Mais où sont passés les Indo-Européens ?

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Arbre de Schleicher (1861).

Mais où sont passés les Indo-Européens ? est un essai de Jean-Paul Demoule publié en 2014 au Seuil. Sous-titré « Le mythe d'origine de l'Occident », l'ouvrage a pour objet la présentation des théories relatives à l'existence d'un peuple proto indo-européen dont la langue serait l'origine unique des différentes langues indo-européennes. Après un exposé de l'histoire de cette théorie depuis le XVIIIe siècle, Jean-Paul Demoule présente les deux principales thèses contemporaines, l'hypothèse anatolienne et l'hypothèse kourgane, en souligne ce qu'il estime être les faiblesses, notamment au plan archéologique, pour conclure que les hypothèses relatives à l'existence d'un tel foyer unique reposent sur des postulats non démontrés. L'ouvrage a été généralement bien accueilli dans le milieu universitaire et par la presse grand public, mais a fait l'objet de vives critiques dans des périodiques proches de la Nouvelle Droite.

Publications antérieures sur le sujet[modifier | modifier le code]

Jean-Paul Demoule a écrit différents articles sur l'hypothèse de l'existence des Indo-Européens[1],[2], à partir de 1980.

En 1980, il publie dans la revue L'Histoire un article intitulé « Les Indo-Européens ont-ils existé ? »[3]. Il y présente la thèse de l'existence de « l'Indo-Européen comme personnage historique » comme le produit « de la logique interprétative et de l'idéologie ». Il estime que si cette thèse a pu séduire certains linguistes et donner lieu à une tentative de validation par la « paléontologie linguistique »[N 1], elle n'a pu faire l'objet d'aucune validation en dehors du champ de la linguistique, en particulier du fait qu'aucune découverte archéologique n'a permis de la corroborer.

Tout en louant les travaux de Benveniste et Dumézil, il estime que ceux-ci n'affirment et n'étayent rien sur le lieu et le moment d'un « big bang » indo-européen. Jean-Paul Demoule rappelle que les archéologues recherchent un tel événement vers le IVe millénaire et que « trois zones de déflagration ont été proposées : le Nord, le Milieu et l'Est » :

  • concernant le Nord, il estime cette hypothèse comme rejetée, « l'archéologie [ayant] définitivement établi que les premiers peuplements sédentaires de l'Europe du Nord sont venus d'abord du Sud (la « Céramique linéaire » centre-européenne) puis de l'Est (la « culture des gobelets en entonnoir »), vers le début du IVe millénaire » ;
  • concernant la thèse de l'origine au Centre, identifiant les Indo-Européens avec la culture à « Céramique linéaire », une civilisation agricole centre-européeene apparue au Ve millénaire et s'étant étendue en un millénaire à toute l'Europe tempérée, il fait valoir qu'elle « disparaît progressivement vers la fin du IVe millénaire en étant partout recouverte par des cultures venues de l'Est ou du Sud — tout le contraire d'un phénomène d'éclatement » ;
  • quant à l'hypothèse dite « steppique », tout en convenant de la « mise en évidence, tout au long du IIIe millénaire, de mouvements de population vers l'Ouest à partir des steppes ukrainiennes », Jean-Paul Demoule soulève deux questions : « Toutes les transformations du IIIe millénaire sont-elles à mettre au compte des invasions steppiques ? Ces envahisseurs sont-ils les Indo-Européens ? » ; il y répond en estimant que « l'évolution interne du Néolithique européen [...] ne nécessite pas l'hypothèse de l'invasion généralisée » et que, si ces envahisseurs « peuvent être indo-européens, rien ne prouve qu'ils le soient », ajoutant que « l'hypothèse de l'indo-européanité centrifuge n'est ni nécessaire, ni suffisante pour épuiser les mouvements historiques très complexes qui remodèlent l'Europe du IIIe millénaire ».

Il développe par la suite ses analyses sur le sujet dans différents articles publiés entre 1991 et 1999[4],[5],[6],[7],[8].

Critique de Colin Renfrew[modifier | modifier le code]

L'archéologue anglais Colin Renfrew estime en 1987 que « la position de l'archéologue français Jean Paul Demoule semble inacceptable à la communauté scientifique lorsqu'il affirme que le groupe linguistique indo-européen n'a pas d'existence réelle et que les similarités observées sont dérisoires, insignifiantes et fortuites »[9]. Revenant en 2008 sur son appréciation de la position exprimée par Jean-Paul Demoule sur les Indo-Européens entre 1980 et 1999, il estime que ce dernier « a clairement perçu que l’ensemble des opinions qui prévalaient dans les années 1960 et 1970, à l’instar de la plupart des précédentes, étaient sujettes à controverse car elles se fondaient sur des généralisations et des hypothèses sur les migrations qui n’étaient plus appuyées par les preuves archéologiques »[10]. Il ajoute avoir des « préoccupations similaires »[10] à celles de Jean-Paul Demoule sur la validité de l'hypothèse indo-européenne, qui l'ont « encouragé à réexaminer le concept indo-européen dans son ensemble, bien qu’avec une attitude moins radicale »[10] que celle de son confrère français. Il précise avoir, dans l'ouvrage même où il critiquait Jean-Paul Demoule en 1987, souligné que le modèle arborescent proposé initialement par Schleicher n'était pas le seul possible, ajoutant que, depuis, « on prend de plus en plus conscience des limites de ce modèle “arborescent”, par trop simpliste [...] Une approche en “réseau” semble de mieux en mieux admise »[10]. Au total, Colin Renfrew estime « admirable »[10] le propos suivant de Jean-Paul Demoule :

« Il faut donc imaginer que les contacts prolongés, pendant des millénaires, de centaines de groupes humains successifs dans l’espace eurasiatique ont évidemment créé, par rencontres, osmoses, emprunts, et parfois aussi conquêtes, les nombreux points de convergence constatés. Il faut donc abandonner ce modèle arborescent, si pauvre et si funeste, pour des hypothèses historiques infiniment plus riches et plus complexes[8]. »

Critique de Didier Eribon[modifier | modifier le code]

Le sociologue Didier Eribon, dans un livre de 1992 consacré à Georges Dumézil, critique la présentation par Jean-Paul Demoule des travaux de ce dernier dans un article de 1991[5]. Il reproche à Jean-Paul Demoule d'utiliser « comme des épouvantails [ces] allusions fort elliptiques »[N 2], et de « faire jouer le soupçon politique pour renforcer ses arguments scientifiques » contre l'hypothèse indo-européenne, alors que « les vues de Dumézil sur le fait qu'il a existé une civilisation et une langue indo-européennes sont très largement partagées par la communauté scientifique »[13].

Didier Eribon concède toutefois que Jean-Paul Demoule fait état d'« arguments scientifiques »[13] lorsqu'il fait remarquer, tout en jugeant l’œuvre de Dumézil « considérable »[4], que « la structure trifonctionnelle se retrouve dans plusieurs mythologies « non indo-européennes » », que « certaines religions « indo-européennes » sont pour l'essentiel hors normes », que « d'autres comportent de larges aspects non « indo-européens » », qu'il existe « des langues indo-européennes dont les locuteurs avaient une mythologie originelle qui pour l'essentiel nous est inconnue », et donc que « finalement toutes les combinaisons sont attestées, si bien qu'on ne sait plus très bien quelle est la spécificité « indo-européenne » des homologies duméziliennes »[4].

Présentation[modifier | modifier le code]

Jean-Paul Demoule revient en 2014 sur la question des Indo-Européens dans un livre de 752 pages publié au Seuil, intitulé Mais où sont passés les Indo-Européens ? et sous-titré « Le mythe d'origine de l'Occident ». Le titre du livre est, selon Gérard Fussman, un jeu de mots sur le fait qu'on ne sait ni quelles routes ont pris les Indo-Européens, ni ce qu'ils sont devenus, ni pourquoi la question ne suscite plus d'intérêt[2].

Dans une première partie, Jean-Paul Demoule traite du problème indo-européen jusqu'en 1945 en linguistique, en archéologie, en anthropologie physique et en politique[2]. Il présente le développement aux XVIIIe et XIXe siècles de la théorie de l'origine unique des langues indo-européennes, non, dit-il, pour « jeter l’opprobre sur ces deux siècles de savants comparatistes en tentant de les disqualifier au nom du « racisme scientifique » qui s'en est souvent réclamé », mais pour « interroger ce qui, au-delà des faits, relève de modèles interprétatifs que ces faits n'exigeaient pas nécessairement, ou pas exclusivement »[14]. Il souligne ce qu'il appelle un « double langage », le fait que, tout en affirmant ne s'attacher qu'à décrire des liens entre les langues indo-européennes, les linguistes ont, durant cette période, tenu pour acquis « le paradigme de la langue mère et celui de la langue comme être biologique »[15]. Dès avant les premiers rapprochements entre le sanscrit et les langues européennes à la fin du XVIIIe siècle, Jean-Paul Demoule note que Leibniz « tient deux faits pour acquis : toutes les langues humaines dérivent d’une langue primitive, dont celles qui deviendront « indo-européennes » forment un rameau particulier ; le foyer d’origine de ces dernières se situe sur les bords de la mer Noire »[16], ces certitudes procédant, selon Jean-Paul Demoule, du désir de substituer au modèle biblique un autre mythe fondateur, où « la langue germanique [...] a autant et plus de marques de quelque chose de primitif que l’hébraïque même »[17].

À la suite de la représentation par August Schleicher des langues indo-européennes sous forme d'un arbre généalogique (Stammbaum), plusieurs scientifiques, en particulier allemands, se sont lancés dans la recherche de la localisation et des traces d'un peuple incorrectement nommé « aryen », qui serait à la racine de cet arbre. Jean-Paul Demoule insiste en particulier, comme le relève Gérard Fussman, sur le rôle joué par le linguiste et archéologue allemand Gustaf Kossinna, qui attribue le proto-indo-européen au peuple indogermanique nordique ayant pratiqué la culture de la céramique cordée, et dont les thèses seront reprises par l'idéologie nazie. Dans son ouvrage, Jean-Paul Demoule présente notamment la Nouvelle Droite comme tenante d'une idéologie d'« extrême droite aryenne »[18], ayant notamment pour « idée-force » que les Indo-Européens de la préhistoire étaient « une ethnie d’exception qui s’est forgée il y a quelques millénaires sur les bords de la Baltique[19] », une hypothèse qu'il considère par ailleurs comme « largement abandonnée depuis par l'archéologie allemande elle-même »[4].

La seconde partie de l'ouvrage est consacrée aux développements contemporains, depuis 1945. Il évoque la résurgence de l'hypothèse baltique, promue par la Nouvelle Droite, mais écartée par la majorité de la communauté scientifique, au profit de deux hypothèses principales, l'hypothèse anatolienne, notamment défendue par Colin Renfrew, qui associe la diffusion de la langue à celle de l'agriculture, et l'hypothèse kourgane, notamment défendue par Marija Gimbutas et James Patrick Mallory, privilégiant la diffusion plus tardive d'un idiome parlé par des guerriers conquérants d'Ukraine.

Jean-Paul Demoule souligne que l'hypothèse anatolienne, si elle a le mérite de retenir « le seul mouvement migratoire d'ampleur qui fasse la quasi-unanimité des préhistoriens européens » pèche en ce que[20] :

  • les langues indo-européennes sont peu présentes dans le foyer originel supposé ;
  • les ressemblances entre langues indo-européennes ne s’organisent pas de proche en proche suivant l’axe de diffusion, du sud-est vers le nord-ouest, de la colonisation néolithique de l’Europe ;
  • la vague de colonisation de l’Europe néolithique, supposée indo-européenne, a laissé subsister en Europe des langues non indo-européennes ;
  • le vocabulaire commun ne contient aucun terme évoquant la flore et la faune méditerranéenne, environnement naturel du foyer originel supposé ;
  • enfin les sociétés néolithiques européennes, simples et égalitaires comme le révèle l’archéologie, n’ont aucun des traits fréquemment retenus par les études comparées portant sur les mythes, le vocabulaire et les institutions, qui suggèrent une société guerrière et très hiérarchisée.

Concernant l'hypothèse steppique, Jean-Paul Demoule estime que[21] :

  • « sous sa forme actuelle [elle] n'est ni unifiée, ni stable ni cohérente » ;
  • que les arguments linguistiques et culturels en sa faveur reposent pour l’essentiel sur le cheval et le char, « ces deux éléments clés recouvr[a]nt des réalités très diverses, souvent beaucoup plus récentes que le moment supposé de dispersion steppique originelle, et sans que leurs inventions et diffusions soient l’exclusivité de sociétés de langue indo-européenne » ;
  • qu'il n'existe « aucun argument archéologique convaincant pour suivre pas à pas un ou plusieurs mouvements migratoires qui seraient partis des steppes pontiques pour s’étendre dans l’ensemble du domaine linguistique indo-européen connu à date historique ».

Au total, selon Jean-Paul Demoule, toutes les hypothèses relatives à un foyer unique du proto indo-européen présupposent, sans qu'aucun de ces postulats n'ait été « validé de façon externe, notamment sur le plan archéologique »[22],

  • « Que les changements de langue sont dus à des déplacements de population, le plus souvent par voie de conquête »[22], alors que « les migrations et les conquêtes militaires ne sont que deux des causes possibles, jamais les seules et pas les plus fréquentes »[23] ;
  • « Que les « cultures » archéologiques sont autant d’ethnies homogènes, aux frontières délimitées, conçues sur le modèle des États-nations du XIXe et XXe siècles mais tout autant sur celui d’entités biologiques qui se reproduiraient par parthénogenèse »[22], alors qu'elles sont « des entités instables, perméables et provisoires, en constante recomposition, et qui ne possèdent donc pas une essence intemporelle »[23] ;
  • « Qu’il y a coïncidence nécessaire entre langue et culture matérielle »[22], alors qu'une telle coïncidence n'existe pas nécessairement, pas plus que celle entre langue et ethnie[23] ;
  • « Qu’enfin les langues sont également des entités biologiques homogènes, autonomes et bien délimitées, qui se reproduisent également par parthénogenèse ou scissiparité »[22], alors qu'elles sont au contraire « des objets matériels et sociaux, créés par un groupe humain à des fins de communication, soumis à une grande variabilité interne et en constante évolution »[24].

Accueil[modifier | modifier le code]

Dans une recension de l'ouvrage, l'historien Gérard Fussman note tout d'abord que l'auteur a « manifestement cherché et réussi à écrire un livre destiné à une audience bien plus large que celles de ses collègues de la profession, un livre agréable à lire pour une personne cultivée, ce but correspondant parfaitement à sa thèse selon laquelle l'intérêt pour les Indo-Européens était et reste motivé principalement par des raisons politiques et conserve encore aujourd'hui des implications politiques manifestes »[2]. Globalement, Gérard Fussman se dit « d'accord avec la plupart du traitement par Jean-Paul Demoule des preuves indo-européennes, y compris ses inférences politiques »[2], ainsi que sur la plupart de ses conclusions : qu'il n'y a pas de consensus sur la reconstruction de la langue originelle (Ursprache) et de l'arbre des langues indo-européennes (Stammbaum), que l'idée d'un foyer unique (Urheimat) n'est qu'une hypothèse parmi d'autres, que la paléontologie linguistique conduit à des apories ou à des raisonnements circulaires, qu'une culture archéologique ne doit pas nécessairement être assignée à un seul peuple. Il rejoint Demoule sur l'idée que « les perspectives prometteuses de la chimie osseuse et des analyses d'ADN restent encore embryonnaires pour retracer les migrations préhistoriques »[25], se disant même « sceptique » sur les perspectives de succès d'une telle démarche. En revanche, quand Jean-Paul Demoule critique la représentation des relations entre langues indo-européennes à partir d'un modèle arborescent, Gérard Fussman lui répond que le proto-indo-européen est une construction anhistorique, « une abstraction, pas un langage », mais une abstraction nécessaire à la représentation des liens entre langues indo-européennes, un arbre de Porphyre, un modèle graphique qui « ressemble à un arbre généalogique mais n'en est pas un »[2].

Pour le philosophe Roger-Pol Droit, dans un article du Monde, le livre de Jean-Paul Demoule est un « grand livre », « d'une érudition époustouflante », qui donne à méditer « deux grandes leçons » : la première est qu'« au cœur des travaux les plus savants, en linguistique comme en archéologie ou en histoire, deux siècles durant, s’est développée et perfectionnée une pure et simple légende » ; la seconde, que ce mythe a eu pour sens et pour fonction de « construire une origine de substitution, remplacer la réalité historique de l’héritage juif du christianisme et de l’Europe par la fiction d’un peuple « aryen » originaire, porteur d’une autre religion, d’une autre langue, d’autres valeurs »[26]. D'autres sources de presse mettent également l'accent, dans les mêmes termes élogieux, sur la déconstruction d'un mythe, sans exprimer de réserves sur l'analyse[27],[28],[29],[30],[31].

L'anthropologue Jean-Loïc Le Quellec note toutefois que si l'ouvrage de Jean-Paul Demoule est « à l’évidence un livre à charge, son ton est infiniment plus mesuré que certains des comptes rendus tonitruants qu’il a suscités, claironnant la mort d’un mythe et «  l’obstination dans l’erreur  » des indo-européanistes »[32]. Il exprime des réserves sur l'utilisation du terme de mythe à propos d'hypothèses scientifiques, considérant que « cela n’est vrai que dans la mesure où c’est pratiquement toute la science qui s’est ainsi construite contre le récit biblique, et que c’est particulièrement le cas de tous les récits originels que nous content actuellement préhistoriens, généticiens et astrophysiciens. Comme ces narrations sont trop complexes pour être contrôlables par chacun, nous les recevons le plus souvent comme autant de mythes invérifiables. Il n’empêche : on ne peut les réduire à la catégorie des mythes, puisque ceux-ci montrent sans démontrer, à la différence des constructions scientifiques »[32]. Jean-Loïc Le Quellec estime par ailleurs que l'opposition faite par Jean-Paul Demoule entre un modèle arborescent et une approche aréale inspirée des travaux de Nikolaï Sergueïevitch Troubetskoï, selon lequel « pour expliquer le caractère régulier des correspondances phoniques, il n’est point besoin de recourir à l’hypothèse d’une origine commune pour les langues de ce groupe [indo-européen], puisqu’on trouve la même régularité lors d’emprunts massifs d’une langue à une autre, non apparentée »[33], est « trop manichéenne » et donne à supposer que « les indo-européanistes seraient peu au fait d’une linguistique moderne » alors qu'ils « connaissent très bien cette approche, qu’ils utilisent concurremment avec d’autres, et depuis longtemps »[32].

André Larané estime, sur Herodote.net, que Jean-Paul Demoule n'apporte pas la démonstration de « l'hypothèse alternative que les parentés linguistiques observées de l'Atlantique au Gange seraient la simple conséquence du voisinage, des échanges et des influences réciproques des uns sur les autres », alors que « cette hypothèse, si plaisante soit-elle, est [...] dénoncée avec force par des linguistes comme Bernard Sergent, pour qui les langues indo-européennes ont des parentés de différents ordres trop étendues pour conclure à de simples imprégnations de voisinage »[1].

Des critiques concernant le volet linguistique de l'ouvrage ont été exprimées par le linguiste Romain Garnier[34], qui dénonce une « polémique purement franco-française [...] associant les études indo-européennes à l'extrême-droite »[35].

Enfin, de vives critiques sont publiées par des revues proches de la Nouvelle Droite.

  • La Nouvelle Revue d'Histoire publie quatre articles consacrés à l'ouvrage et un droit de réponse de Jean-Paul Demoule.
    • Dans un article intitulé « À fuir d'urgence »[36], Philippe Parroy estime que Jean-Paul Demoule effectuerait une « reductio ad Hitlerum », caricaturerait les « positions des tenants de l'existence d'une communauté “indo-européenne” », en particulier Jean Haudry (auquel est consacré un sous-chapitre intitulé “Un « Que sais-je ? » racial” dans le livre de Jean-Paul Demoule[37]), et assimilerait « tous les chercheurs engagés sur ce terrain à une fantomatique “internationale raciste” ».
    • L'introduction d'un article de Jean Haudry sur les Indo-Européens affirme que Jean-Paul Demoule, dans son ouvrage, « n'hésite pas à voir dans l'intérêt porté à cette question [des Indo-Européens] la permanence d'une idéologie raciste »[38].
    • Jean-Paul Demoule répond que l'expression « internationale raciste » n'est pas de lui mais de Michael Billig (en)[39], qu'elle ne figure pas dans son livre et qu'il y « distingue au contraire soigneusement l'utilisation faite de la question indo-européenne par le nazisme et [les] extrêmes droites (lesquels n'occupent qu'à peine un dixième de l'ouvrage) et l'examen minutieux de l'état de l'art dans les différentes sciences impliquées aujourd'hui — examen qui [lui] permet de conclure par la négative, dans l'état actuel de nos connaissances, quant à l'existence démontrée d'un peuple originel »[40].
    • Dans un entretien, Jean Haudry fait valoir que selon les termes employés par Jean-Paul Demoule, Antoine Meillet est « socialiste », Émile Benveniste, « juif et communiste » et Georges Dumézil, « proche de l'Action française »[41],[N 3], aucun des trois n'étant représentatif d'une « extrême droite aryenne et païenne ». Concernant la position de Jean-Paul Demoule sur « le modèle arborescent centrifuge »[N 4], Jean Haudry convient que le modèle arborescent est « invalid[é] par l'expérience de la dialectologie », que « l'arbre généalogique est une image ancienne, qu'aucun comparatiste actuel, indo-européaniste ou autre, ne considère comme celle de l'évolution d'une langue commune aux langues qui en sont issues par dialectalisation » et « que l'évolution ne se présente pas sous une forme arborescente », mais affirme l'existence de ce qu'il estime être « un consensus sur [le principe de reconstruction de la langue originelle] et sur ses modalités, là où les données permettent de reconstruire ». Quant à l'existence d'un peuple indo-européen, Jean Haudry maintient que « l'existence d'une langue implique celle d'un peuple, [lequel] occupe normalement une terre, ou fréquente une zone plus ou moins vaste », que « s'agissant du foyer circumpolaire [...] l'origine des premières migrations a chance d'être un refroidissement brutal de ces régions » et que, pour « le dernier habitat commun », « l'hydronymie témoigne en faveur des régions proches de la mer baltique »[42].
    • Dans un autre article, l'historien Yann Le Bohec affirme que Jean-Paul Demoule est « isolé et [que] son discours n'a, pour plusieurs raisons, guère convaincu ». Selon lui, « les spécialistes de la protohistoire et de l'Antiquité auraient tout intérêt à ne pas se mêler d'un domaine qu'ils ne connaissent pas, l'histoire contemporaine » et qu'« il faut laisser aux philologues le soin de débattre entre eux sur leur discipline »[43].
  • La revue Éléments publie un entretien de Jean Haudry avec Pascal Eysseric et Alain de Benoist, dont l'introduction présente l'ouvrage de Jean-Paul Demoule comme un « pesant pavé » qui adopte « une position négationniste », un « mélange de polémiques politiques, basées sur une collection hétéroclite de vieilles fiches de police, recopiées ici et là, et d'affirmations d'apparence scientifique qui font sourire les vrais chercheurs », ayant « bénéficié d'une campagne médiatique dithyrambique ». Dans cet entretien, Jean Haudry estime que « dans le livre de Demoule, la science n'est qu'un prétexte » et que l'auteur est un « piètre procureur ». Il concède toutefois que l'hypothèse que les études indo-européennes représenteraient une « quête opiniâtre d'un mythe d'origine alternatif à celui de la Bible »[44] « repose sur une réalité historique indéniable ». Il trouve « surprenant de voir un archéologue s'aventurer sur le domaine des linguistes pour critiquer leurs conclusions et leur proposer des modèles qu'ils ont écarté », ajoute que « sur la question du dernier habitat commun et des migrations des Indo-Européens, le dernier mot appartient aux archéologues », mais revendique l'exercice d'une « paléontologie linguistique »[N 1], au nom de laquelle le « rejet du postulat de Kossina » le « surprend » et il maintient que la « première période » de la « chronologie de la tradition indo-européenne » est « liée à un habitat circumpolaire » et que tant « les indications sur le type physique qui sont une partie de la tradition » que les hydronymes plaident en faveur de la « localisation de l'habitat originel » dans les « régions proches de la Baltique où apparaît aussi une prédominance de type nordique »[45].

Récompenses[modifier | modifier le code]

Le prix Roger-Caillois de l'essai et le prix Eugène-Colas de l'Académie française sont décernés en 2015 à Jean-Paul Demoule pour cet ouvrage[46],[47].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a et b La paléontologie linguistique, fondée par Adolphe Pictet au XIXe siècle, cherche à cerner les caractéristiques des Proto-Indo-Européens, notamment leur habitat et leur culture, à partir des mots communs aux différentes langues indo-européennes.
  2. Didier Eribon relève une référence non explicitée au « paragraphe souvent commenté » qui forme la conclusion de Mythes et Dieux des Germains[11] et l'affirmation que « la redécouverte d'un article oublié [de Dumézil], qu'il publia [...] peu de temps après le génocide arménien, et consacré aux « faux massacres », est venu ajouter au malaise »[12].
  3. Commentant le même passage dans sa recension, Gérard Fussman note à propos d'Émile Benveniste que l'affirmation de Jean-Paul Demoule est « exacte et inexacte », Benveniste n'ayant « jamais fait paraître ses opinions religions ou politiques dans ses enseignements ou ses écrits ». Il ajoute que Jean-Paul Demoule note justement (p. 480) qu'il y avait à l'époque de ces trois scientifiques « une parfaite séparation entre les opinions politiques et l’activité scientifique – séparation qui ne sera plus de mise après la guerre, lorsqu’il sera devenu évident que les idées pouvaient tuer ».
  4. Jean-Paul Demoule affirme dans son ouvrage que « si nul ne songe à remettre en cause les ressemblances effectives entre les langues dites indo-européennes, le modèle arborescent-centrifuge sous ses formes actuelles ne peut être considéré comme validé, de par ses nombreuses contradictions. Les détournements, passés ou présents, de ce modèle, incitent en outre à la plus grande rigueur » (p. 598).

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b André Larané, « Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d'origine de l'Occident », Hérodote.net,‎ (lire en ligne)
  2. a, b, c, d, e et f (en) Gérard Fussman, « Mais où sont passés les Indo-Européens? Le mythe d’origine de l’Occident », Journal of Indo European Studies, vol. 43, nos 3-4,‎
  3. Jean-Paul Demoule, « Les Indo-Européens ont-ils existé ? », L'Histoire, no 28,‎ (présentation en ligne)
  4. a, b, c et d Jean-Paul Demoule, « Réalité des Indo-Européens : les diverses apories du modèle arborescent », Revue de l'histoire des religions, vol. 208, no 2,‎ (lire en ligne)
  5. a et b Jean-Paul Demoule, « Mythes et réalité des Indo-Européens », Sciences Humaines,‎
  6. Jean-Paul Demoule, « Les Indo-Européens, l'archéologie et le modèle arborescent-centrifuge », Topoi, vol. 2, no 1,‎ (lire en ligne)
  7. Jean-Paul Demoule, « Les Indo-Européens, un mythe sur mesure », La Recherche, no 308,‎ (lire en ligne)
  8. a et b Jean-Paul Demoule, « Destin et usages des Indo-Européens », Mauvais temps, no 5,‎ (lire en ligne)
  9. (en) Colin Renfrew, Archeology and Language: The Puzzle of Indo-Europeans Origins, Jonathan Cape, , p. 42
  10. a, b, c, d et e Colin Renfrew, « Archéologie et langage : éloge du scepticisme », dans Constructions de l'archéologie, Inrap, , p. 94-95
  11. Carlo Ginzburg, « Mythologie germanique et nazisme. Sur un livre ancien de Georges Dumézil », Annales,‎ (DOI 10.3406/ahess.1985.283199)
  12. (it) Bruno Lincoln, « Mito e storia nello studio del mito: un testo oscuro di Georges Dumézil », Quaderni di storia, vol. 16, no 32,‎
  13. a et b Didier Eribon, Faut-il brûler Dumézil, Flammarion, , p. 51, 109
  14. Demoule 2014, p. 42
  15. Demoule 2014, p. 44
  16. Demoule 2014, p. 28
  17. Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, Livre III
  18. Demoule 2014, p. 273-302
  19. Demoule 2014, p. 289
  20. Demoule 2014, p. 359
  21. Demoule 2014, p. 424
  22. a, b, c, d et e Demoule 2014, p. 554
  23. a, b et c Demoule 2014, p. 590
  24. Demoule 2014, p. 591
  25. Demoule 2014, p. 597
  26. Roger-Pol Droit, « Indo-Européens : par ici la sortie ! », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  27. Émile Gayoso, « Mais où sont passés les Indo-européens ? Le mythe d’origine de l’Occident », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne)
  28. Thierry Jobard, « Mais où sont passés les Indo-Européens ? », Sciences humaines,‎ (lire en ligne)
  29. Maurice Sartre, « A la recherche des Indo-Européens », L'Histoire,‎ (lire en ligne)
  30. Marc Semo, « Une histoire un peu cavalière », Libération,‎ (lire en ligne)
  31. Boris Valentin, « Les Indo-Européens, un peuple zombie », L'Humanité,‎ (lire en ligne)
  32. a, b et c Jean-Loïc Le Quellec, « Mais où sont passés les Indo-Européens ? - Le mythe d’origine de l’Occident », Science et pseudo-sciences,‎ (lire en ligne)
  33. Cité par Demoule 2014, p. 165
  34. Romain Garnier, « Compte-rendu de Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens? », Wékwos, vol. 2,‎ , p. 279-283 (lire en ligne)
  35. Marina Julienne, « L'Indo-européen a-t-il existé ? », La Recherche,‎
  36. Philippe Parroy, « A éviter d'urgence », La Nouvelle Revue d'Histoire,‎
  37. Demoule 2014, p. 292-297
  38. Jean Haudry, « Les Indo-Européens ont bien existé », Nouvelle Revue d'Histoire,‎
  39. Michael Billig, L'internationale raciste. De la psychologie à la « science » des races, Maspero,
  40. Jean-Paul Demoule, « Droit de réponse », Nouvelle Revue d'Histoire,‎
  41. Demoule 2014, p. 482
  42. Jean Haudry et Pauline Lecomte, « Les Indo-Européens. Débats et controverses. », Nouvelle Revue d'Histoire,‎
  43. Yann Le Bohec, « Sur l'existence des Indo-Européens », Nouvelle Revue d'Histoire, no 11,‎
  44. Demoule 2014, p. 4
  45. Jean Haudry, Pascal Eysseric et Alain de Benoist, « Les Indo-Européens victimes posthumes du politiquement correct », Éléments,‎
  46. François Gorin, « Le Prix Roger Caillois à Jean-Paul Iommi-Amunatégui », Télérama,‎ (lire en ligne)
  47. « Prix littéraires : l'Académie française récompense 63 auteurs d'un coup », Le Nouvel Observateur,‎ (lire en ligne)

Liens externes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]