Manifestations des agriculteurs indiens de 2020-2021

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Manifestation des agriculteurs indiens de 2020-2021
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Manifestants qui marchent vers New Delhi
Informations
Date - en cours
Localisation Inde
Caractéristiques
Participants Agriculteurs indiens
Revendications Suppressions de trois lois agraires adoptées par le gouvernement
Bilan humain
Morts 159 morts dont sept suicides

Les manifestations des agriculteurs indiens de 2020-2021 constituent un mouvement de protestation contre les trois lois agricoles adoptées par le Parlement indien en . Celles-ci sont qualifiées de « lois anti-agriculteurs » par de nombreux syndicats d'agriculteurs[1],[2] qui estiment que la suppression des prix fixés par des intermédiaires laisseront les agriculteurs à la « merci des entreprises »[3],[4]. Le gouvernement soutient qu'elles permettront aux agriculteurs de vendre leurs produits directement à des entreprises à des prix librement fixés[5],[6],[7].

Contexte[modifier | modifier le code]

Le gouvernement de Narendra Modi décide en 2020 de libéraliser la commercialisation des produits agricoles en permettant aux producteurs de vendre directement aux entreprises privées, une mesure qui entrainerait la disparition des prix minimum garantis. Cette décision, susceptible d'appauvrir encore davantage les paysans, entraine une mobilisation nationale conduite par les syndicats.

Ces lois, adoptées par le Parlement en , visent à déréguler le secteur agricole en faveur du secteur privé. Si le gouvernement de Narendra Modi insiste sur la nécessité et le bien-fondé de ces lois, soulignant que les agriculteurs indiens disposeront un libre choix de vendre leurs produits et que des investisseurs pourront mieux investir, les agriculteurs indiens perçoivent ces lois comme « un feu vert à l'inflation » des coûts des denrées et de la production agricole.[8]

Les opposants à la loi s'appuient sur l’exemple du Bihar (État du nord-est de l'Inde), où la suppression en 2006 des mandis (marchés de gros supervisés par chaque État et dont le gouvernement fédéral prévoit la suppression) a entrainé une baisse des revenus des paysans[8].

Au cours des dernières décennies, les paysans ont vu leurs marges bénéficiaires se réduire et leurs dettes augmenter. Une étude publiée en 2020 par l’université agricole du Pendjab indique que les paysans du Pendjab sont endettés à hauteur de quatre fois leur revenu annuel[9]. Ces vingt dernières années, 300 000 paysans se sont suicidés en Inde[10]. En 2018, des manifestations rassemblant des dizaines de milliers de paysans s'étaient succédé pour dénoncer notamment les très forts taux d'endettement et de suicides[11].

Déroulement[modifier | modifier le code]

Août à décembre 2020[modifier | modifier le code]

Peu de temps après l'introduction des lois, les syndicats commencent à organiser des manifestations locales, principalement au Pendjab. Après deux mois de manifestations, les syndicats d'agriculteurs - notamment du Pendjab, du Rajasthan et de l'Haryana - lancent un mouvement nommé Dilhi Chalo ("Allons à Delhi"), dans lequel des dizaines de milliers de syndicats d'agriculteurs marchent vers la capitale nationale. Le gouvernement indien ordonne à la police et aux forces de l'ordre de divers États d'attaquer les syndicats d'agriculteurs en utilisant des canons à eau, des matraques et des gaz lacrymogènes pour empêcher les syndicats d'agriculteurs d'entrer d'abord à Haryana, puis à Delhi.

Le , une grève générale nationale à laquelle participent environ 250 millions de personnes a lieu pour soutenir les syndicats d'agriculteurs. Le , India Today estime qu'entre 200 000 et 300 000 agriculteurs convergent vers Delhi.

Plus de 50 syndicats d'agriculteurs prennent part à la manifestation, tandis que le gouvernement indien affirme que certains syndicats se prononcent en faveur des lois agricoles[12],[13]. Les syndicats des transports, qui représentent plus de 14 millions de camionneurs, se prononcent en faveur des syndicats d'agriculteurs, menaçant d'interrompre la circulation des marchandises dans certains États[14]. Après le refus de la part du gouvernement d'accepter les demandes des syndicats d'agriculteurs lors des discussions du , les syndicats d'agriculteurs prévoient d'intensifier l'action par nouvelle grève dans toute l'Inde le .

Le gouvernement propose d'apporter quelques amendements aux lois, mais les syndicats réclament leur abrogation. À partir du , les syndicats d'agriculteurs prennent le contrôle des gares de péage autoroutières de l'Haryana et y autorisent la libre circulation des véhicules[15]. À la mi-décembre, la Cour suprême de l'Inde a reçu une série de pétitions liées à la suppression des blocus créés par les manifestants autour de Delhi. La Cour a aussi l'intention de faire avancer les négociations avec les différents organes des syndicats d'agriculteurs protestataires[16],[17]. Elle demande également au gouvernement de suspendre les lois, ce qu'il refuse[18]. Le , elle enregistre le premier recours déposé en faveur des agriculteurs protestataires[19].

Le Parti du peuple indien (BJP, au pouvoir) et les médias conservateurs ont cherché à discréditer le mouvement paysan en le décrivant comme manipulé par des puissances étrangères rivales, comme la Chine et le Pakistan, et en le qualifiant parfois de « terroriste » et de « séparatiste ». Des députés et journalistes surnomment le mouvement le « tukde tukde gang », soit le « gang des casseurs de l'unité nationale »[8].

En 2021[modifier | modifier le code]

Le , une grève générale paralyse le pays, rassemblant 10 des 11 plus grands syndicats du pays et jusqu'à 250 millions de grévistes, ce qui pourrait être la plus grande manifestation de l'histoire[20].

Le , après deux mois de manifestation, la Cour suprême suspend les réformes. Le mouvement paysan refuse cependant de se disperser, continuant de réclamer, le retrait pur et simple des lois concernées, ce que refuse le gouvernement[21].

Le , à l'issue d'une grosse journée de manifestations dans la capitale[22], les autorités rompent le dialogue avec les organisations syndicales, coupent Internet aux environs de Delhi et lancent une série de plaintes contre les principaux responsables du mouvement paysan, mais aussi contre des personnalités de l’opposition[23]. Le réseau social Twitter bloque à la demande du gouvernement plusieurs centaines de comptes appartenant à des magazines, des agriculteurs et des personnalités publiques qui s'opposent aux réformes agricoles. L'ONG Reporters sans frontières qualifie cette mesure de « cas choquant de censure manifeste ». Pour l’Internet Freedom Foundation, « les mesures prises par le gouvernement sont disproportionnées et montrent une hausse alarmante de la censure »[24].

Le mouvement écologiste Fridays for Future, fondé dans le cadre des marches internationales pour le climat, est à son tout ciblé par la répression en février pour avoir partagé sur les réseaux sociaux un appel à soutenir les manifestations de paysans. Disha Ravi, la figure emblématique du groupe, est arrêtée par la police qui l'accuse d'avoir participé à un « complot criminel » visant à « lancer une guerre économique, sociale et culturelle en Inde »[25],[26].

En mars, le coût de l'éducation est aussi soulevé par les manifestants, qui organisent des Mahapanchayat[27] (des assemblées populaires réunissant plusieurs communes[28]).

En date du , quelque 150 manifestants sont morts pendant les protestations[10]. Parmi eux, des dizaines de fermiers sont morts de froid dans des campements de fortune[21].

En mars, le mouvement s'étend à l'ensemble du corps social. Des Mahapanchayats, assemblée de démocratie directe s'organisent dans l'ensemble du pays. Une manifestation de grande ampleur est organisée le , avec une marche vers Delhi[29].

Réactions[modifier | modifier le code]

Réactions à l'International[modifier | modifier le code]

Drapeau du Canada Canada: Le premier ministre Justin Trudeau a déclaré le qu'il était préoccupé par les manifestations mais était favorable à ce que les agriculteurs soient écoutés par le gouvernement indien. En réaction à ces commentaires, le gouvernement de l'Inde a accusé Justin Trudeau de s'«ingérer dans ses affaires intérieures».[30]

Drapeau des Nations unies Nations unies: Le secrétaire général António Guterres a appelé le gouvernement indien à autoriser les manifestations, affirmant le droit d'exprimer son opposition au gouvernement, déclarant que : « [...] les gens ont le droit de manifester pacifiquement et les autorités doivent les laisser faire »[31].

En plus des représentants de pays à travers le monde, des célébrités ont réagi aux manifestations secouant l'Inde. Sur le réseau social Twitter, la chanteuse Rihanna a demandé le pourquoi les médias ne parlaient pas de ces manifestations, ce qui a provoqué un débat houleux sur les réseaux sociaux[32]. Elle a été publiquement soutenu par la militante écologiste Greta Thunberg[33].

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Vaibhav Palnitkar, « Here's Why Farmers Are Protesting the 3 New Agriculture Ordinances », The Quint,‎ (lire en ligne[archive du ], consulté le 28 octobre 2020)
  2. (en-US) Jeffrey Gettleman, Karan Deep Singh et Hari Kumar, « Angry Farmers Choke India's Capital in Giant Demonstrations », The New York Times,‎ (ISSN 0362-4331, lire en ligne[archive du ], consulté le 1er décembre 2020)
  3. « L'Inde accusée de livrer ses petits paysans à l'agrobusiness », sur France Culture,
  4. (en) Sagar Kulkarni, « Now, farmers will be back to serfdom, at the mercy of big corporates: Manish Tewari », Deccan Herald,‎ (lire en ligne[archive du ], consulté le 2 décembre 2020)
  5. (en) « Farmers across India protest against farm bills. In photos », Hindustan Times,‎ (lire en ligne[archive du ], consulté le 7 octobre 2020)
  6. (en) « PM Modi reaches out to farmers amid anger », Hindustan Times,‎ (lire en ligne[archive du ], consulté le 7 octobre 2020)
  7. (en) Swati Mathur, « Farm bills 2020: President Kovind gives assent to controversial farm bills, laws come into force immediately », The Times of India,‎ (lire en ligne[archive du ], consulté le 7 octobre 2020)
  8. a b et c Joel Cabalion et Delphine Thivet, « Révolte sans précédent des paysans indiens », Le Monde Diplomatique,‎ , p.16 (lire en ligne)
  9. Simran Jeet Singh, « Inde : des réformes agraires entraînent la plus grande grève du monde », sur lvsl.fr,
  10. a et b Lina Sankari, « Inde. « Narendra Modi va nous ruiner pour satisfaire l’agrobusiness » », sur L'Humanité,
  11. « En Inde, la colère paysanne monte », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne)
  12. (en) « Farmer unions agree to sit for talks with the government today » [archive du ], mint, (consulté le 3 décembre 2020)
  13. (en) « 'I come from farming family,' Tomar writes open letter to farmers; PM Modi urges to read » [archive du ], Hindustan Times, (consulté le 18 décembre 2020)
  14. (en) « Farmers' protest: Transporters threaten to halt operations in North India from Dec 8 » [archive du ], Tribuneindia News Service, (consulté le 3 décembre 2020)
  15. (en) « Farmers lay siege to toll plazas in Haryana, allow free movement of vehicles » [archive du ], Hindustan Times, (consulté le 13 décembre 2020)
  16. (en) « Farm protests: Supreme Court intends to set up committee for negotiations, posts matter for Thursday » [archive du ], The Times of India, (consulté le 17 décembre 2020)
  17. Vaidyanathan, « Centre-Farmers' Committee, Suggests Supreme Court, Or "Talks Will Fail" » [archive du ], NDTV, (consulté le 17 décembre 2020)
  18. (en) Mahapatra, « Delhi farmers protest news: Consider putting on hold new farm laws, says Supreme Court to govt » [archive du ], The Times of India, (consulté le 19 décembre 2020)
  19. « Supreme Court Agrees to Hear Panjab University Students' Plea on Farmers' Protest », The Wire, (consulté le 6 janvier 2021)
  20. (en) « Largest Ever Strike in India Shakes Up Modi Govt », sur NewsClick, (consulté le 8 février 2021)
  21. a et b « En Inde, des centaines de milliers de paysans révoltés cernent New Delhi », sur Reporterre,
  22. « Inde : comment, depuis novembre, des dizaines de milliers d'agriculteurs protestent autour de New Delhi et maintiennent la pression sur le gouvernement », sur Franceinfo, (consulté le 8 février 2021)
  23. « En Inde, nouvelle journée de mobilisation, la révolte paysanne s’intensifie », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne)
  24. « Inde : des centaines de comptes Twitter d'opposants bloqués à la demande du gouvernement », sur RT,
  25. « Inde : une militante du mouvement de Greta Thunberg arrêtée pour «complot criminel» », sur Le Figaro,
  26. Côme Bastin, « Inde : la répression s'accroît, une militante écologiste arrêtée », sur Reporterre,
  27. (en) Subhajoy Roy, « At mahapanchayat in Calcutta, a postgraduate student articulates fears swirling around her father’s farm », sur Telegraph India
  28. (en) FPK Web Desk, « What is a mahapanchayat? All you need to know about Jind Mahapanchayat attended by Rakesh Tikait », sur Free Press Journal.in
  29. Mahatma, « Inde, le soulèvement paysan devient un soulèvement général appuyé sur la démocratie directe », sur Ricochets.cc,
  30. « Soutien aux agriculteurs indiens | Trudeau fait peu de cas de la réprimande de l’Inde », sur La Presse, (consulté le 8 février 2021)
  31. (en) Kallol Bhattacherjee, « People have a right to demonstrate peacefully: UN spokesperson on farmers’ protests », The Hindu,‎ (ISSN 0971-751X, lire en ligne, consulté le 8 février 2021)
  32. (en-GB) « Farmers' protest: Why did a Rihanna tweet prompt Indian backlash? », BBC News,‎ (lire en ligne, consulté le 8 février 2021)
  33. « Rihanna’s tweet on farmer protests: How it started and where it went - Times of India », sur The Times of India (consulté le 8 février 2021)