Manifeste des 93

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le Manifeste des 93 (également intitulé Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées) est un document daté du qui fut publié en Allemagne sous le titre Aufruf an die Kulturwelt / An die Kulturwelt ! Ein Aufruf (et traduit en français dans La Revue Scientifique du ). Il exprime, au début de la Première Guerre mondiale, une réaction des clercs allemands aux accusations d'exactions portées contre l'armée allemande à la suite de l'invasion de la Belgique.

Il fut signé par 93 intellectuels allemands (d'où son nom). On retrouve principalement dans cette liste des Prix Nobel, des scientifiques, des philosophes, des artistes, des médecins, et des enseignants de renommée internationale.

Contenu[modifier | modifier le code]

Ce qui allait être la Première Guerre mondiale venait de commencer. Le premier choc fut la rapide offensive allemande à travers la Belgique neutre, stoppée près de Paris lors de la première bataille de la Marne en . La communauté internationale s'étant émue des atrocités allemandes en Belgique, réelles, lors de l'invasion de ce pays, ce manifeste fut rédigé pour démontrer au monde entier le soutien sans équivoque des intellectuels allemands au Kaiser Guillaume II, à la cause de l'Empire allemand et à l'armée allemande.

Texte[modifier | modifier le code]

« Appel au monde civilisé

En qualité de représentants de la science et de l'art allemands, nous, soussignés, protestons solennellement devant le monde civilisé contre les mensonges et les calomnies dont nos ennemis tentent de salir la juste et noble cause de l'Allemagne dans la terrible lutte qui nous a été imposée et qui ne menace rien de moins que notre existence. La marche des événements s'est chargée de réfuter cette propagande mensongère qui n'annonçait que des défaites allemandes. Mais on n'en travaille qu'avec plus d'ardeur à dénaturer la vérité et à nous rendre odieux. C'est contre ces machinations que nous protestons à haute voix : et cette voix est la voix de la vérité.

Il n'est pas vrai que l'Allemagne ait provoqué cette guerre. Ni le peuple, ni le Gouvernement, ni l'empereur allemand ne l'ont voulue. Jusqu'au dernier moment, jusqu'aux limites du possible, l'Allemagne a lutté pour le maintien de la paix. Le monde entier n'a qu'à juger d'après les preuves que lui fournissent les documents authentiques. Maintes fois pendant son règne de vingt-six ans, Guillaume II a sauvegardé la paix, fait que maintes fois nos ennemis mêmes ont reconnu. Ils oublient que cet Empereur, qu'ils osent comparer à Attila, a été pendant de longues années l'objet de leurs railleries provoquées par son amour inébranlable de la paix. Ce n'est qu'au moment où il fut menacé d'abord et attaqué ensuite par trois grandes puissances en embuscade, que notre peuple s'est levé comme un seul homme.

Il n'est pas vrai que nous avons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l'Angleterre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues à violer elles-mêmes cette neutralité. De la part de notre patrie, c'eût été commettre un suicide que de ne pas prendre les devants.

Il n'est pas vrai que nos soldats aient porté atteinte à la vie ou aux biens d'un seul citoyen belge sans y avoir été forcés par la dure nécessité d'une défense légitime. Car, en dépit de nos avertissements, la population n'a cessé de tirer traîtreusement sur nos troupes, a mutilé des blessés et égorgé des médecins dans l'exercice de leur profession charitable. On ne saurait commettre d'infamie plus grande que de passer sous silence les atrocités de ces assassins et d'imputer à crime aux Allemands la juste punition qu'ils se sont vus forcés d'infliger à des bandits.

Il n'est pas vrai que nos troupes aient brutalement détruit Louvain. Perfidement assaillies dans leurs cantonnements par une population en fureur, elles ont dû, bien à contrecœur, user de représailles et canonner une partie de la ville. La plus grande partie de Louvain est restée intacte. Le célèbre Hôtel de Ville est entièrement conservé : au péril de leur vie, nos soldats l'ont protégé contre les flammes. Si dans cette guerre terrible, des œuvres d'art ont été détruites ou l'étaient un jour, voilà ce que tout Allemand déplorera sincèrement. Tout en contestant d'être inférieur à aucune autre nation dans notre amour de l'art, nous refusons énergiquement d'acheter la conservation d'une œuvre d'art au prix d'une défaite de nos armes.

Il n'est pas vrai que nous fassions la guerre au mépris du droit des gens. Nos soldats ne commettent ni actes d'indiscipline ni cruautés. En revanche, dans l'Est de notre patrie la terre boit le sang des femmes et des enfants massacrés par les hordes russes, et sur les champs de bataille de l'Ouest les projectiles dum-dum de nos adversaires déchirent les poitrines de nos braves soldats. Ceux qui s'allient aux Russes et aux Serbes, et qui ne craignent pas d'exciter des mongols et des nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu'on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne.

Il n'est pas vrai que la lutte contre ce que l'on appelle notre militarisme ne soit pas dirigée contre notre culture, comme le prétendent nos hypocrites ennemis. Sans notre militarisme, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps. C'est pour la protéger que ce militarisme est né dans notre pays, exposé comme nul autre à des invasions qui se sont renouvelées de siècle en siècle. L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un. C'est dans ce sentiment d'union que fraternisent aujourd'hui 70 millions d'Allemands sans distinction de culture, de classe ni de parti.

Le mensonge est l'arme empoisonnée que nous ne pouvons arracher des mains de nos ennemis. Nous ne pouvons que déclarer- à haute voix devant le monde entier- qu'ils rendent faux témoignage contre nous. À vous qui nous connaissez et, avez été, comme nous, les gardiens des biens les plus précieux de l'humanité, nous crions :

Croyez-nous ! Croyez que dans cette lutte nous irons jusqu'au bout en peuple civilisé, en peuple auquel l'héritage d'un Goethe, d'un Beethoven et d'un Kant est aussi sacré que son sol et son foyer. Nous vous en répondons sur notre nom et sur notre honneur. »

— [93 signataires], Le 4 octobre 1914

Liste des 93 signataires[modifier | modifier le code]

  1. Adolf von Baeyer
  2. Peter Behrens
  3. Emil von Behring
  4. Wilhelm von Bode
  5. Aloïs Brandl
  6. Lujo Brentano
  7. Justus Brinckmann (de)
  8. Johannes Conrad (de)
  9. Franz Defregger
  10. Richard Dehmel
  11. Adolf Deissmann
  12. Wilhelm Dörpfeld
  13. Friedrich von Duhn
  14. Paul Ehrlich
  15. Albert Ehrhard
  16. Carl Engler
  17. Gerhart Esser
  18. Rudolf Christoph Eucken
  19. Herbert Eulenberg
  20. Heinrich Finke
  21. Hermann Emil Fischer
  22. Wilhelm Foerster
  23. Ludwig Fulda
  24. Eduard Gebhardt
  25. Jan Jakob Maria de Groot (en)
  26. Fritz Haber
  27. Ernst Haeckel
  28. Max Halbe (de)
  29. Gustav-Adolf von Harnack
  30. Gerhart Hauptmann
  31. Carl Hauptmann
  32. Gustav Hellmann (de)
  33. Wilhelm Herrmann (de)
  34. Andreas Heusler (de)
  35. Adolf von Hildebrand
  36. Ludwig Hoffmann (de)
  37. Engelbert Humperdinck
  38. Leopold von Kalckreuth (de)
  39. Arthur Kampf
  40. Friedrich August von Kaulbach
  41. Theodor Kipp (de)
  42. Felix Klein
  43. Max Klinger
  44. Aloïs Knoepfler
  45. Anton Koch
  46. Paul Laband
  47. Karl Lamprecht
  48. Philipp Lenard
  49. Maximilian Lenz (de)
  50. Max Liebermann
  51. Franz von Liszt
  52. Ludwig Manzel
  53. Joseph Mausbach (de)
  54. Georg von Mayr (de)
  55. Sebastian Merkle (de)
  56. Eduard Meyer
  57. Heinrich Morf (de)
  58. Friedrich Naumann
  59. Albert Neisser
  60. Walther Hermann Nernst
  61. Wilhelm Ostwald
  62. Bruno Paul
  63. Max Planck
  64. Albert Plohn
  65. Georg Reicke
  66. Max Reinhardt
  67. Alois Riehl
  68. Karl Robert (de)
  69. Wilhelm Roentgen
  70. Max Rubner
  71. Fritz Schaper
  72. Adolf von Schlatter
  73. August Schmidlin
  74. Gustav von Schmoller
  75. Reinhold Seeberg
  76. Martin Spahn
  77. Franz von Stuck
  78. Hermann Sudermann
  79. Hans Thoma
  80. Wilhelm Trübner
  81. Karl Vollmöller
  82. Richard Voss
  83. Karl Vossler
  84. Siegfried Wagner
  85. Heinrich Wilhelm Waldeyer
  86. August von Wassermann
  87. Felix Weingartner
  88. Theodor Wiegand
  89. Wilhelm Wien
  90. Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff
  91. Richard Willstätter
  92. Wilhelm Windelband
  93. Wilhelm Wundt

Albert Einstein, qui avait été l'un des trois seuls savants allemands à signer une pétition pour la paix en 1913, refusa énergiquement de signer ce manifeste qu'il qualifia de « capitulation de l'indépendance intellectuelle allemande » .

Origine du texte[modifier | modifier le code]

Le 10 septembre 1914, l'industriel Erich Buchwald demande à Hermann Sudermann de réagir aux diffamations étrangères.

Initiatives semblables[modifier | modifier le code]

En septembre 1914, des historiens d'Oxford signent Why we are at war.

En octobre 1914, vingt-deux recteurs d'universités allemandes signent un manifeste dénonçant les accusations portées contre l'Allemagne. Un autre manifeste est signé par 3 016 professeurs d'université et d’écoles supérieures[1], avec publication le 23 octobre 1914. Waldeyer fonde le Kulturband à Berlin.

C'est le 20 juin 1915 qu'est signée, à l'initiative de Reinhold Seeberg, la Pétition des intellectuels (par 352 professeurs de l'enseignement supérieur Seeberg-Adresse).

Échos et effets[modifier | modifier le code]

Le 21 octobre 1914, le New York Times publie Reply to the German Professors (de), réponse signée par 120 professeurs britanniques.

En France, le manifeste des 93 incita le ministère des Affaires étrangères à créer un service de la Propagande.

Dans l'élan de l'appel, plusieurs signataires allemands rejoignent le cercle politique de la Société Allemande de 1914.

Les dirigeants français de la ligue du libre-échange, Yves Guyot notamment, polémiquèrent via la presse suisse avec un Allemand signataire, Lunjo Brentano, jusqu'en décembre 1914[2].

On lira dans le mémoire de Marie-Éve Chagnon la réaction des diverses Académies de France : fallait-il exclure les membres correspondants étrangers signataires de ce manifeste ? Les signataires, au fond, s'étaient prononcés à titre individuel ; fallait-il qu'une institution leur répondît ? L'Académie des sciences fut la plus hésitante.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]