Malouinière

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Une malouinière est une vaste demeure de plaisance construite par des négociants et armateurs de Saint-Malo (France) aux XVIIe et XVIIIe siècles. On en compte 112 dans la région.

Le corps de logis central est prolongé de deux ailes qui abritent les services et qui permettent aussi d'éviter une façade trop uniformément étirée, contribuant « à asseoir la composition d'ensemble, en particulier lorsqu'à l'entrée de la cour, chapelle et colombier leur répondent[1]. »

Habitées pour la plupart, plusieurs malouinières sont tout de même ouvertes à la visite, notamment lors des Journées du Patrimoine en septembre.

Histoire[modifier | modifier le code]

La prospérité de Saint-Malo date des XVe et XVIe siècles, époque à laquelle commence le déclin de Saint-Servan. Sous les guerres du Roi Soleil, l’aventure maritime de Saint-Malo prend son envol. Dès la seconde moitié du XVIIe siècle, la prospérité malouine amène les riches négociants, capitaines et armateurs à construire des formes architecturales propres qui répondent à leurs besoins de délassement en profitant de l'espace et de la lumière de l'arrière-pays. Après avoir réaménagé les petits manoirs, ils construisent ainsi de nouvelles grandes « maisons des champs » qui symbolisent leur ascension sociale[2].

La plupart des malouinières (on disait jadis « les malouines » avant que l'ingénieur ordinaire de la ville de Saint-Malo, Picot, baptise ainsi ces demeures en 1703)[3] sont des maisons des champs avec leurs dépendances (chapelles, pavillons d'angles, communs) construites entre 1680 et 1730 dans un rayon de 12 à 15 km autour de Saint-Malo par les armateurs (les « Messieurs de Saint-Malo » qui pouvaient pour revenir à leurs affaires dans la cité corsaire en moins de deux heures de cheval) insatisfaits de l'espace exigu de la ville « intra-muros » qui développait des odeurs délétères au retour des beaux jours. Ces derniers restaient ainsi à proximité de la sécurité des remparts de la ville en cas de visite impromptue des Anglais, et se délassaient dans ces résidences situées dans le bocage ou sur les bords de Rance mais dont le type architectural renvoyait à leurs hôtels particuliers urbains. Ces derniers leur rappelant leur travail, leurs propriétés rurales ressemblant aux folies des faubourgs urbains étaient par opposition non tournées vers la mer (à l'exception de la Malouinière du Bosc, de La Basse-Flourie, de Montmarin et de Vaulérault) avec l'avancée de la pièce principale qui permettait de jouir d'une vue plus dégagée vers la campagne[1].

Ces maisons de campagne sont construites d'abord dans les paroisses les plus proches de Saint-Malo, Paramé et Saint-Servan puis dans la presqu'île du Clos Poulet et au-delà, jusqu'à la baie de Cancale et tout le long de l'estuaire de la Rance, sur les deux rives. Les responsables de l'inventaire ont recensé cent douze malouinières subsistant sur près de deux cent édifiées (plusieurs ayant disparu car elles n'étaient plus à la mode au XIXe siècle)[4].

Les historiens s'interrogent encore sur le degré d'attraction qu'a exercé l'investissement foncier sur la bourgeoisie malouine à cette époque, et sur les finalités réelles de cet investissement rural foncier[5].

Fonctions[modifier | modifier le code]

Leurs fonctions principales étaient, pour les armateurs et capitaines qui habitaient dans la ville close[6] :

  • villégiature et réceptions (d'où leur nom au XVIIIe siècle de « vide-bouteilles » );
  • poste : toutes ces demeures étaient dotées de pigeonniers qui permettaient à l'armateur de communiquer avec les différents ports de France (lorsque l'armement faisait du cabotage, le capitaine lâchait des pigeons quand il arrivait dans un port et l'armateur savait le lendemain que le bateau était arrivé à bon port);
  • jardin à la française, composé d'un quadrillage de compartiments (parterre, labyrinthe végétal, bosquet, miroir d'eau, théâtre de verdure, tapis vert, arboretum, saut de loup) et qui produisait une polyculture d'agrément ou de subsistance (d'où la présence de vergers, potagers, étables, basse-cour) que chaque famille ramenait à Saint-Malo intramuros.

Architecture[modifier | modifier le code]

La plupart des malouinières sont traditionnellement enfermées dans de hauts murs et peu visibles ou invisibles, tendant à recréer tous les attraits d'un petit domaine champêtre. Les propriétaires privilégiaient la discrétion dans ces havres de paix à la campagne mais affichaient leur réussite sociale en investissant dans de luxueux intérieurs (boiseries sculptées[7], mobiliers de prix, bibelots exotiques, porcelaines chinoises, tentures indiennes de la compagnie des Indes). Leurs façades d'une longueur relativement restreintes (corps de logis typiquement sur cinq ou sept travées), ont des murs en moellons de schiste granulitique enduits d'un crépi à la chaux. Le granite de Chausey en pierre de taille est réservé aux ouvertures des fenêtres et des lucarnes à l'aplomb des travées, aux angles, aux corniches et aux bandeaux d'étage, ces derniers étant caractéristiques de l'architecture classique nationale, apportée à Saint-Malo par les ingénieurs venus travailler aux fortifications de la ville, notamment Siméon Garangeau. La tradition attribue à ce disciple de Vauban la paternité architecturale de plusieurs de ces résidences de campagne, en raison de leur sobriété et de leur rigueur militaire (façades sévères, précision de l'appareillage, rigueur du rapport entre les pleins et les vides, rareté du décor limité aux ouvertures couvertes d'une plate-bande ou à des détails importés par leurs propriétaires voyageurs, notamment pour les modénatures ou certains dessins de lucarnes)[8]. Les grandes toitures à arêtiers et croupes ornées d'épis de faîtage en plomb ou en terre cuite, et cantonnés de hautes cheminées à épaulements enjolivées ou non de volutes et épaulées de contreforts, sont des traits stylistiques propres aux malouinières[9].

Jusqu’au XVIIe siècle, les ouvertures sont percées selon les besoins. Au XVIIIe siècle, elles sont symétriques et alignées comme dans l’architecture militaire.

La corporation des menuisiers de Saint-Malo qui comptait un ou plusieurs représentants par quartier vivait grâce à la riche clientèle des familles installées dans les malouinières. Les registres de la capitation font apparaître que trois maîtres menuisiers étaient soumis à l'impôt en 1701. La corporation ne cessa de se développer et, en 1725, on compte encore onze membres actifs[10].

Malouinières notables[modifier | modifier le code]

Château de la Motte-Jean, XVIIe siècle[modifier | modifier le code]

La Ville Bague[modifier | modifier le code]

La malouinière de la Ville Bague

La Malouinière de la Ville Bague[11] (Saint-Coulomb) fut construite en 1715 par Guillaume Eon, issu d’une famille de riches négociants malouins qui avaient ouvert de nombreux comptoirs à l’étranger et notamment à Cadix.

Un manoir plus modeste se tenait à l’emplacement de l’actuelle malouinière, le pigeonnier, la chapelle et les murs d’enceinte sont donc antérieurs (1666).

À la Révolution française, la maison fut abandonnée par ses propriétaires.

Propriété successive des familles Éon (en 1670), Magon[Lequel ?] seigneurs de la Chipaudière (en 1676), Éon (en 1776). En 1768, Julie Marie Eon du Vieux Chastel épouse Jonathas de Penfentenyo, Marquis de Cheffontaines. Le marquis de Cheffontaines devient propriétaire de la ville bague en 1789. Après la révolution, la propriété passe à la famille Esnoul Le Sénéchal qui l'occupe de 1892 à 1946. Le domaine a été morcelé il y a vingt cinq ans mais l’allée centrale menant à la pièce d’eau a été conservée, ce qui protège l’effet de perspective du jardin actuel.

Le papier peint du grand salon date de 1820 (manufacture Dufour et Leroy) et représente l'arrivée de Francisco Pizarro chez les Incas. Exemplaire exceptionnel, ce panoramique est classé Monument historique.

La Malouinière de la Ville Bague propose une visite guidée du parc, de la chapelle, du pigeonnier ainsi que de l'intérieur avec les salons, de la salle à manger et du hall d'entrée. Les horaires des visites sont disponibles sur leur site internet.

Autres malouinières[modifier | modifier le code]

La Verderie, côté jardin.
  • Malouinière de la Verderie, à Saint-Servan (XVIIe siècle). Édifice remarquable datant de 1637, représentatif des proto-malouinières. Le plan ramassé en L, avec tour d'escalier octogonale hors-œuvre sur l'arrière du logis révèle l'influence de l'architecture des XVe – XVIe siècles. Sa situation en périphérie de Saint-Malo, la symétrie de la façade sur jardin et les cheminées épaulées, rattachent l'édifice à l'architecture des malouinières. Bien que la demeure ait été remaniée au XVIIIe siècle (boiseries du rez-de-chaussée, ajout d'une extension couverte d'un toit à la Mansart), elle a conservé une partie de ses lambris-cloisons du XVIIe siècle. La construction de la Verderie est attribuée à Noël Danycan, Seigneur de l’Épine, puissant commanditaire de la Compagnie des Indes et l'une des plus importantes fortunes du royaume, qui observait le retour de ses navires du haut de la tour. Logis et jardin sont inscrits à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques.
  • Malouinière de la Ville Bague, XVIIIe siècle, à Saint-Coulomb. Parc.
  • Malouinière du Vaulérault, Saint-Méloir-des-Ondes, familles Lorgeril puis Dartige du Fournet.
  • Malouinière des Courtils-Launay à Saint-Coulomb, construite par Jean de Launay, corsaire (cf ouvrage Deux corsaires malouins sous le règne de Louis XIV. La guerre de course dans la mer du Sud, par le général de la Villestreux), famille Herbert de La Portbarré.
  • Malouinière de Launay-Ravilly, à Saint-Père-Marc-en-Poulet.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Inventaire général de Bretagne 1984, p. 13.
  2. Jean-Yves Andrieux, Patrimoine et société, Presses universitaires de Rennes, , p. 291.
  3. Gilles Foucqueron, « L'épopée des malouinières », L'Histoire, no 338,‎ , p. 110.
  4. Gilles Henry, Bretagne et Bretons, France-Empire, , p. 38.
  5. André Lespagnol, Messieurs de Saint-Malo : une élite négociante au temps de Louis XIV, Presses Universitaires de Rennes, , p. 744.
  6. Inventaire général de Bretagne 1984, p. 4-15.
  7. Les lambris et planchers en chêne pouvaient provenir de la récupération de ce bois à partir du pont des navires désarmés
  8. Bernard Hulin, Françoise Hamon, L'Œuvre de Vauban et ses collaborateurs en Bretagne, Société finistérienne d'histoire et d'archéologie, , p. 3
  9. Inventaire général de Bretagne 1984, p. 2-3.
  10. http://www.restaurationdemeubles.com/saint_malo.htm
  11. Site web de la malouinière de la Ville Bague
  12. LE GOUELLEC, « Malouinière de la Bardoulais », sur www.la-bardoulais.com (consulté le 21 avril 2020)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Les Malouinières. Ille-et-Vilaine, L'Inventaire général de Bretagne, (ISBN 978-2-905064-00-4).
  • Isabelle Le Tiembre, Les « malouinières », maisons de campagne des riches Malouins, ASHAASM, 2001
  • Alain Bailhache, Gilles Foucqueron, L'épopée des malouinières : comme un rêve de pierres, ils bâtirent ces demeures, Cristel, 2007
  • Olivier Chereil de la Rivière, Malouinières, demeures d'exception, Éditions Ouest-France, 2007
  • Pierre-Jean Yvon, Les Malouinières. Demeures du Pays de Saint-Malo, éditions Amalthée, 2018

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]