Manière noire

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La manière noire (ou gravure noire, ou mezzotinte, ou mezzo-tinto) est un procédé de gravure en taille-douce. C'est le premier procédé d'impression qui permit d'obtenir des niveaux de gris, sans recourir aux hachures ou aux pointillés. La manière noire permet une grande variété de teintes et son charme réside dans le fait que les formes « paraissent sortir de l'ombre. C'est cet esprit autant que le procédé qui permet de distinguer une manière noire d'une simple manière blanche[1] ».

Histoire[modifier | modifier le code]

Le graveur Marcantonio Raimondi avait, à la Renaissance, utilisé un procédé mixte, associant la gravure au burin et des gris obtenus en dépolissant la plaque de cuivre à la pierre ponce, pour ensuite repolir au brunissoir les parties devant apparaître en clair sur l'épreuve[2]. Ce procédé particulier à un graveur exceptionnel semble s'être ensuite perdu.

En 1642, un graveur amateur allemand, Ludwig von Siegen, inventa, pense-t-on, la manière noire[3]. Il se peut que l'idée ait surgi à la suite de grattage d'eaux-fortes trop intenses. Von Siegen gravera, en 1642, le premier portrait en manière noire. Le prince Rupert du Rhin, artiste amateur, développa la technique en inventant le berceau[4], et son assistant, Wallerant Vaillant, l'adaptera à un usage commercial à Amsterdam, dans les années 1660.

Le procédé est particulièrement en vogue dans le dernier tiers du XVIIe siècle, et au XVIIIe siècle, en particulier en Angleterre, avec par exemple John Raphael Smith et Jacob Christoph Le Blon, qui invente un procédé en couleurs.

Elle est appréciée pour la transposition et la diffusion des portraits peints, comme ceux d'Antoine van Dyck. Ses noirs veloutés et ses gris profonds sont à même de restituer le coloris subtil de ses tableaux et de traduire la fine observation que celui-ci accorde aux textures ainsi qu’aux jeux de la lumière sur les surfaces.

En dépit de la grande variété qu’elle offre, les limites de cette technique la font rapidement passer de mode. Tout au long du XVIIIe siècle, les variantes de l'eau-forte, comme la gravure au lavis, puis l'aquatinte, se substituent progressivement à la manière noire. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, des graveurs comme Mario Avati la remettent à l'honneur.

Technique[modifier | modifier le code]

Berceau.
Brunissoirs et grattoirs.

Le premier travail consiste à grainer la plaque uniformément de petits trous, à l’aide d’un outil appelé berceau, un demi-cylindre hérissé de pointes fixé sur un manche[5]. L'affûtage est fastidieux : « L'outil sera repassé sur le revers de son biseau ; et l'on aura grand soin, en l'aiguisant, de conserver toujours le même périmètre ; ce périmètre doit être tiré du centre d'un diamètre de six pouces ; trop de rondeur caverait le cuivre, et moins de rondeur ne mordrait pas assez[6] ». Il existe trois finesses de berceau : le 75, le 85, le 100 ; la numéro indique le nombre de lignes par inch sur le dos de la lame.

Un mouvement de balancement du manche, d'abord d'avant en arrière puis de gauche à droite entame le métal de façon régulière et uniforme« On doit veiller à ne pas aller jusqu'aux pointes de l'instrument — qui doivent d'ailleurs être arrondies —, afin de ne pas blesser le métal et ne laisser que des marques égales[1] ». Le grain doit être régulier pour retenir l'encre lors de l'impression et permettra ainsi d'obtenir un aplat profond.

On parle d'un tour lorsqu'on a effectué un premier passage sur la surface de la plaque. Les graveurs des XVIIe siècle et XVIIIe siècle préconisaient vingt tours afin que la plaque soit correctement grainée[7]. Le grainage peut aussi être obtenu par une roulette, ce qui permet de gagner du temps, mais donne un rendu plus médiocre.

Le graveur va aplanir les régions de la plaque qui doivent moins retenir l'encre.

« L'instrument dont on se sert pour ratisser la grainure se nomme grattoir… Ce grattoir porte ordinairement un brunissoir sur la même tige ; le brunissoir sert à lisser les parties que le grattoir a ratissées… Il s'agit en travaillant, de conserver la grainure dans son ton vif sur les parties du cuivre qui doivent imprimer les ombres ; d'émousser les pointes de la grainure sur les parties du cuivre qui doivent imprimer les demi-teintes, et de ratisser les parties du cuivre qui doivent épargner le papier, pour qu'il puisse fournir les luisants. »

— Jacob Christoph Le Blon[8]

On obtient ainsi une gravure qui comporte des tonalités de gris[9].

En raison de la grenure, l'impression est délicate, et l'encrage doit s'effectuer avec un tampon doux. L'aciérage est vivement recommandé pour des tirages en grand nombre.

L'effet obtenu par ce procédé s'apparente à une trame stochastique en imprimerie, proposée par des logiciels d'impression des demi-teintes par ordinateur.

On peut exécuter une manière noire en lithographie par grattage et lavis d’acide sur fond noir[réf. souhaitée].

La lithographie au crayon sur pierre grenée permet les demi-teintes, mais à la différence de la manière noire, l'artiste applique le crayon lithographique sur les parties à encrer. En dessin, on dessine à la manière noire en enduisant d'abord le papier d'un aplat de fusain ou de graphite, et en éclaircissant à la gomme, taillée comme un crayon, et à la mie de pain, aussi bien qu'à la craie sur un support noir.

Graveurs en manière noire[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Béguin 1977.
  2. Notamment pour le Jugement de Pâris, de 1517-1520, sur un dessin de Raphaël (Joséphine Le Foll, « Le Jugement de Pâris », dans Raphaël, Paris, Hazan, , p. 296-297).
  3. « Il n'y a pas un seul graveur, un seul artiste quelconque qui puisse savoir comment cet ouvrage a été exécuté ». Dédicace de L. von Siegen au landgrave de Hesse-Cassel.
  4. John Evelyn attribue la paternité de cette nouvelle technique au prince Rupert : “Of the new way of Engraving, or Mezzo Tinto, Invented, and communicated by his Highnesse Prince Rupert, Count Palatine of Rhyne, &c.” (1662).
  5. Abraham Bosse, De la manière de graver à l'eau forte et au burin : et de la gravure en manière noire avec la façon de construire les presses modernes & d'imprimer en taille-douce (Nouvelle édition, augmentée de l'impression qui imite les tableaux, de la gravûre en maniere de crayon, & de celle qui imite le lavis. Enrichie de vignettes & de vingt-une planches en taille douce), Paris, Charles-Antoine Jombert, (lire en ligne), p. 118.
  6. Jacob Christoph Le Blon et Antoine Gautier de Montdorge, L'art d'imprimer les tableaux, Paris, P.-G. Le Mercier, (lire en ligne), p. 89
  7. Bosse 1758, p. 120.
  8. Le Blon et Gautier de Montdorge 1725, p. 97.
  9. Diderot, Le Salon de 1765.
  10. Graveur de l'œuvre Arrangement en gris et noir n°1 d'après James McNeill Whistler.

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • André Béguin, Dictionnaire technique de l'estampe, Bruxelles, .
  • H. Dubouchet, Précis élémentaire de gravure sur cuivre, Paris, 1891.
  • P. Durupt, La Gravure sur cuivre, Paris, 1951.
  • L. de Laborde, Histoire de la gravure en manière noire disponible sur Gallica, Paris, 1839.
  • Maria Christina Paoluzzi, La Gravure, Solar, 2004, 191 p. (ISBN 978-2263037290).
  • G. Profit, Procédés élémentaires de la gravure d'art, Paris, 1913.
  • V. Prouvé, La Gravure originale sur métal, Paris, 1914.

Liens externes[modifier | modifier le code]