Manifestation du 11 novembre 1940

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Plaque commémorative inaugurée le 11 novembre 2010 par Nicolas Sarkozy sous l'Arc de Triomphe : « En hommage aux lycéens et étudiants de France qui défièrent l'armée d'occupation nazie le 11 novembre 1940 au péril de leur vie »[1].
Plaque commémorative inaugurée le 11 novembre 1954 par René Coty au 156 avenue des Champs-Élysées, à l'angle avec la place de l'Étoile : « Le 11 novembre 1940 devant la tombe de l'Inconnu les étudiants de France, manifestant en masse, les premiers résistèrent à l'occupant »[2].

La manifestation du 11 novembre 1940 est une manifestation de lycéens et d'étudiants ayant eu lieu à Paris, sur les Champs-Élysées et devant l'arc de triomphe de l'Étoile en commémoration de l'armistice du 11 novembre 1918. Rassemblant plusieurs milliers de personnes et durement réprimée par les occupants nazis, elle est considérée comme un des tous premiers actes publics de résistance à l'occupant en France après l'armistice du 22 juin 1940 et l'appel du 18 Juin.

Origines de la manifestation[modifier | modifier le code]

La manifestation du 11 novembre 1940 tire ses origines de plusieurs événements survenus peu avant. Tout d'abord, l'occupation de Paris depuis juin 1940 est une humiliation pour les Parisiens, et l'installation de l'armée allemande avec ses corollaires (panneaux en allemand, drapeaux nazis, etc.) marque la défaite française de façon particulièrement visible.

Plus tard, la poignée de main entre le Maréchal Pétain et Adolf Hitler à l'entrevue de Montoire le 24 octobre 1940 signe l'entrée dans la collaboration. Pour nombre de Français persuadés que Pétain était en train de préparer une revanche, c'est une désillusion.

Ensuite, la question de la commémoration du 11 novembre, traditionnelle et extrêmement importante depuis 1920, pose problème aux autorités allemandes (qui ne veulent pas d'une célébration de la défaite allemande de 1918) et aux autorités françaises (qui ne veulent ni déplaire au peuple, ni à l'occupant). Les autorités tranchent le problème en annulant les commémorations du 11 novembre et en préférant saluer les morts lors du 1er novembre, jour de la Toussaint. Déjà, spontanément, dans un Paris où le sentiment anti-allemand se développe, 20 000 personnes sont passées déposer à l'Arc de Triomphe près de 500 bouquets le 1er novembre[3]. De même, plusieurs incidents sont signalés entre des étudiants et des soldats allemands à l'université ou dans des cafés, dans les jours précédant le 11 novembre. L'arrestation de Paul Langevin le 8 novembre, grande figure scientifique et professeur au Collège de France, est également considérée comme un des éléments déclencheurs de la manifestation.

À la suite de l'annulation du jour férié traditionnel du 11 novembre, il est annoncé que pour les étudiants et lycéens ce sera un jour travaillé comme un autre. La lecture d'une circulaire interdisant les manifestations et commémorations est faite par les recteurs d'université et les proviseurs, annonçant indirectement aux jeunes qu'il y avait une tension sur le sujet[4].

Depuis le début du mois de novembre circule également un tract, particulièrement apolitique et rassembleur, transmis de la main à la main et manuscrit. Il appelle à la manifestation devant la tombe du Soldat inconnu le 11 novembre au soir :

« Étudiant de France !

Le 11 novembre est resté pour toi jour de Fête nationale
Malgré l'ordre des autorités opprimantes, il sera Jour de recueillement.
Tu n'assisteras à aucun cours.
Tu iras honorer le Soldat Inconnu, 17 h 30.
Le 11 novembre 1918 fut le jour d'une grande victoire.
Le 11 novembre 1940 sera le signal d'une plus grande encore.
Tous les étudiants sont solidaires pour que
Vive la France !

Recopie ces lignes et diffuse-les. »

— Tract trouvé dans le hall de la faculté de médecine de Paris (conservé à la BDIC).

Déroulement de la manifestation[modifier | modifier le code]

La manifestation du 11 novembre 1940 débute en fait tôt le matin à h 30 quand André Weil-Curiel, Léon-Maurice Nordmann et Michel Edinger, membres du réseau du Musée de l'Homme, déposent devant la statue de Georges Clemenceau en bas des Champs-Élysées une gerbe « en témoignage d'admiration envers l'homme qui ne voulut jamais capituler et ne désespéra pas de la Patrie ». La gerbe est entourée d'un ruban tricolore et accompagnée d'une « carte de visite » en carton d'un mètre de long, portant l'inscription « Le général de Gaulle à l'organisateur de la victoire ».

La carte de visite et le ruban disparaissent au cours de la matinée ainsi que les nombreux bouquets qui avaient été déposés près de la gerbe par des mains anonymes. Un certain nombre d'arrestations est effectué. Tout au long de la journée des Parisiens viennent sur la tombe du Soldat inconnu.

Dans la journée, le Quartier latin où sont les étudiants est calme, tandis que les lycées continuent leurs cours. Les étudiants et lycéens commencent à converger, par petits groupes, vers la place de l'Étoile à partir de 16 h seulement. Un cas particulier, celui des élèves du lycée Janson-de-Sailly venus en groupe, avec une gerbe de fleurs de deux mètres de haut, en forme de croix de Lorraine. Lors de cette manifestation on relève la présence de André Weil-Curiel, Yves Kermen, François Bresson, Jean Ebstein-Langevin, Francis Cohen, Olivier de Sarnez, Germaine Ribière

La manifestation arrive à son apogée vers 17 h, où les estimations font état de près de 3 000 jeunes, lycéens, étudiants ou jeunes actifs, présents sur la place de l'Étoile et devant la tombe du Soldat inconnu. Une note de police rapporte qu'on y chante La Marseillaise, qu'on y crie « Vive la France », « Vive De Gaulle » ou, plus ironiquement, « Vive de… » en brandissant deux cannes à pêche (des gaules).

Des incidents éclatent entre des manifestants et des jeunes pronazis français du Jeune Front, installés dans une boutique sur les Champs-Élysées. D'abord surprise, l'armée allemande riposte par des coups de crosse, ainsi que des tirs. Les manifestants se dispersent alors rapidement et de façon désorganisée. Vers 18 h 30 la manifestation est terminée, laissant une quinzaine de blessés dont cinq graves (parmi lesquels Pierre Lefranc, future figure du gaullisme)[5].

Réaction des autorités[modifier | modifier le code]

Plus de 200 arrestations sont alors effectuées, par la police française ou directement par les allemands. Les étudiants et lycéens arrêtés sont emmenés dans les prisons de la Santé, du Cherche-Midi et de Fresnes[6]. Une semaine plus tard, il reste encore plus de 140 personnes incarcérées. Des rumeurs parlent d'étudiants fusillés, ou déportés. Radio Londres évoque le chiffre de 11 tués et 500 déportés le 28 novembre. Jérôme Carcopino, de facto recteur de l'Université de Paris après que Gustave Roussy a été démis de ses fonctions le 13 novembre, doit demander au préfet de Paris de faire démentir ces chiffres pour garder le calme. Il tente dans les semaines qui suivent la manifestation de faire atténuer la répression.

En effet, l'Université a été fermée dès le 12 novembre, ainsi que tous les établissements d'enseignement supérieur de Paris. Les étudiants provinciaux doivent rentrer chez eux, les Parisiens sont tenus de pointer quotidiennement dans les commissariats. En même temps que les efforts de Carcopino, le commandement militaire allemand de Paris demande à Berlin de rouvrir les établissements parisiens, ce qui est fait progressivement entre le 17 novembre et le 20 décembre.

Les étudiants emprisonnés sont progressivement relâchés, jusqu'au début du mois de décembre. Pour prévenir toute reprise d'opposition, les autorités allemandes font des arrestations préventives de jeunes autour des Champs-Élysées, avec un point culminant le 21 novembre 1940 avec plus de 1 000 arrestations[7].

Mémoire[modifier | modifier le code]

La composition des manifestants est assez floue et a donné lieu à des récupérations dès les années suivantes. Il semble que les étudiants et lycéens aient été relativement apolitiques et provenant à la fois de la droite nationaliste et de la gauche communiste. Le tract d'appel à manifester étant reconnu comme particulièrement apolitique.

Lors de la répression, ce sont davantage les gaullistes qui sont incriminés par les autorités, mais des militants communistes identifiés, comme François Lescure, sont tout de même interrogés et la presse clandestine communiste salue la manifestation, tout en la rattachant fortement à l'arrestation de Paul Langevin. Les étudiants arrêtés nient toute origine politique. Les journaux d'occupation mettent la responsabilité de la manifestation sur l'irresponsabilité de la jeunesse. La presse clandestine salue la défense des traditions universitaires. Si le patriotisme est rarement mis en avant, les différents groupes commencent à s'attribuer la paternité de la manifestation.

Les années suivantes, les autorités surveillent fortement le Quartier latin afin de prévenir toute nouvelle tentative de manifestation. Le Front national étudiant salue la mémoire des étudiants de 1940, ainsi que divers résistants en 1945 (comme Jean Guéhenno, ou Gustave Roussy lorsqu'il reprend ses fonctions en 1945). L'UNEF ne valorise pas cet événement, et demande sans insistance et sans succès la pose d'une plaque commémorative en 1948.

De leur côté, les communistes et notamment François Lescure, revendiquent la paternité de la manifestation et notamment l'impression des tracts d'appel à manifester. Le récit de l'événement est enjolivé, devenant une marche unie remontant les Champs-Élysées aux cris de « à bas Pétain, à bas Hitler ». Le rôle des communistes est donné comme prédominant. Ce discours, relayé jusqu'en 1968, reçoit ses premières inflexions après une étude de Raymond Josse puis d'autres historiens jusque dans les années 1990.

Une Association des Résistants du 11 novembre 1940 est créée en 1959 et fait suite à la pose d'une plaque commémorative en 1954. Son fondateur et délégué général est Jean Ebstein-Langevin. Elle accepte en son sein des anciens manifestants parrainés par des membres. Elle est placée d'emblée sous la présidence d'honneur de Pierre Lefranc, gaulliste blessé et incarcéré lors de la manifestation. Elle organise lors des cérémonies du 11 novembre des dépôts de gerbe, reprenant la grande gerbe de deux mètres du lycée Janson-de-Sailly. Elle recueille également des témoignages d'anciens manifestants en lien avec la direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives du ministère de la Défense. Elle accrédite la thèse d'une manifestation spontanée de jeunes étudiants et lycéens, « instinctivement patriotes » et parfois potaches contre l'occupant[8].

Sources et bibliographie[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. « 11-Novembre : Hommage aux lycéens résistants de 1940 », sur lemonde.fr, .
  2. Alain Vincenot, Jean Mattéoli (préface) et Christine Levisse-Touzé (introduction), La France résistante : Histoires de héros ordinaires, Éditions des Syrtes, coll. « Histoire et document », , 574 p. (ISBN 2-84545-089-3), p. 29.
  3. Monchablon 2011, p. 69.
  4. Monchablon 2011, p. 70.
  5. Monchablon 2011, p. 72-73.
  6. Alain Monchablon, « 11 novembre 1940, une manifestation à la lumière des archives », Libération,‎ (lire en ligne).
  7. Monchablon 2011, p. 75.
  8. Monchablon 2011, p. 78-81.