Manno Charlemagne

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Manno Charlemagne
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Manno Charlemagne

Informations générales
Surnom Manno Charlemagne
Nom de naissance Joseph Emmanuel Charlemagne
Naissance
Port-au-Prince, Drapeau d'Haïti Haïti
Genre musical twoubadou (troubadour), rasin (racine)
Instruments guitare

Joseph Emmanuel Charlemagne, dit Manno Charlemagne (ou Chalmay, en créole haïtien)[1] est un auteur-compositeur-interprète engagé et ancien homme politique haïtien, né à Port-au-Prince (Haïti) en 1948. Il a vécu en exil pendant les années 1980 et de 1991 à 1994.

Biographie[modifier | modifier le code]

Sous la dictature des Duvalier[modifier | modifier le code]

Manno Charlemagne naît en 1948 à Carrefour, dans la périphérie sud de Port-au-Prince. Il ne connaît pas son père ; sa mère travaillant à Miami, il est élevé par sa tante. Toutes deux chantent des airs traditionnels, que l'enfant Manno reprend. Son style musical sera aussi influencé par les artistes haïtiens (Dodof Legros, Lumane Casimir, Issa el Saieh (es), Raoul Guillaume, Gérard Dupervil, Pierre Blain, Joe Trouillot, Guy Durosier (es), Toto Bissainthe, Ansy Dérose) et nord-américains (Louis Armstrong, Billie Holiday) qu'il écoute à la radio, par les chansons des ruraux venus à la ville et le rara qu'il entend dans la rue, ainsi que par sa participation à la chorale de son école, tenue par les Frères de l'instruction chrétienne[2].

Comme de nombreux Haïtiens, il subit les exactions des tontons macoutes, miliciens au service du dictateur François Duvalier ; il connaît ainsi la prison et la torture en 1963, à l'âge de 15 ans[1],[3]. Côtoyant des gens de lettres et des artistes (tels que Lyonel Trouillot, Richard Brisson et Anthony Pascal, dit Konpè Filo), il se forge une culture politique en lisant des ouvrages de Maxime Gorki et d'Antonio Gramsci[2].

À partir de 1968, il forme Les Remarquables, un mini-djaz ("mini-jazz", groupe de musique influencé par le rock), puis se tourne davantage vers la musique traditionnelle, avec une nouvelle formation, Les Trouvères[4]. Ainsi, dans les années 1970, Manno Charlemagne prend part au mouvement Kilti Libète ("Culture Liberté") de retour à une musique populaire, acoustique, voire folk ; la tradition twoubadou ("troubadour") de la musique des campagnes haïtiennes est remise à l'honneur[1].

En 1978, avec le musicien Marco Jeanty, il enregistre à Port-au-Prince un premier album, Manno et Marco, constitué de chansons angaje ("engagées"), dont la diffusion sur Radio Haïti-Inter connaît un grand succès[3],[4].

« La politique c'est pour les anges
C'est pour les gens qui ont un nom
Et c'est pour la grande société.  »

— Manno Charlemagne et Marco Jeanty, « Zanj », Manno et Marco, 1978.

Exils[modifier | modifier le code]

Ouvertement opposé à la dictature de Jean-Claude Duvalier, Manno Charlemagne s'exile le 4 juillet 1980. Vivant entre New York, Montréal, l'Afrique et Paris[5], il enregistre Konviksyon (1982) et Fini les colonies ! (1984), dont les chansons deviennent des hymnes contestataires en Haïti[6].

« Quand tu rêves la nuit exilé de ton île
Entends-tu tous ces cris ces rumeurs de ta ville ?  »

— Manno Charlemagne, « Le mal du pays », Fini les colonies !, 1984.

De retour en Haïti le 7 mars 1986[7], un mois après la chute de Duvalier, il fonde la Koral Konbit Kalfou[8], groupe de mizik rasin (en) ("musique racine", mêlant les influences du vaudou haïtien, de la musique traditionnelle et de genres contemporains) avec lequel il parcourt le pays. Il constitue une figure importante de la contestation politique sur l'île. En décembre 1987, alors qu'il sort de chez lui pour interpréter « Nwel anmè » ("Noël amer", une chanson composée par Beethova Obas, membre de la Koral Konbit Kalfou, pour honorer les manifestants massacrés un mois auparavant par la nouvelle junte au pouvoir), Manno Charlemagne essuie des coups de feu ; il est grièvement blessé[9]. Il publie l'année suivante un nouvel album, Òganizasyon mondyal[10].

« Si Ayiti pa forè
Ou jwenn tout bet ladan-l ?  »

« Si Haïti n'est pas une jungle
Que font là toutes ces bêtes ?  »

— Manno Charlemagne, « Ayiti pa forè », Òganizasyon mondyal, 1988.

Il soutient Jean-Bertrand Aristide lors de la campagne présidentielle de 1990 et, suite à sa victoire, devient l'un de ses conseillers. En octobre 1991, après un coup d'État contre le président Aristide, Manno Charlemagne est arrêté violemment à deux reprises puis relâché, grâce à la pression d'organisations de défense des droits de l'homme (Amnesty International, Miami's Haitian Refugee Center) et une campagne de presse aux États-Unis demandant sa libération. Craignant une nouvelle arrestation, il se réfugie à l'ambassade d'Argentine à Port-au-Prince[7]. Le réalisateur Jonathan Demme, qui a connu Manno Charlemagne en 1988 lors du tournage de son documentaire Haiti: Dreams of Democracy, organise une campagne internationale, « Americans for Manno », afin d'exiger que le chanteur et sa famille puissent quitter Haïti en sécurité[11]. C'est finalement l'ambassadeur argentin Orlando Sella en personne qui accompagne le chanteur jusqu'à l'aéroport de Port-au-Prince, le 29 décembre 1991 : Manno Charlemagne s'envole pour Miami[12]. C'est le début d'un nouvel exil de trois ans[3],[13].

Aller-retour[modifier | modifier le code]

Manno Charlemagne revient en Haïti en 1994. Il est élu maire de Port-au-Prince en juin 1995 ; il le restera jusqu'en 1999, exerçant son mandat de façon polémique[14],[15]. De son propre aveu, accepter de devenir maire a été une erreur[13],[16].

« Quand je suis artiste, je me sens mieux qu'être maire [...]. Artiste politique, je le tiens dans ma peau.  »

— Manno Charlemagne, Dans la gueule du crocodile. Un portrait de Manno Charlemagne, 1998[17].

Il s'installe ensuite à Miami, dans une pièce au premier étage du Tap Tap, un restaurant haïtien au sud de la ville[5] ; il assure des concerts réguliers dans ce restaurant et y enregistre en 2004 un album en direct, Manno at Tap Tap[18].

En juillet 2005, Manno Charlemagne retrouve Marco Jeanty pour une série de concerts au Tap Tap. Ils décident alors d'enregistrer un nouvel album : en 2006, presque trente ans après leur premier disque, est publié Les inédits de Manno Charlemagne[19],[20].

« Se touse ponyèt nou pou n lite
Car lamann pa tonbe ankò
Solèy a klere pou nou tout
E nou tout va jwenn menm chalè  »

« C'est l'heure de nous préparer à la lutte
Car la manne n'est pas encore tombée
Le soleil va briller pour nous tous
Et nous tous recevrons la même chaleur  »

— Manno Charlemagne, « Ban m' on ti limye », Òganizasyon mondyal, 1988 et Les inédits de Manno Charlemagne, 2006.

Le 14 janvier 2010, deux jours après le tremblement de terre en Haïti, le chanteur participe au Tap Tap à un concert de soutien aux victimes[21]. En juin de la même année, il se produit à Brooklyn (New York), près de vingt ans après le concert donné au début de son second exil, en 1992[22]. En novembre, il joue au Preservation Hall de la Nouvelle-Orléans avec la violoncelliste Helen Gillet[23].

Manno Charlemagne se produit régulièrement depuis 2010, aussi bien dans des festivals[24] que dans des universités (par exemple, en juillet 2012 à l'université internationale de Floride [25],[26] et en septembre 2016 à l'université Duke de Caroline du Nord)[27],[28].

Discographie[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages consacrés à Manno Charlemagne[modifier | modifier le code]

Ouvrages généraux[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c (en) Mark Dow, « Self-criticism & song : a profile of Manno Charlemagne », Conjunctions, New York, no 27,‎ , p. 156–166 (lire en ligne)
  2. a et b Jean Widler Pierresaint, « Manno Charlemagne: un homme de conviction », tipiti.biz, Port-au-Prince,‎ (lire en ligne)
  3. a, b et c (en) Gage Averill, A Day for the Hunter, a Day for the Prey: Popular Music and Power in Haiti, Chicago, University of Chicago Press, (ISBN 0-226-03292-2, lire en ligne)
  4. a et b Gage Averill (trad. Médiathèque Caraïbe), « Manno Chalmay (Charlemagne) et la chanson angajé et contestataire », Kompa ! La musique populaire en Haïti, Conseil départemental de la Guadeloupe, Basse-Terre,‎ (lire en ligne)
  5. a et b Radio France Internationale, « Manno Charlemagne », RFI Musique, Paris,‎ (lire en ligne)
  6. Nicole Augereau, Quand viennent les bêtes sauvages, Poitiers, FLBLB, (ISBN 9782357611030, lire en ligne)}
  7. a et b (es) Orlando Sella, La caída de Aristide. Crónica de una frustración popular [« La chute d'Aristide. Chronique d'une frustration populaire »], Córdoba (Argentine), Eduvim, (ISBN 9789871727476, lire en ligne), p. 320-321 (a) et 315-317 (b)
  8. Manno Charlemagne avec la Koral Konbit Kalfou à Batofou, Pétionville en 1988 (consulté le 15 décembre 2016)
  9. Radio France Internationale, « Beethova Obas », RFI Musique, Paris,‎ (lire en ligne)
  10. Médiathèque Caraïbe, « Manno Charlemagne : Nou nan malè ak òganizasyon mondyal », Espace Musique Chano Pozo, Conseil départemental de la Guadeloupe, Basse-Terre,‎ (lire en ligne)
  11. Cette campagne est soutenue par des célébrités telles que Woody Allen, Bob Dylan, Robert De Niro, Paul Newman, Spike Lee, Lou Reed, Bono, Jerry Garcia, Tom Cruise et David Byrne.
  12. (en) Steven Almond, « Manno Charlemagne », Miami New Times, Miami,‎ (lire en ligne)
  13. a et b Jean-Christophe Laurence, « Manno Charlemagne : de la grande visite à Montréal », La Presse (Montréal), Montréal,‎ (lire en ligne)
  14. Commission de l'immigration et du statut de réfugié (Canada), Direction des recherches, « Haïti : élection du maire de Port-au-Prince Emmanuel « Manno » Charlemagne, sur son personnel administratif et sur la tendance politique qu'il représente », refworld,‎ (lire en ligne)
  15. (en) Robert R. Jacobson, « Manno Charlemagne », Contemporary Black Biography ,‎ (lire en ligne)
  16. (en) Kenny Malone, « Manno Charlemagne: The Bob Marley Of Haiti », NPR, Washington,‎ (lire en ligne)
  17. Dans la gueule du crocodile. Un portrait de Manno Charlemagne, documentaire réalisé par Catherine Larivain et Lucie Ouimet, 1998.
  18. Livret du disque Manno at Tap Tap (consulté le 15 décembre 2016)
  19. « Haiti - Manno et Marco : Les deux refont la paire », AlterPresse, Delmas,‎ (lire en ligne)
  20. (en) « Les inédits de Manno Charlemagne », CSMS Magazine, Floride,‎ (lire en ligne)
  21. (en) Chuck Strouse, « Tap Tap tonight hosts Manno Charlemagne to raise money for Haiti earthquake », Miami New Times , Miami,‎ (lire en ligne)
  22. (en) Kim Ives, « Brooklyn: The Return of Manno Charlemagne », Haïti Liberté, New York/Port-au-Prince, vol. 3, no 46,‎ 2 au 8 juin 2010 (lire en ligne)
  23. (en) Noah Bonaparte Pais, « Manno Charlemagne with Helen Gillet », Gambit, Nouvelle-Orléans,‎ (lire en ligne)
  24. Manno Charlemagne photographié lors du Big Night In Little Haiti, juillet 2012
  25. Annonce des concerts de Manno Charlemagne le 19 et 20 juillet 2012 à Miami
  26. Concert de Manno Charlemagne à l'université internationale de Floride, Miami, 19 juillet 2012 (consulté le 15 décembre 2016)
  27. Annonce du concert de Manno Charlemagne le 23 septembre 2016 à l'université Duke
  28. Concert de Manno Charlemagne à l'université Duke, Durham, 23 septembre 2016 (consulté le 15 décembre 2016)
  29. Bitter Cane (Crowing Rooster Arts) (consulté le 7 janvier 2017)
  30. Eddy Cavé, « Manno Charlemagne, Konviksyon, un nouveau succès de Frantz Voltaire », Le Nouvelliste, Port-au-Prince,‎ (lire en ligne)
  31. Webert Lahens, « Michel Soukar revisite Manno Charlemagne », Le Nouvelliste, Port-au-Prince,‎ (lire en ligne)

Liens externes[modifier | modifier le code]