Moïse Maïmonide

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Moïse Maïmonide
Maimonides-2.jpg

Moïse Maïmonide (selon une représentation artistique fréquente)

Naissance
Décès
École/tradition
Principaux intérêts
Idées remarquables
Accord entre la Loi et la raison
Œuvres principales
Influencé par
A influencé
Père
Enfant
signature de Moïse Maïmonide

signature

Moshe ben Maïmon, plus couramment connu en français sous le nom de Moïse Maïmonide (hébreu : הרב משה בן מימון HaRav Moshé ben Maïmon ; arabe : أبو عمران موسى بن ميمون بن عبد الله القرطبي اليهودي Abou Imrane Moussa ibn Maïmoun ibn Abdallah al-Kourtoubi al-Yahoudi « Moïse fils de Maïmoun ibn Abdallah le cordouan juif » ; grec ancien : Μωυσής Μαϊμονίδης Moyses Maïmonides) et référé dans la littérature juive par son acronyme HaRambam (הרמב"ם « le Ramba"m »), est un rabbin séfarade du XIIe siècle (Cordoue, - Fostat, ), considéré comme l’une des plus éminentes autorités rabbiniques du Moyen Âge.

Talmudiste, commentateur de la Mishna, jurisconsulte et décisionnaire, il est l’auteur du Mishné Torah, l’un des plus importants codes de loi juive. Philosophe, métaphysicien et théologien, il entreprend comme son contemporain Averroès une synthèse entre la révélation et la vérité scientifique, laquelle est représentée de son temps par le système d’Aristote dans la version arabe d’Al-Farabi. Médecin de cour et astronome, il publie aussi des traités dans ces domaines qui accroissent son prestiges parmi ses contemporains juifs et non-juifs. Dirigeant de la communauté juive d’Égypte, il s’emploie à juguler l’influence du karaïsme et répond aux questions et requêtes de centres aussi éloignés que l’Irak et le Yémen. Il est cependant accueilli avec plus de circonspection voire d’hostilité en France et en Espagne, où ses écrits et son rationalisme sont sujets à controverse des siècles durant.

Il sera pour les uns un « second Moïse », ainsi que l’indique son épitaphe, et pour les autres un « hérétique excommunié ». Il est également l’une des rares autorités juives à avoir influencé les mondes arabo-musulman et chrétien, notamment Thomas d'Aquin, qui le surnomme « l’Aigle de la Synagogue »[1].

Éléments biographiques[modifier | modifier le code]

Statue de Maïmonide dans l’ancienne Juderia de Cordoue.

Une jeunesse cordouane[modifier | modifier le code]

Moshe ben Maïmon naît à Cordoue en 1138 qui est alors sous domination almoravide[note 1]. Sa famille a pris le nom d’Ibn Abdallah, et siège au tribunal rabbinique de la ville depuis sept générations (une tradition communément interprétée comme établissant l’ascendance de cette famille à Juda Hanassi, le codificateur de la Mishna, pourrait simplement indiquer qu’il y eut entre l’ancêtre de Maïmonide, Ovadia, et son père, Maïmon ben Yossef HaDayan, sept générations, de même qu'il y en eut sept entre Juda Hanassi et son ancêtre Hillel l’Ancien). Son père, Rabbi Maïmon est une autorité respectée, consultée de part et d’autre de la communauté juive arabophone, qui assume après la mort de son épouse, le parentage de Moïse. Il lui transmet la doctrine et les enseignements de Joseph ibn Migas (bien que Maïmonide le désigne dans ses écrits comme son maître, il meurt alors que Moïse a trois ans) formé à l’école d’Isaac Alfassi et Hananel ben Houshiel, eux-mêmes disciples des derniers gueonim. Le jeune Moïse manifeste aussi un intérêt précoce pour les sciences et la philosophie grecque, qu’il lit dans leurs traductions arabes[2].

Sur les routes de l’exil[modifier | modifier le code]

La maison de la famille Maïmoun à Fès.

Alors qu’il a 13 ans, Cordoue est conquise par la dynastie berbère des Almohades, qui entend établir sur ses possessions un islam sans compromis, abolissant la dhimma et laissant aux non-musulmans le choix entre la mort, la conversion et l’exil.

La famille Ibn Abdallah, qui comprend désormais un fils David et une fille dont nous ne connaissons pas le nom, erre dans le sud de l’Espagne pendant dix ans avant de rejoindre Fès. Elle y demeure environ cinq ans, au cours desquels Maïmonide aurait fréquenté l’université Al Quaraouiyine[3], jusqu’à ce que la ville devienne à son tour le théâtre de disputes et persécutions sur fond d’intolérance religieuse, et que le rabbin Yehouda Hacohen Ibn Shoushan, directeur de l’académie talmudique locale, meure en martyre pour avoir refusé la conversion à l’islam. La famille fait route vers la terre d’Israël dix jours plus tard. Savoir si les Ibn Abdallah s’étaient convertis fût-ce du bout des lèvres pendant cette période, est l’objet d’un débat de spécialistes depuis le XIXe siècle[note 2].

Maïmonide en terre sainte[modifier | modifier le code]

Rabbi Maïmon et sa famille sont accueillis par le rabbin Yefet ben Eliyahou, dirigeant de la communauté de Saint-Jean d’Acre avec lequel il était probablement en relation épistolaire. Il les mènera cinq mois plus tard en pèlerinage à Jérusalem, sur le mont du Temple, et à Hébron, dans le caveau des Patriarches. Quelque temps plus tard, Maïmonide jouera un rôle instrumental dans la rédemption des Juifs de Bilbéis qui avaient été pris en otage lors du siège de cette ville par le roi Amaury ; correspondant avec cinq communautés de Basse-Égypte, Maïmonide obtient d’eux la rançon réclamée, et fait parvenir la somme par deux juges dépêchés en Palestine pour négocier la libération avec les Croisés[4].

La famille est cependant contrainte de faire route une nouvelle fois vers l’Égypte où les conditions de vie étaient meilleures (à moins que le rôle joué par Maïmonide dans la rédemption des Juifs de Bilbéis lui ait ouvert de nouvelles perspectives[4]) ; Rabbi Maïmon meurt à Alexandrie et son corps est rapatrié à Tibériade oû il est enterré.

Le sage de Fostat[modifier | modifier le code]

D’Alexandrie, Maïmonide, son frère David et sa sœur, font route vers Fostat, en périphérie du Caire, où il est nommé Raïs al Yahoud (« dirigeant des Juifs » ou naguid en hébreu) vers 1171.

Tout en assurant la direction spirituelle de la communauté juive, Maïmonide publie un lexique de logique à l’intention des Juifs de langue arabe, et un commentaire sur la Mishna qui affermissent sa réputation, consacrant ses journées à l’étude tandis que David assure leur subsistance par le commerce de pierres précieuses. Vers 1177, le jeune frère de Maïmonide, déjà marié et père d’une fille, se rend sur les instructions de son frère au port d’Aidab, au Soudan. Peu impressionné par ce qu’il y trouve, il décide de tenter sa chance aux Indes mais l’embarcation qui l’y emmène sombre corps et biens. Après une longue période de deuil, Maïmonide, qui ne souhaite pas monnayer ses connaissances en Torah ou en philosophie, choisit d’exercer la médecine, qu’il avait commencé à étudier à Cordoue puis à Fès. Il devient médecin attitré du vizir Al Qadi al Fadil, secrétaire de Saladin, puis du fils du sultan et du reste de sa famille. Cette période de sa vie a donné lieu à de nombreuses légendes populaires et selon l’historien Al-Qiti, il aurait décliné l’offre de Richard d’Angleterre.

Il mourut à Fostat, mais fut enterré à Tibériade, aux côtés de son père. Son fils Avraham Maïmonide fut également médecin et philosophe.

Sa première grande œuvre fut le Commentaire sur la Mishna. En théologie, il est notamment l'auteur du Mishné Torah, ouvrage monumental rédigé en hébreu, et non en arabe ou en araméen comme il était d'usage, et destiné à remédier à la dispersion millénaire des règles de la pratique juive (Mishna). Son œuvre dans ce domaine constitue encore le socle de la loi rabbinique.

Comme philosophe, il introduisit la logique aristotélicienne dans la pensée juive et ouvrit des pistes dans les domaines de la psychologie et de l'éthique. Mais son apport essentiel consiste en une conciliation de la science et de la religion qu'il expose dans son Guide des égarés écrit cette fois en arabe. Maïmonide estime que la recherche sans préjugés de la « vérité scientifique », loin d'exclure Dieu, amène à mieux connaître sa perfection - pensée que l'on retrouve d'une certaine manière chez un autre Cordouan musulman, Averroès.

Œuvre[modifier | modifier le code]

Signature de Maïmonide.

Œuvres précoces[modifier | modifier le code]

Maïmonide a rédigé, avant le commentaire de la Mishna qui l’établit comme l’un des décisionnaires majeurs de son temps, divers ouvrages en hébreu rabbinique qui ne sont pour la plupart connu que par des mentions ou quelques fragments, comme un traité sur les points difficiles du Talmud de Babylone mentionné par Maïmonide dans l’une de ses piéces de correspondance, un compendium des lois du Talmud de Jérusalem analogue à ce que le rabbin Isaac Alfassi avait fait pour le Talmud de Babylone, un manuel explicatif sur les lois du calendrier rabbinique.

Le talmudiste et décisionnaire[modifier | modifier le code]

Nommant son grand-œuvre d'après un verset du Deutéronome, Maïmonide, se basant sur les travaux du Rif, rassemble, avec une grande systématisation, toutes les décisions halakhiques et législatives dispersées dans le Talmud, et y joint les opinions des Gueonim.

Maïmonide enseignant. Enluminure dans un manuscrit hébraïque du XIVe siècle.

Rédigé en hébreu, son ambition avouée est de permettre à tout Juif de connaître la conduite à tenir, quand bien même il ignorerait tout de la Tora ou du Talmud. Dans sa lettre à R' Pinhas haDayan, il se défendra de vouloir supprimer l'étude du Talmud. Par ailleurs, dans un souci de concision, Maïmonide n'inclut pas les références (ni, disent certains[Qui ?], toutes les opinions, n'hésitant pas à se poser en juge de ce qui est valable ou non en matière de Halakha).

Pour ces raisons, bien que le Mishné Torah soit actuellement considéré comme précurseur des « Quatre Colonnes » (Arbaa Tourim) et du Choulhan Aroukh, il rencontra en son temps un succès magistral, mais aussi une résistance farouche, et les controverses entre « maïmonidiens » et « antimaïmonidiens » devaient se poursuivre des siècles durant. L'attitude maïmonidienne de « critique rationaliste » de l'exégèse traditionnelle est aussi à l'origine de ces controverses, rappelle Maurice-Ruben Hayoun, spécialiste de sa pensée[5].

Les plus grands contradicteurs de Maïmonide furent les rabbins de Provence, en particulier Rav Abraham ben David de Posquières (RabaD). Cependant, il ne faut pas y voir d'attaque au sens propre. En faisant des objections aux positions de Maïmonide, RabaD ne veut ni remettre son avis en doute, ni exposer ses opinions personnelles. Il veut simplement montrer qu'il « peut exister » une opinion s'opposant à celle de Maïmonide. Sa critique se trouve en marge de pratiquement toutes les éditions du Mishné Torah.

Philosophe et théologien[modifier | modifier le code]

« Il n’y a aucun moyen de percevoir Dieu autrement que par ses œuvres ; ce sont elles qui indiquent son existence et ce qu’il faut croire à son égard, je veux dire ce qu’il faut affirmer ou nier de lui. Il faut donc nécessairement examiner les êtres dans leur réalité, afin que de chaque branche de science, nous puissions tirer des principes vrais et certains pour nous servir dans nos recherches métaphysiques. Combien de principes ne puise-t-on pas, en effet, dans la nature des nombres et dans les propriétés des figures géométriques, principes par lesquels nous sommes conduits à connaître certaines choses que nous devons écarter de la Divinité et dont la négation nous conduit à divers sujets métaphysiques ! Quant aux choses de l’astronomie et de la physique, il n’y aura, je pense, aucun doute que ce ne soient des choses nécessaires pour comprendre la relation de l’univers au gouvernement de Dieu, telle qu’elle est en réalité et non conformément aux imaginations »

— Moïse Maïmonide, Guide des égarés ( des perplexes pour une traduction plus fidèle).

Outre son petit lexique des termes philosophiques (Peroush Milei HaHigayon), les principales contributions de Maïmonide à la philosophie juive, et à la philosophie en général, furent le monumental Guide des Egarés et le Traité des Huit Chapitres, introduction philosophique au Traité des Pères.

Davantage éduqué dans la lecture des travaux des grands penseurs musulmans que dans le contact personnel avec leurs auteurs, il développa, outre une connaissance intime de la philosophie arabe, une maîtrise des doctrines d'Aristote. Toute son œuvre vise à réconcilier la philosophie aristotélicienne et la science avec les enseignements de la tradition juive. En ce sens, le spécialiste de sa pensée Maurice-Ruben Hayoun écrit que « Nul n'a synthétisé avec autant de netteté les doctrines cardinales du judaïsme pour tenter de les rapprocher de l'enseignement du philosophe stagirite »[5].

Les 13 principes de la foi[modifier | modifier le code]

Énoncés par Maïmonide pour la première fois dans son Commentaire sur la Mishna (traité Sanhédrin 10:1), ils furent soumis à des critiques ardentes, comme pratiquement tous ses écrits.

Ils furent néanmoins rapidement considérés comme fondamentaux, et ont été versifiés sous forme de l'hymne Ygdal. On les connaît néanmoins sous leur forme originale, Ani Maamin ... (« Je crois »).

Les 13 principes portent sur[6] :

  1. L'existence de Dieu. « Je crois d'une foi entière que le Créateur, que Son Nom soit béni, est le Créateur et Maître de toutes les créatures, et que Lui seul fit, fait, fera toutes choses. »
    • Dieu peut tout, sait tout, et Il n'a pas de limite - Il Est sans limites, et aucune limite ne L'entrave, ce qui explique qu'Il puisse S'occuper du monde et de chacun simultanément. C'est Lui qui a créé le mal (Isaïe l'écrit explicitement).
  2. L'unité de Dieu. « Je crois d'une foi entière que le Créateur, que Son Nom soit béni, est Un et Unique; Il est Un dans une Unité comme il n'y en a nulle autre; et Lui seul fut, est, sera notre Dieu. »
    • Dieu est Un. Il Est non pas Un et Unique, mais l'Un et l'Unique - fondement du monothéisme, pour lequel non seulement il n'y a qu'Un Créateur du monde, mais en outre, Il ne fait qu'Un avec le Dieu providentiel garant de la morale, et du libre arbitre de l'homme. Sil est nommé par différents Noms, c'est que les hommes, incapables de Le comprendre, car Il les transcende complètement, sont obligés d'exprimer Ses différents aspects dans le monde.
  3. Son caractère incorporel. « Je crois d'une foi entière que le Créateur, que Son Nom soit béni, est incorporel; qu'Il est libre de toute représentation et propriété anthropomorphique, et qu'Il n'a aucune ressemblance. »
    • Dieu est non-physique, incorporel et éternel, c'est-à-dire intemporel - Toutes les sentences anthropomorphistes dans la Bible et la littérature rabbinique sont des à-peu-près du langage, ou des métaphores; il serait impossible de parler au commun de Dieu sans elles.
  4. Sa priorité ontologique. « Je crois d'une foi entière que le Créateur, que Son Nom soit béni, est le premier et le dernier  ».
    • Il est antérieur au monde, lequel n'est donc pas éternel, contrairement à ce que pense Aristote.
  5. L'interdiction de l'idolâtrie. « Je crois d'une foi entière que le Créateur, que Son Nom soit béni, est le Seul auquel l'on peut adresser ses prières, et qu'il est inapproprié d'adresser ses prières à quiconque d'autre ».
    • Ce fut la faute des gens de la génération d'Enosh, et les sources de l'idolâtrie, selon la Bible,lorsque les gens commencèrent à prier des corps célestes, comme le soleil, ou séparés, comme des anges,d'intercéder auprès de Lui en leur faveur
  6. La vérité de la prophétie. « Je crois d'une foi entière que tous les mots des Prophètes sont vérité ».
  7. L'unicité de la prophétie mosaïque. « Je crois d'une foi entière que la prophétie de Moïse notre maître, la paix soit sur lui, était vraie, et qu'il fut le père de tous les Prophètes, ceux qui l'ont précédé et ceux qui l'ont suivi  ».
    • La Bible hébraïque - et beaucoup de croyances rapportées dans la Mishna et le Talmud - est considérée comme fruit d'une révélation divine, ainsi que les dits des prophètes (même si, par ailleurs, Maïmonide rationalise la prophétie, sa thèse étant que le prophète parfait ne fait qu'un avec le philosophe parfait) - L'expression de cette relation, et ce qu'on entend exactement par « divin » lorsqu'on parle d'un livre, est, a toujours été, et sera encore source de dissensions au sein des Juifs, menant à divers courants théologiques.
  8. L'origine divine de la Torah. « Je crois d'une foi entière que toute la Torah que nous possédons actuellement fut donnée à Moïse notre maître, que la paix soit sur lui  ».
  9. L'authenticité de la Torah. « Je crois d'une foi entière que cette Torah ne sera pas changée, et qu'il n'y aura aucune autre Torah donnée par le Créateur, que Son Nom soit béni  ».
  10. L'omniscience de Dieu. « Je crois d'une foi entière que le Créateur, que Son Nom soit béni, connaît tous les actes et toutes les pensées des humains, ainsi qu'il est dit (Psaumes 33:15) : " C'est Lui qui façonne les cœurs de tous, Lui qui perçoit tous leurs actes " ».
    • Allusion à la philosophie d'Aristote, qui professe que Dieu ne connaît pas le particulier, et que Ses actes intéressent la collectivité, et non l'individu. Cependant, Sa prescience n'exclut en rien le fait qu'Il nous ait donné le libre arbitre, sans quoi l'article suivant n'aurait pas de sens
  11. La récompense et la punition. « Je crois d'une foi entière que le Créateur, que Son Nom soit béni, récompense ceux qui suivent Ses commandements, et punit ceux qui les transgressent  ».
    • L'âme est pure à la naissance, et les êtres humains ont un libre arbitre, avec tant un yetzer ha'tov (« bon penchant ») qu'yetzer ha'ra (mauvais penchant), qui les entraîne à faire des « bonnes » ou « mauvaises » actions. Encore tout n'est-il pas manichéen : le yetser hara peut conduire à de bonnes actions, et inversement; « l'enfer est pavé de bonnes intentions »etc.
    • Par ailleurs, les gens peuvent « revenir » de leurs péchés par des actes et des paroles, sans intermédiaires, par la prière (tefilla), la pénitence (teshouva), et la tsedaka, si cela s'accompagne d'une sincère décision de ne plus commettre ces actes inacceptables et si l'on fait amende honorable envers ceux et celles qu'on a lésés. « Il y a toujours moyen de revenir à Dieu. »
  12. Le Messie. « Je crois d'une foi entière à la venue du Messie, et même s'il tarde, j'attendrai chaque jour sa venue ».
    • Il y aura un mashia'h (Messie), ou peut-être une ère messianique.
    • Il eut par ailleurs une grande portée dans l'histoire des Juifs, puisqu'il fut utilisé par les polémistes chrétiens (souvent des Juifs apostats) contre les Juifs eux-mêmes, et entraîna la rédaction des Ikkarim de Joseph Albo
  13. La résurrection. « Je crois d'une foi entière que la résurrection des morts se produira au moment voulu par le Créateur, que Son Nom soit béni, et que Son souvenir soit exalté pour toujours, à jamais ».

La théologie négative[modifier | modifier le code]

Maïmonide s’appuie sur la tradition rabbinique, sur le Talmud notamment, mais aussi sur l’œuvre de Philon d'Alexandrie, le plus célèbre représentant de l’école judéo-platonicienne d’Alexandrie au Ier siècle de l’ère chrétienne, et en particulier sur la théologie négative conçue par Philon.

Dans son ouvrage De Somnis (Des rêves), Philon affirme que Dieu n’est pas connaissable par l’intelligence, ni saisissable par la sensibilité. Dieu reste à jamais indicible (arrêtos) et incompréhensible (akatalêptos), selon Philon[7]. Maïmonide reprend les mêmes bases. « L’existence [de Dieu] et l’existence de ce qui est hors de lui, ne s’appellent l’une et l’autre « existence » que par homonymie », selon Maïmonide[8]. Dieu n’est qu’une « manière de parler ». Dieu n’est qu’une métaphore ou qu’une allégorie, pour Maïmonide, qui précise : « Cela doit suffire aux enfants et au vulgaire pour établir dans leur esprit qu’il existe un être parfait, qui n’est point un corps, ni une faculté dans un corps[8]. » De la même façon, explique Hayoun, Dieu ne possède pas l'attribut de la parole, qui ne peut lui être donné que par homonymie. « La voix qui fut perçue sur le mont Sinaï était une voix créée »[9].

C’est ce qui a conduit des commentateurs modernes de Maïmonide comme Leo Strauss[10] ou Shlomo Pinès[11] à supposer que Maïmonide destinait ses professions de foi à un public de croyants respectables, mais peu instruits.

L’ésotérisme occupe une place fondamentale chez Maïmonide, selon Strauss[10], d’autant que Maïmonide se situait à une époque où la liberté d’expression n’était nullement acquise. Ce caractère « ésotérique » chez Maïmonide intègre pleinement la tradition juive, dans la mesure même où elle postule que le texte saint réclame toujours une interprétation, pour Strauss[10]. L’ésotérisme de Maïmonide fonde une « maïeutique », un questionnement appuyé, non sur la nécessité de foi, mais sur celle de la loi et de sa rationalité, un questionnement destiné à « déterminer la vocation philosophique des hommes supérieurs que l'esprit du siècle fait tomber dans le désarroi », selon Pinès[11]. La maïeutique maïmonidienne, inscrite implicitement au cœur du Guide des égarés, ne se confond pas avec une « religion », au sens strict du terme, pour Pinès[11]. Hayoun ajoute que le Guide des égarés se présente comme un « livre ésotérique », qui ne doit pas être mis « entre toutes les mains »[12].

Le discours de Maïmonide prend un aspect explicitement religieux pour répondre à des exigences d'ordre social, mais sans incorporer une croyance qui s’impose à soi d’elle-même. « Maïmonide parle de véracité, pas de croyance. Il dit ou, plutôt, sous-entend que la connaissance, et la connaissance seulement, de cet étant premier est le premier des commandements », en affirmant que « l’édifice des mondes repose sur un savoir premier, une pensée, un da’at, jamais sur une foi initiale », selon Bernard-Henri Lévy[13].

Le Traité de logique ou les mots de la logique[modifier | modifier le code]

Maïmonide écrivit vers sa vingtième année un traité de logique aristotélicienne très inspiré par Al-Fârâbî. Cet ouvrage, chef-d'œuvre de concision, est un exemple de pédagogie. Le traité est rédigé en arabe. Il fut, dans les années qui suivirent la mort du maître survenue en 1204, traduit en hébreu[14]. Il expose l’essentiel de la logique aristotélicienne telle que l’enseignaient les grands penseurs persans, Avicenne et surtout Alfarabi, « le deuxième Maître », le premier étant évidemment Aristote. Mais à la différence du philosophe grec, Maïmonide s'en remet à un déterminisme astral, tout comme Averroès, chez qui s'exprime une « apologie à peine voilée du rôle des astres dans l'opération de l'entendement humain »[15]. Dans son édition du Traité, Rémi Brague souligne qu’Alfarabi est le seul philosophe qui y soit nommé. Dans les versions hébraïques, le Traité s'intitule Les Mots de la logique. Maïmonide explique à l’honnête homme le sens technique des mots utilisés par le logicien. Partant des mots, dûment inventoriés, pour aller aux choses désignées, le Traité tient du lexique mais il reste un exposé ordonné, où les chapitres se succèdent rationnellement. Un chapitre présente une grappe de notions associées. Le sens des mots y est expliqué avec concision et illustré par des exemples clairs. À la fin de chaque chapitre, Maïmonide dresse soigneusement la liste des mots étudiés. L’ouvrage est un modèle, un chef-d’œuvre de clarté et de concision.

Influence en philosophie[modifier | modifier le code]

Article connexe : Philosophie juive.

Le plus important critique de la philosophie maïmonidienne, et aristotélicienne en général, fut Hasdaï Crescas, l'auteur de Or Hashem. Sa critique entraîna de nombreux savants du XVe siècle à défendre les travaux de Maïmonide.


Maïmonide fut l'un des rares penseurs du judaïsme médiéval dont l'influence rayonna au-delà des cercles juifs. Ses œuvres exercèrent une influence durable sur la philosophie scolastique, et ses plus grandes figures, Albert le Grand, Thomas d'Aquin et Duns Scot.

Cette influence perdura jusqu'aux Lumières : Spinoza, Moïse Mendelssohn, considéré par certains comme son successeur (pour certains, il serait même « le troisième Moïse », cf. épitaphe). De nos jours, il est l'un des philosophes juifs les plus respectés et ses théories reprennent force et vigueur dans la pensée juive contemporaine. Au cours des siècles suivants, l'influence de Maïmonide fut source de conflits entre maïmonidiens et antimaïmonidiens. Mais la plupart des penseurs restent partagés, reconnaissant le génie de l'homme et sa vision aristotélicienne du monde, mais rejetant les éléments qu'ils considèrent comme en désaccord avec la tradition.

Il existe ainsi deux lectures académiques de l'œuvre de Maïmonide : l'une qui la voit comme une tentative de synthèse entre la pensée juive et l'Aristotélisme, l'autre comme une philosophie qui fait de l'Aristotélisme une vérité, et du judaïsme une allégorie[16].

Les propos de Moïse Maïmonide sur les noirs[modifier | modifier le code]

Les arguments de Maimonide pour déclasser l'homme noir sont d'ordre morphologique : «  Leur nature (celle des "noirs") est semblable à celle des animaux muets, et selon mon opinion, ils n'atteignent pas au rang d'être humain ; parmi les choses existantes, ils sont inférieurs à l'homme mais supérieur au singe car ils possèdent dans une plus grande mesure que le singe l'image et la ressemblance de l'homme »[17].

Médecin[modifier | modifier le code]

Maïmonide commence à pratiquer la médecine à la mort de son frère, David, lors d'un naufrage dans l'océan Indien. Il s'investit dans la médecine, tant et si bien qu'il ne tarde pas à être appointé médecin personnel d'Al-Afdhal, fils de Saladin. C'est à la demande d'Al-Afdhal que Maïmonide réalise la plupart de ses traités médicaux, notamment le Traité sur l'asthme, la Guérison par l'esprit, et d'autres.

Cette position, qu'occupe le meilleur de son temps, ainsi qu'il le décrit à Samuel ibn Tibbon, lui vaut un prestige considérable dans la communauté juive, mais aussi la jalousie des médecins musulmans. Si Maïmonide est circonspect sur les désagréments qu'il eut à subir, la postérité abonde en légendes où il est typiquement celui qui, contraint à mesurer son art en poisons et drogues à ses adversaires, ne veut ni mourir ni tuer, se bornant à concocter des antidotes, alors que la peur et le doute brûlent ses rivaux.

Néanmoins, il eut à en subir de vrais dommages, notamment les accusations calomnieuses d'avoir renié l'islam après avoir feint de l'embrasser (cf. supra), ce qui aurait bien pu lui coûter la tête. On retrouve ce genre d'histoire dans diverses biographies romancées de Maïmonide, une étude des œuvres de Maïmonide suffit à éclairer sa position à ce sujet ; il n'adhère aucunement à l'islam qu'il considère comme héritier de diverses croyances de l'époque, mais n'est pas considéré comme un mouvement idolâtre car monothéiste (voir lettre à un élève musulman converti) ce qui ne l'empêche pas de débattre avec ses homologues musulmans. Dans sa conception, un juif ne peut et ne doit renier sa foi même si cela lui coute la vie (voir La lettre du Yémen) à plus forte raison pour une personne de son rang, une faute publique est alors bien plus grave et déshonorante. (voir aussi michné Thora à ce sujet, son œuvre magistrale). Une légende apocryphe inspirée de l'histoire de Rabbi Shimon bar Yohaï raconte qu'il dut se cacher sept ans dans une grotte pour échapper à leur vindicte.

C'est précisément l'un de ses adversaires qui apporte une preuve de son indéniable succès : le roi Richard Cœur de Lion lui aurait demandé de se mettre à son service.

La médecine ne fut cependant pas l'apanage de Maïmonide, d'autres érudits du judaïsme, comme Juda Halevi avant lui, Abraham Maïmonide, Moshe ben Nahman, Joseph ibn Caspi, Lévi ben Guershom, Moïse Narboni, Salomon ben Adret et d'autres après lui furent médecins et vécurent de leur art, considérant que seul un corps sain peut œuvrer à sanctifier le monde. Cependant, aucun n'atteint la réputation de Maïmonide.

Magie et médecine naturelle[modifier | modifier le code]

Maïmonide ne voit dans la maladie que l'interruption d'un processus naturel, qui peut certes résulter de la volonté de Dieu laquelle est inconnaissable et ne peut se réduire à une punition, sinon, argumente-t-il, pourquoi aurait-il créé les plantes médicinales et autres moyens de guérison ? Ou encore « Si une personne est affamée et cherche de quoi se nourrir, ce qui la soulagera de sa grande souffrance, pouvons-nous dire qu'elle a perdu sa confiance en Dieu ?[18]  »

Il ne croit pas davantage au mauvais œil, cette malédiction humaine affaiblissant la personne sujette de leur inimitié. Qu'importe si des Sages du Talmud y croient, d'autres Sages du Talmud s'y opposent, dont Rabbi Akiva, ce qui prouve que le peuple d'Israël a été affecté par les pratiques magiques des peuplades environnantes, allant jusqu'à interpréter des passages bibliques dans ce sens, alors que la Bible ne les mentionne nulle part de façon explicite.

De même, Il définit l'idolâtrie comme une grande illusion, en refusant le recours aux remèdes irrationnels ou superstitieux[18].

Un autre trait marquant de Maïmonide est sa conception expérimentale, clinique avant la lettre, de la médecine. Bien qu'instruit des théories et pratiques de ses prédécesseurs, il ne se fie pas nécessairement à leur parole, et n'hésite pas à mettre en doute des remèdes établis, ainsi que son propre jugement lorsque l'état du malade ne s'améliore pas.

Une hygiène rigoureuse[modifier | modifier le code]

En fait de médecine, Maïmonide prône avant tout une hygiène de vie. S'assurant qu'une plainte ne résulte pas d'un trouble psychosomatique, il recommande, comme s'il s'agissait d'une prescription religieuse (et il s'agit effectivement d'une prescription religieuse), de maintenir la santé de son corps, et d'éviter toute substance pouvant y nuire (les Juifs orthodoxes modernes s'appuient sur ce précepte pour interdire les drogues, et certains le tabac). Il est recommandé de manger et boire sans excès des mets digestes, de quitter la table en ayant encore un peu faim, d'éviter les aliments trop fermentés, de réfréner le nombre de rapports sexuels (Maïmonide vit en Orient, et le harem y est monnaie courante. S'adressant à des personnages importants et susceptibles, il leur suggère subtilement de « modérer leur activité physique »), d'avoir un cycle de sommeil régulier et harmonieux, d'éviter la sieste diurne, et d'attendre quelques heures après le repas du soir avant d'aller dormir.
L'occlusion intestinale étant une cause de mort fréquente, Maïmonide recommande de déféquer une fois par jour au moins, avec laxatifs si nécessaire.

Le choix des médicaments doit également être graduel. Une diète rigoureuse si le mal est léger. Des drogues ressemblant à des aliments sinon, et ne réserver les « drogues infectes » que dans les cas désespérés.

Ces principes peuvent sembler désuets de nos jours, et dictés par le bon sens, mais le « bon sens » de l'époque était celui de Galien, et recommandait des remèdes basés sur une compréhension sympathique, presque magique, de la maladie.

La prière médicale ou Serment de Maïmonide[modifier | modifier le code]

La paternité de cette prière, qui orne le cabinet de bien des médecins et chirurgiens-dentistes juifs, n'est pas unanimement attribuée au « sage de Fostat », encore qu'elle soit rédigée dans son style. Fred Rosner (in la Médecine tirée du Mishneh Torah), par exemple, estime qu'elle ne peut être antérieure à 1783.

Son auteur probable serait Marcus Herz (1747-1803) qui l'aurait écrit dans les années 1790[19].

« Mon Dieu, remplis mon âme d'amour pour l'Art et pour toutes les créatures. N'admets pas que la soif du gain et la recherche de la gloire m'influencent dans l'exercice de mon Art, car les ennemis de la vérité et de l'amour des hommes pourraient facilement m'abuser et m'éloigner du noble devoir de faire du bien à tes enfants. Soutiens la force de mon cœur pour qu'il soit toujours prêt à servir le pauvre et le riche, l'ami et l'ennemi, le bon et le mauvais.

Fais que je ne voie que l'homme dans celui qui souffre. Fais que mon esprit reste clair auprès du lit du malade et qu'il ne soit distrait par aucune chose étrangère afin qu'il ait présent tout ce que l'expérience et la science lui ont enseigné, car grandes et sublimes sont les recherches scientifiques qui ont pour but de conserver la santé et la vie de toutes les créatures.

Fais que mes malades aient confiance en moi et mon Art pour qu'ils suivent mes conseils et mes prescriptions. Éloigne de leur lit les charlatans, l'armée des parents aux mille conseils, et les gardes qui savent toujours tout: car c'est une engeance dangereuse qui, par vanité, fait échouer les meilleures intentions de l'Art et conduit souvent les créatures à la mort. Si les ignorants me blâment et me raillent, fais que l'amour de mon Art, comme une cuirasse, me rende invulnérable, pour que je puisse persévérer dans le vrai, sans égard au prestige, au renom et à l'âge de mes ennemis. Prête-moi, mon Dieu, l'indulgence et la patience auprès des malades entêtés et grossiers.

Fais que je sois modéré en tout, mais insatiable dans mon amour de la science. Éloigne de moi l'idée que je peux tout. Donne-moi la force, la volonté et l'occasion d'élargir de plus en plus mes connaissances. Je peux aujourd'hui découvrir dans mon savoir des choses que je ne soupçonnais pas hier, car l'Art est grand mais l'esprit de l'homme pénètre toujours plus avant. »

Textes traduits en français[modifier | modifier le code]

  • Le Guide des égarés (1190), trad. de l’arabe par Salomon Munk, Lagrasse, Verdier, 2012, ISBN 2864325616 (éd. revue, complétée et mise à jour), ou éd. A. Franck, Paris, 1856, disponible sur Archive: vol.1, vol.2 et vol.3.
  • Michné Torah (vers 1187), trad. de l’hébreu par Binyamin Appelbaum, Paris, Éditions du Beth Loubavitch (traduction en cours, plusieurs volumes déjà parus).
  • Le Livre de la connaissance (premier des quatorze livres du Mishné Torah), trad. de Valentin Nikiprowetsky et André Zaoui, Paris, PUF, « Quadrige », 1996.
  • Traité d’éthique (« Huit chapitres »), trad. de Rémi Brague, Paris, Desclée De Brouwer, 2001.
  • Traité de logique, trad. de Rémi Brague, Paris, Desclée De Brouwer, 1996.
  • Épîtres (sur la persécution, au Yémen [1172], sur la résurrection [1191], trad. de Jean de Hulster, Paris, Gallimard, « Tel », 1993.
  • Lettre sur l’astrologie, trad. de l’hébreu par René Lévy, Paris, Allia, 2001.
  • Commentaires du « Traité des pères », par Maïmonide, Rachi, Rabbénou Yona, le Maharal de Prague et R. Hayim de Volozyne, trad. de l’hébreu par Éric Smilévitch, Lagrasse, Verdier/poche, 1990.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Selon Hayoun (Hayoun 1994, p. 21), 1138 est l’année de naissance correcte, et la date de 1135 (avancée notamment par Baker McCullough, p. 711-712) serait une erreur, apparemment basée sur une épître attribuée à David Maïmonide, qui donne comme date de naissance le 14 nissan 4895 (1135 selon le calendrier julien). Il est cependant admis actuellement qu’il s’agit d’une erreur de copiste et qu’il ne faut pas lire ד'תתצ"ה (A.M. 4895, soit 1135 E.C.) mais ד'תתצ"ח (A.M. 4898, soit 1138 E.C.) - (he) Yossef Qafih, Le Guide des Égarés de notre maître Moshe ben Maïmon : Traduit en hébreu, expliqué et préparé d’après des manuscrits et des versions imprimées, Jérusalem, Mossad Harav Kook, (lire en ligne), « Préface du Rav Kappa'h »
  2. L’hypothèse de la conversion des Ibn Abdallah et par conséquent de Moïse Maïmonide, repose sur trois déclarations :
    • Abd al-Latif, un contemporain de Maïmonide le présente comme un homme rusé, visant à détruire les bases du judaïsme des masses tout en prétendant l’affermir (ce qui est assez exact). La question de la conversion n’est certes pas abordée mais au vu des talents de dissimulation du maître, elle n’en paraît que plus plausible.
    • Ibn al Qifti, historien des sciences arabes, affirme que Maïmonide, ne pouvant se résoudre à perdre ses biens, aurait pris le turban tout en menant une vie de crypto-juif, revenant au judaïsme à Fostat ; accusé d’apostasie par un certain Abul Arab ben Moischa, jurisconsulte musulman originaire comme Maïmonide d’Andalus, il aurait été acquitté de cette charge par al-Kadi al-Fadil qui aurait fait valoir l’invalidité d’une conversion obtenue sous la contrainte.
    • Ibn Abi Usaybi'a, historien de la médecine, rapporte qu’« on dit que Moussa ben Maïmoun s’était converti à l’islam du temps où il résidait au Maghreb, qu’il avait appris le Coran par cœur et étudié le fiqh mais qu’une fois parvenu en Égypte, il abjura l’islam. »
    Maïmonide lui-même excuse dans son Épître de la Conversion ceux des Juifs qui se sont convertis pour autant qu’ils demeurent fidèles au judaïsme en secret, et ajoute dans son Épître aux Juifs du Yémen qu’il n’y a ni honte ni disgrâce à se convertir sous la contrainte, et qu’un Juif continuant à pratiquer clandestinement en attendant de pouvoir le faire ouvertement, vaut mieux qu’un Juif mort. Toutefois, il encourage les Juifs confrontés à ce dilemme, de prendre la route de l’exil, ajoutant avoir été sauvé de la conversion parce qu’il avait pris ce choix pour lui-même. Dans son Mishné Torah (Sefer Hamada, Hilkhot Yessodei HaTorah 5:4), il statue même qu’en cas de persécution généralisée, il est préférable de mourir que de transgresser.
    Au XIXe siècle, Eliakim Carmoly émet, sans preuve semble-t-il, l’hypothèse d’une conversion de Maïmonide. Il est suivi par Isaac Marcus Jost qui semble s’être rétracté par la suite puis par Salomon Munk qui « excuse » Maïmonide en arguant de son jeune âge ; sa thèse est démontée par F. Lebrecht mais relancée par Abraham Geiger et lorsque Heinrich Graetz rédige son histoire des Juifs, l’affaire est pour lui entendue et seuls des esprits crédules ou bornés pourraient douter que les Ibn Abdallah fûssent musulmans, au moins en apparence lors de leur séjour à Fès. Ismar Elbogen dénonce cependant cette opinion, estimant comme Lebrecht qu’elle ne repose que sur une lecture faussée des épîtres de Maïmonide et le témoignage tardif de médecins musulmans dont la « probité historique n’est pas assez grande pour permettre d’articuler une si grave accusation ». Le témoignage d’Ibn al Qifti pourrait même reposer sur celui de Joseph ben Juda de Ceuta, destinataire du Guide des Égarés qui aurait, selon plusieurs sources, pris le parcours qu’il imputerait à son maître.
    Maurice Ruben-Hayoun souscrit à l’avis d’Elbogen. Convenant que Rabbi Maïmon (et, partant, ses fils) a dû « se montrer plutôt discret sur sa véritable religion », il argüe que Maïmonide n’aurait jamais pu jouir d’une si grande estime auprès de ses contemporains et disciples, et que son Épître aux Juifs du Yémen comporte une réfutation de l’Ifham al-Yahoud, diatribe antijuive appelant à leur conversion — Hayoun 1994, p. 62-87.
    À l’inverse, Sarah Stroumsa juge la conversion de Maïmonide plausible au vu des nombreuses convergence entre l’œuvre de Maïmonide d’une part et les méthodologie et théologie almohades d’autre part : comme le code d’Ibn Toumart, le Mishné Torah énonce en loi des sentences laconiques sans s’embarasser pas du processus qui y a mené, et inclut de nombreuses considérations idéologiques ; comme les Almohades, Maïmonide rejette catégoriquement toute tentative d’antropomorphiser le divin, concevant ce rejet comme l’une fondations de la Torah auquel tous doivent souscrire. Ces points avaient déjà été soulevés par Joseph Heinemann qui note aussi les convergences entre la vision maïmonidienne des temps messianiques et le jihad, Maïmonide prescrivant même aux Juifs de contraindre les idolâtres entre l’adoption des sept lois noahides ou la mort ; Stroumsa note encore que Maïmonide proscrit le séjour même temporaire d’idolâtres dans les terres sous contrôle juif — Stroumsa 2009 & Pessin 2016.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Besson, 2013
  2. Strouma 2009, p. 65.
  3. Craig Considine, « Guiding Jewish/Muslim Relations Through the Life of Maimonides, the 12th Century Jewish Scholar », sur The Huffington Post,‎ (consulté le 3 janvier 2017), Kareem Shaheen, « World's oldest library reopens in Fez: 'You can hurt us, but you can't hurt the books’ », sur The Guardian.com,‎ (consulté le 3 janvier 2017)
  4. a et b Cohen, Mark R. Poverty and Charity in the Jewish Community of Medieval Egypt. Princeton University Press, 2005 (ISBN 0-691-09272-9), pp. 115–116
  5. a et b Hayoun 1991, p. 83.
  6. W.Z. Harvey, Les Essentiels d'Universalis, t. 21, Encyclopedia Universalis - Le Monde, (ISBN 978-2-35856-041-2), p. 174-176.
    article Maïmonide
  7. Philon d’Alexandrie, De Somnis, I, 67.
  8. a et b Moïse Maïmonide, Le Guide des égarés, Livre I, chap. XXXV.
  9. Hayoun 1991, p. 89.
  10. a, b et c Leo Strauss, La Persécution et l'art d'écrire, traduit de l’anglais, Presses-Pocket, 1989.
  11. a, b et c Shlomo Pinès, Quelques réflexions sur Maïmonide, préface au Livre de la connaissance (premier livre du Mishné Torah), traduit de l'hébreu et annoté par V. Nikiprowetsky et A. Zaoul, PUF, 1961, réédition dans la collection Quadrige en 1990.
  12. Hayoun 1991, p. 87.
  13. Bernard-Henri Lévy, L’Esprit du judaïsme, Grasset, 2016.[réf. incomplète]
  14. (en) « Le Guide des Égarés », Bibliothèque Numérique Mondiale (consulté le 22 janvier 2013).
  15. R. Lemay, « Acquis de la tradition scientifique grecque confrontés aux réalités des civilisations médiévales : cas particulier de l'astrologie-cosmologie », in A. Hasnawi, A. Elamrani-Jamal et M. Aoud, Perspectives arabes et médiévales sur la tradition scientifique et philosophique grecque, Paris / Leven, 1997, p. 154.
  16. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte ; aucun texte n’a été fourni pour les références nommées :0.
  17. Afrique Antique, Mythes Et Réalités - Réné-Louis Parfait Étilé p.64-65
  18. a et b (en) N.J. Zobar, The discourses of Jewish Medical Ethics, Cambridge University Press, (ISBN 978-0521-88879-0), p. 266-267.
    dans The Cambridge World History of Medical Ethics, R.B. Baker et L.B. McCullough.
  19. Baker McCullough, p. 711-712

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Cet article comprend du texte provenant de la Jewish Encyclopedia de 1901–1906, article « MOSES BEN MAIMON » par Joseph Jacobs, Isaac Broydé, le comité exécutif de l’Editorial Board & Jacob Zallel Lauterbach, une publication entrée dans le domaine public.
  • Jacques Attali, Phares : 24 destins, Paris, Le Livre de Poche, 2012, 816 p. (24 biographies dont celle de Maïmonide).
  • Jacques Attali, La Confrérie des Éveillés (roman historique imaginant les jeunes Maïmonide et Averroès à la poursuite d'un fabuleux ouvrage d'Aristote, avec à leurs trousses les membres d'une mystérieuse secte).
  • (en) R.B. Baker et L.B. McCullough, The Cambridge World History of Medical Ethics, Cambridge University Press, (ISBN 978-0-521-88879-0)
  • Florian Besson, « Moïse Maïmonide », sur Les Clés du Moyen Orient,‎ (consulté le 2 février 2017)
  • Pierre Bouretz, Lumières du Moyen Âge : Maïmonide philosophe, Paris, Gallimard, 2015.
  • Gérard Haddad, Maïmonide, Paris, Les Belles Lettres (Figures du savoir), 1998.
  • Philippe Haddad, L'Aigle de Dieu, Paris, 2002, chez Jean-Cyrille Godefroy ; plaidoyer pour le dialogue interreligieux.
  • Maurice-Ruben Hayoun, Maïmonide, Paris, PUF, coll. « Que sais-je », .
  • Maurice-Ruben Hayoun, Maïmonide ou l'autre Moïse, Paris, J.-C. Lattès, coll. « Agora » (no 279), (ISBN 2-266-13945-2).
  • Maurice-Ruben Hayoun, « Les fondements exégétiques de la philosophie juive : le commentaire philosophique de la Bible de Saadia à Maïmonide », dans La Philosophie médiévale juive, Paris, PUF, (ISBN 9782130438267), p. 83-96.
  • Maurice-Ruben Hayoun, « Les commentateurs de Maïmonide et l'influence d'Averroès », dans La Philosophie médiévale juive, Paris, PUF, (ISBN 9782130438267), p. 97-105.
  • Rouah Hen, L’Esprit de grâce. Introduction à la philosophie de Maïmonide, trad. de l'hébreu et présenté par Éric Smilévitch, Lagrasse, Verdier, 1994, (ISBN 2-86432-194-7).
  • Danièle Iancu-Agou et Elie Nicolas (collectif), Des Tibbonides à Maïmonide : rayonnement des Juifs andalous en pays d'Oc médiéval, éd. du Cerf, 2009, Collection Nouvelle Gallia Judaica, (ISBN 2-204-08810-2).
  • Herbert Le Porrier, Le Médecin de Cordoue, Seuil, 1974 (Prix des libraires), J'ai Lu 1976, autobiographie fictive romancée
  • Emmanuel Levinas, « Actualité de Maïmonide », article de Paix et Droit, no 4, avril 1935 – disponible sur Gallica.
  • Bernard-Henri Lévy, L’Esprit du judaïsme, Grasset, 2016
  • René Lévy, La Divine Insouciance. Études des doctrines de la providence d'après Maïmonide, Lagrasse, Verdier, coll. « Philosophie », 2009, (ISBN 2-86432-560-8)
  • Jean-Francois Monteil « De la traduction en hébreu d'un texte arabe de Maimonide ; le chapitre II du Maqala fi sina at al-Mantiq ou Traite de Logique » Cahiers de Tunisie 49 (1997): 127-139.
  • (en) Sarah Pessin, « The Influence of Islamic Thought on Maimonides », dans The Stanford Encyclopedia of Philosophy, Metaphysics Research Lab, Stanford University, (lire en ligne)
  • Shlomo Pinès, Quelques réflexions sur Maïmonide, Préface au Livre de la connaissance (premier livre du Mishné Torah), traduit de l'hébreu et annoté par V. Nikiprowetsky et A. Zaoul, PUF, 1961, réédition dans la collection Quadrige en 1990.
  • Géraldine Roux, Du prophète au savant : L’horizon du savoir chez Maïmonide, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Patrimoines-Judaïsme », (présentation en ligne)
  • Géraldine Roux, Maïmonide ou la nostalgie de la sagesse, Paris, Seuil, 2017.
  • Leo Strauss, Maïmonide, éd. Presses Universitaires de France, 1988, Collection Épiméthée, (ISBN 2-13-041827-9).
  • Leo Strauss, La Persécution et l'art d'écrire, traduit de l’anglais, Presses-Pocket, 1989.
  • (en) Sarah Stroumsa, Maimonides in His World : Portrait of a Mediterranean Thinker, Princeton, Princeton University Press, (ISBN 978-0-691-13763-6, présentation en ligne)
  • (en) Jean-Francois Monteil Something new about Maimonides’ Treatise on logic. On a difference between the canonical text of the Treatise on logic and the three Hebrew translations. Mindnewcontinent.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]