour de dix ans et le droit de vote pour les étrangers[9]. Toutefois, selon un chercheur, « Mogniss Abdallah à Nanterre ou Djida Tazdaït et les militants lyonnais de Zaâma d'banlieue n'étaient guère favorables à une initiative dominée par les animateurs de la Cimade (le père Christian Delorme et le pasteur Costil) qui n'étaient pas « issus de l'immigration ». »[10],[11].

Contexte politique[modifier | modifier le code]

Le contexte politique est celui des élections municipales partielles à Dreux, où le Front national, jusque-là électoralement marginal, vient de remporter son premier succès avec 16,72 % au premier tour, un an et demi après des cantonales où son candidat Jean-Pierre Stirbois avait déjà fait une percée à 10 % dans le canton de Dreux-Ouest. La liste FN fusionne avec la liste RPR au second tour le 11 septembre 1983, remportant l'élection au détriment de la gauche. Cet événement est très médiatisé à l'époque. À droite, seuls Bernard Stasi et Simone Veil condamnent cette alliance. Le 18 septembre, Jacques Chirac déclare « Je n'aurais pas du tout été gêné de voter au second tour pour la liste [RPR-FN]. Cela n'a aucune espèce d'importance d'avoir quatre pèlerins du FN à Dreux, comparé aux quatre ministres communistes au Conseil des ministres. » L'année suivante, le FN remporte dix sièges aux élections européennes[12],[13],[14],[15].

Quelques mois plus tôt, en janvier 1983, le Premier ministre socialiste Pierre Mauroy, le ministre socialiste de l'Intérieur Gaston Defferre et le ministre socialiste du Travail Jean Auroux avaient stigmatisé les grévistes CGT de Renault-Billancourt, en majorité des « travailleurs immigrés », en les accusant d'être manipulés par des « intégristes ». Mauroy déclare notamment au Monde du 11 février que les grévistes de Renault « sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises ». Le sociologue Abdelmalek Sayad écrira plus tard à ce sujet que « On ne mesure pas assez combien les ouvriers immigrés souffrent du climat de suspicion qui a gagné le travail et dont ils font une douloureuse expérience : des ouvriers pourtant analphabètes ont gardé des coupures de journaux rapportant les commentaires d'hommes politiques dénonçant les grèves des immigrés, laissant entendre qu'ils seraient de connivence avec quelque force étrangère. »[16],[17]. Le patron du Nouvel Observateur, Jean Daniel, accusa en 1983 le gouvernement socialiste de « nourrir cet anti-islamisme indistinct et de moins en moins honteux que l'on voit refleurir, surtout d'ailleurs, hélas!, dans les couches populaires, en France et en Europe »[18].

Première marche[modifier | modifier le code]

La marche part, dans une relative indifférence, du quartier de la Cayolle à Marseille[19] - qui venait d'être le théâtre du meurtre raciste d'un enfant de treize ans - le 15 octobre 1983 avec 17 personnes, dont 9 issues du quartier de la banlieue lyonnaise des Minguettes, et s'étoffe au fil de la progression, même si, le 31 octobre à Grenoble, il est décidé d'arrêter le nombre à 32[20]. Une seule personne les accueille à Salon-de-Provence, elles seront plus de mille à Lyon.

À Strasbourg, la Secrétaire d'État à la Famille, à la Population et aux Travailleurs immigrés, Georgina Dufoix, se joint au cortège local. Elle joue le rôle important de relais des Marcheurs auprès du Président de la République[21]. Lors de l'arrivée à Paris ce sont une quarantaine de jeunes qui portent l'étiquette « Marcheurs permanents », au terme de 1 500 km et un mois et demi de marche. La marche est marquée par la nouvelle de l'assassinat d'Habib Grimzi, jeté du train Bordeaux-Vintimille par trois candidats-légionnaires[9].

Le mouvement prend de l'ampleur. Les partis politiques de gauche et les associations appellent leurs militants. À Paris le 3 décembre, la marche s'achève par un défilé réunissant plus de 100 000 personnes[22]. L'ensemble de la presse fait sa une sur l'évènement[23], à l'instar de Libération qui titre en une « Paris sur "beur" »[24],[25]. Une délégation rencontre le président de la République François Mitterrand qui promet alors une carte de séjour et de travail valable pour dix ans[9], une loi contre les crimes racistes et un projet sur le vote des étrangers aux élections locales[26].

Marches suivantes[modifier | modifier le code]

En 1984, une seconde marche est organisée par un collectif issu de celle de 1983, « Convergences 1984 », dont la porte-parole est Farida Belghoul. Rassemblant à Paris un nombre de manifestants plus faible que celui de l'année précédente, elle est soutenue activement par la presse, en particulier les quotidiens Le Monde, Libération et Le Matin, mais elle est marquée par la tentative de récupération par le PS via SOS Racisme, association créée pour l'occasion par une cellule élyséenne, selon Jacques Attali dans Verbatim[27]. Toutefois Julien Dray, qui est un des fondateurs de SOS Racisme et déjà militant PS à cette époque, conteste ce terme, le décollage de l'association venant début 1985 de soutiens médiatiques et d'artistes, l'appui partisan ne venant que tardivement[21].

Une troisième marche, européenne cette fois, part de Bruxelles le 28 juillet 1985, organisée par SOS Racisme[28],[29],[30].

Selon Philippe Juhem, auteur de SOS-Racisme, histoire d'une mobilisation “apolitique”, alors que les pouvoirs publics soutiennent financièrement l'organisation des marches et les assises des « jeunes issus de l'immigration » (à travers le Fonds d'action sociale pour les travailleurs immigrés et leur famille — FASTIF —, ou encore les subventions de collectivités territoriales), le mouvement beur finit affaibli par ses divergences internes[10].

Toujours selon le même auteur, la troisième marche (qu'on peut diviser en deux, cela en fait donc quatre) a lieu pour fêter l'anniversaire de celles de 1983 et 1984 : du 20 octobre 1985 au 30 novembre 1985 (collectif beur : France-Plus/Arezki Dahmani, le CAIF, Radio Beur, le CMDTI, Radio Soleil et Beurs ici et maintenant, soutenu par le MRAP et la FASTI[31]) ; de Bordeaux à Paris (Barbès et Palais-Royal) et du 20 octobre 1985 au 7 décembre 1985 ; de Bordeaux à Paris (Bastille à rue de Rivoli direction la Concorde, concert au Palais-Royal)[10],[32].

Création de SOS Racisme et marginalisation du mouvement « beur »[modifier | modifier le code]

Plusieurs leaders des deux premières marches, Toumi Djaïdja, Djamel Attalah et Farida Belghoul, ont dénoncé une récupération du mouvement par SOS Racisme[33],[34],[35]. Aucune figure des marches de 1983 et 1984 ne sera d'ailleurs présente dans la direction de SOS Racisme. Dans son livre Histoire secrète de SOS Racisme, Serge Malik dénonce une marginalisation des beurs au sein de l'association, au profit de militants proches du PS et de l'Union des étudiants juifs de France[36].

Djamel Attalah déplore que les leaders de la marche soient alors retombés dans l'oubli, jusqu'à la sortie en 2013 du film de Nabil Ben Yadir La Marche relatant librement leur histoire[34].

Commémorations[modifier | modifier le code]

Fin 2013, Maxime Musqua, chroniqueur pour le Petit Journal de Canal+, entame une marche de Vénissieux à Paris en suivant l'itinéraire de la marche de 1983. Il réalise à cette occasion plusieurs duplex depuis les villes-étapes[37]. Plusieurs vedettes y participeront (tel que Jamel Debbouze) ou leur apporteront leur soutien (tel que Christiane Taubira).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky, « Les marches en France aux XIXe et XXe siècles : Récurrence et métamorphose d’une démonstration collective », Le Mouvement social, no 202,‎ janvier-mars 2003, p. 69–94 (89) (ISSN 0027-2671, lire en ligne).
  2. « Journal télévisé de 20h », Antenne 2, 20 juin 1983
  3. « Minguettes: radioscopie d'un quartier », Midi 2, Antenne 2, 27 juin 1983
  4. « Visite du Président Mitterrand au "Mont-Chauve" (Montchovet) à Saint-Étienne et aux Minguettes », Journal télévisé de 20h, Antenne 2, 10 août 1983
  5. « Interview du Père Christian Delorme », Midi 2, Antenne 2, 24 juin 1983
  6. Jamel Atallah (marcheur de 1983 et à l'époque trésorier de l’association SOS Avenir Minguettes), « J'ai marché pour l'égalité en 1983: on était des stars, aujourd'hui la plupart sont au RSA », Le Plus Nouvel Obs, 27 novembre 2013
  7. « Jamel dit-il vrai sur les crimes contre les Maghrébins en 1983 ? », sur franceinfo,‎ 28 novembre 2013
  8. Franck Chignier-Riboulon, L'intégration des franco-maghrébins : L'exemple de l'est lyonnais, éd. L'Harmattan, 1999, p.187-188
  9. a, b et c Bernard Philippe, « La longue marche des beurs », Le Monde,‎ 3 décembre 1983.
  10. a, b et c Philippe Juhem, SOS Racisme. Histoire d’une mobilisation « apolitique », Contribution à une analyse des transformations des représentations politiques après 1981, Thèse de doctorat en science politique, Université de Nanterre, décembre 1998, p. 8-12
  11. Fatiha Dazi-Heni et Catherine Polac, « Chroniques de la vraie base », Politix, no 12, décembre 1990, p. 56-57
  12. Gilles Bresson, « Dreux, 1983: la droite s'allie au FN », Libération, 7 avril 2002
  13. « Rétrocontroverse : 1983, Dreux, le FN et le fascisme », Le Monde, 26 juillet 2007
  14. Franz-Olivier Giesbert, La Tragédie du Président, 2006, p. 37-38
  15. « Interview de la candidate PS et du candidat FN », Midi 2, Antenne 2, 9 septembre 2003
  16. dossier « Intégrisme musulman et grèves d'immigrés: quelle mouche a piqué Mauroy et Deferre ? », Libération, 1er février 1983
  17. Maryse Tripier, L'immigration dans la classe ouvrière en France, L'Harmattan, 1990, p. 207 ISBN 9782738406408
  18. Le Nouvel Observateur, 4 février 1983, cité in: Thomas Deltombe, L'Islam imaginaire: la construction médiatique de l'islamophobie en France, 1975-2005, Éditions La Découverte(ISBN 2707146722), p. 51.
  19. Vincent Ferry et Piero-D. Galloro (dirs), De la discrimination dite « ethnique et raciale » : discours, actes et politiques publiques, entre incantations et humiliations, éd. L'Harmattan, 2009, p.119
  20. Au départ de la Marche à Marseille, on trouvait Farid Arar, Djamel Atallah, Toumi Djaïdja, Patrick Henry, Farid Lahzar, Brahim Rezagza, Farouk Sekkai, Toufik Kabouya, Kheira Rahmani, Abdessatar, dit « Amstar » - tous originaires des Minguettes - et notamment le pasteur Jean Costil, les prêtres catholiques Christian Delorme et René Pelletier, Fatima Mehallel, Marie-Laure Mahe, Didier Platon,... cf Liste des « Marcheuses et Marcheurs permanents » sur le site marcheegalite1983
  21. a et b Élise Vincent, « Dray : le film sur la Marche des beurs « est une réécriture de l'histoire » », Le Monde,‎ 30 novembre 2013 (consulté le 30 novembre 2013)
  22. Vincent Ferry et Piero-D. Galloro (dirs), De la discrimination dite « ethnique et raciale » : discours, actes et politiques publiques, entre incantations et humiliations, éd. L'Harmattan, 2009, p.119 ; Alain Battegay et Ahmed Boubeker, Les images publiques de l'immigration : média, actualité, immigration dans la France des années 80, éd. L'Harmattan, 1993, p.69
  23. Alain Battegay et Ahmed Boubeker, Les images publiques de l'immigration : média, actualité, immigration dans la France des années 80, éd. L'Harmattan, 1993, p.69
  24. Antiracisme à travers les Unes de «Libé», Libération, 3 décembre 1983
  25. « L'arrivée de la marche à Paris, Journal télévisé de 20h », France 3 Rhône-Alpes, 3 décembre 1983
  26. Franck Chignier-Riboulon, L'intégration des franco-maghrébins : L'exemple de l'est lyonnais, éd. L'Harmattan, 1999, p.188
  27. Jacques Attali, Verbatim II, 1995, éditions Fayard
  28. Marche des beurs sur Bruxelles, Soir 3, France 3, 28 juillet 1985
  29. Olivier Doubre, "La Marche des Beurs, 25 ans après", Politis, 4 décembre 2008
  30. Philippe Juhem, « La participation des journalistes à l'émergence des mouvements sociaux. Le cas de SOS-Racisme », revue Réseaux, 1999, Vol. 17, no 98, p. 119-152
  31. Fédération des associations de solidarité avec les travailleurs immigrés
  32. boutique.ina.fr/art-et-culture/musique/video/CAB85112436/sos.racisme.fr.html
  33. Marche des beurs: 30 ans plus tard, un déluge de commémorations pour la faire revivre, Huffington Post, 15 octobre 2013.
  34. a et b J'ai marché pour l'égalité en 1983: on était des stars, aujourd'hui la plupart sont au RSA, Le Nouvel Observateur, 28 octobre 2013.
  35. Le documentaire Les Marcheurs, Chronique des années Beurs: "Un devoir de mémoire cathodique", L'Express, 28 novembre 2013.
  36. Serge Malik, Histoire secrète de SOS Racisme, Albin Michel, 1990. (ISBN 2226048189).
  37. « Le Petit Journal de Canal + va refaire “La Marche” de Vénissieux à Paris », LyonMag, 12 novembre 2013.

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Livres[modifier | modifier le code]

Articles[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]